Pour retrouver la dépouille d’un pilote disparu il y a quarante ans, l’armée israélienne a pilonné ce village dans l’est du pays vendredi 3 mars. « Libération » a retracé la chronologie des faits, dont certains aspects pourraient se rapprocher de la définition d’un #crime_de_guerre, qui ont coûté la vie à des dizaines de civils.
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18 h 10. Trois hélicoptères Apache israéliens se posent à l’est du village pour un premier débarquement sur les pentes de la chaîne orientale du mont Liban. Environ huit soldats sortent des appareils, selon une source proche de l’armée libanaise interrogée par Libération, authentifiant et commentant des images de caméras thermiques qui ont fuité dans les médias locaux. Le plan paraît simple : profiter de la panique provoquée par les attaques pour permettre à un commando spécial de se rendre au cimetière de Nabi Chit et aller chercher la dépouille de Ron Arad. Afin de ne pas être repérés, ils utilisent cinq véhicules : deux engins maquillés en ambulances blanches de la défense civile avec gyrophare, deux véhicules type pick-up Nissan Navara et une jeep Willies, selon plusieurs témoins. Pour accentuer la confusion, les soldats israéliens portent des uniformes de l’armée libanaise quand ils circulent dans le village, comme le confirmera samedi un communiqué de l’état major libanais. Selon les statuts de la Cour pénale internationale, « le fait d’utiliser indûment […] le drapeau ou les insignes militaires et l’uniforme de l’ennemi » peut constituer un crime de guerre s’il cause la perte de vies humaines ou des blessures graves. Les soldats mettent du temps à atteindre le cimetière de Nabi Chit. A droite de l’entrée, dans un petit espace près des ossements d’un membre du Hezbollah, ils creusent une fosse étroite, d’environ un mètre de long et cinquante centimètres de profondeur, espérant trouver plus bas les restes de Ron Arad. Mais entre 22 heures et 22 h 30, tout bascule : l’opération tourne au fiasco.
Phase 3
L’exfiltration
Hamda al-Halbawi, une habitante dont la maison se trouve à proximité du cimetière, a entendu les coups de pelle. Selon plusieurs témoins interrogés samedi sur place, lorsqu’elle est sortie pour voir ce qui se passait, des membres du commando ont ouvert le feu sur elle depuis le cimetière. Son mari, qui la suit sur le balcon, donne alors l’alerte : des soldats israéliens ont pénétré à Nabi Chit. Tous deux seront tués par l’armée israélienne après cette alerte, ainsi que leurs deux enfants, Ali et Batoul, d’après un bilan médico-légal consulté par Libération. Le Hezbollah, actif et présent dans la région, est averti. Des combattants de l’organisation se dirigent vers le cimetière, rejoints par des habitants de Nabi Chit et des villages voisins qui possèdent des armes. L’armée israélienne craint la capture de ses membres, l’aviation de guerre est appelée en renfort pour intervenir et exfiltrer les creuseurs de tombes. Il est 22 h 50 lorsque l’armée libanaise se rend compte de l’arrivée de nouveaux hélicoptères survolant la zone et tire des fusées éclairantes afin d’exposer la zone d’atterrissage.
La situation dégénère et les habitants ne peuvent plus fuir : au même moment, 40 frappes intensives sur l’ensemble des routes menant à la localité sont effectuées par Israël afin d’empêcher l’arrivée de renforts du Hezbollah depuis les villages voisins. Les civils se retrouvent piégés. L’affrontement au cimetière dure environ trente minutes. L’armée israélienne fait tomber un déluge de feu sur Nabi Chit : à une centaine de mètres du cimetière, la place du village est pulvérisée. Les habitants disent avoir vécu un « tremblement de terre ». Un cratère de dix mètres de profondeur et de quatre-vingts mètres de diamètre se forme, une explosion d’une puissance telle qu’elle a projeté une voiture sur le toit d’un immeuble. Le Hezbollah décidera d’ouvrir les portes de la place à la presse le lendemain, autant dénoncer les dégâts israéliens que pour vanter sa contre-offensive. Dans toute la région, le réseau de télécommunications saute. Tous les obstacles sur la route de l’exfiltration sont « éliminés », selon le jargon militaire. Selon plusieurs témoins, une famille syrienne, les Daher, qui envisageait de fuir, est tuée lors de la sortie des soldats israéliens : Ibrahim et sa femme, Asaf, ainsi que leurs deux enfants, Naserallah et Narjis, originaires de la campagne d’Achrafieh, au nord de Homs. Au total, onze Syriens sont morts lors de cette opération.
Les combats se poursuivent jusqu’à 3 heures dans la nuit, lorsque les soldats israéliens sont exfiltrés sous les tirs de fusils semi-automatiques dirigés vers le ciel par des habitants de la région. Samedi, l’armée israélienne a publié un communiqué au sujet de cette opération menée derrière le paravent de la guerre en cours, devenue l’opération la plus meurtrière depuis la reprise des offensives du Hezbollah le 1er mars. Le Premier ministre israélien, Benyamin Nétanyahou, a reconnu samedi soir que ses soldats avaient mené une « opération spéciale pour localiser et libérer le pilote Ron Arad », sans « obtenir les résultats escomptés ». Sur les chaînes françaises, le porte-parole francophone de l’armée israélienne, Olivier Rafowicz, explique que rechercher les soldats disparus « fait partie de l’éthique d’Israël et de Tsahal ». Bilan de l’opération éthique : 41 morts, au moins 48 blessés, dont 9 enfants et plusieurs cas d’amputation, selon le bilan du ministère de la Santé libanais. D’après des sources militaires et plusieurs rapports de la Défense civile, Libération est en mesure de confirmer avec certitude ce bilan et d’établir qu’au moins 30 civils, dont 9 femmes et 12 enfants, ont péri dans cette opération. Dimanche 8 mars, à la mi-journée, les médias libanais faisaient état d’au moins deux nouvelles frappes sur les faubourgs de Nabi Chit. Au moment même où se tenaient les funérailles des victimes.