Solitude de Cuba - Contretemps

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  • Solitude de Cuba
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    Après avoir enlevé Nicolas Maduro et sa compagne Cilia Flores pour imposer au Venezuela une domination néocoloniale sans partage, et en pleine offensive militaire contre l’Iran, Trump vient d’annoncer sa volonté de « prendre Cuba » .

    Inscrite dans le vieux projet états-unien de briser la révolution cubaine, sa politique semble ne rencontrer aucun obstacle au plan international. Pourquoi ?
    L’asphyxie à laquelle les Etats-Unis soumettent Cuba depuis plus de 6 décennies connaît une escalade dramatique depuis le kidnapping du président vénézuélien Nicola Maduro et de son épouse, le 3 janvier dernier. Outre l’ « ouverture » de son secteur pétrolier, en réalité sa prise de contrôle par les Etats-Unis, le basculement du Vénézuéla dans un régime de vassalisation a signifié l’arrêt immédiat des livraisons de pétrole à Cuba.

    Dans la foulée, Donald Trump a annoncé la mise en place d’un véritable blocus de tout approvisionnement énergétique de l’île, entraînant l’arrêt des livraisons de pétrole du Mexique et la saisie d’un tanker en provenance de Russie. Pourtant, ce durcissement sans précédent d’un blocus illégal selon le droit international, condamné à des dizaines de reprises par l’Assemblée générale de l’ONU, n’entraîne aucune réaction significative au niveau international, que ce soit de la part de puissances censées faire contrepoids à la domination étatsunienne (Russie, Chine, BRICS) ou même du côté des gouvernements de gauche de la région.

    Dans cet article, Iramís Rosique, chercheur à l’Institut cubain de philosophie, enseignant à l’université de La Havane et membre de la rédaction de la revue indépendante en ligne La Tizza, analyse la signification de cette passivité et avertit sur ses conséquences dévastatrices à l’échelle mondiale pour l’ensemble des forces qui contestent l’ordre existant .~~~

    • Le seul pays qui a manifesté, à un certain moment, une volonté claire d’aider Cuba est le Mexique. La présidente Claudia Sheinbaum a fermement défendu la relation souveraine du Mexique avec l’île. Elle a même proposé une médiation entre La Havane et Washington. Cela dit, le Mexique résistera-t-il aux menaces de Trump concernant les livraisons de carburant mexicain à Cuba ? La vérité est qu’aussi sincère et étroite l’amitié entre les deux pays puisse être, il est impossible pour le gouvernement de Sheinbaum d’exposer le Mexique aux dommages économiques considérables que les États-Unis pourraient lui infliger s’il tente de « sauver » Cuba. Il convient toutefois de noter que le Mexique dispose d’une grande marge de négociation avec les Etats-Unis, marge qui est refusée à beaucoup d’autres pays.[5]

      En attendant, il est désormais avéré que les Cubains sont, une fois de plus, livrés à eux-mêmes. La solitude de Cuba n’est pas le résultat d’un isolement volontaire ou d’un romantisme politique anachronique, mais plutôt le corollaire logique d’un monde qui prétend évoluer vers la multipolarité mais n’ose toujours pas en assumer les coûts. Pour les Etats-Unis, cette solitude est le signe de l’épuisement de Cuba. Ses adversaires stratégiques la tolèrent comme un problème étranger ou secondaire. Une grande partie de la gauche latino-américaine – en fait, toute celle qui possède un certain poids politique – considère Cuba avec embarras, comme si le problème était Cuba elle-même et non l’agression qui a rendu Cuba si différente de ce qu’elle aurait pu être dans des circonstances géopolitiques moins hostiles.

      Pourtant, l’enjeu dépasse largement le cadre de Cuba. Si un pays doté du capital symbolique, diplomatique et politique de Cuba peut être amené au bord de l’effondrement sans que personne ne soit prêt à prendre le risque de l’aider de manière décisive, alors la promesse d’un ordre international alternatif est sérieusement compromise et ne fait que confirmer ce qui est de plus en plus évident, à savoir que dans un monde dominé par des empires décadents, structurellement condamnés par leur propre corruption politique et morale – que ce soit les États-Unis et la Russie post-soviétique ou des empires émergents qui ne sont pas plus nobles ou sages (la Chine) – un tel ordre international « alternatif » n’est rien d’autre qu’une plaisanterie cruelle.

      L’isolement et la solitude de Cuba ne sont pas seulement une tragédie nationale : c’est un instantané inconfortable – un de plus, après ce dont nous avons déjà été témoins à Gaza – du monde à venir, un monde qui est déjà là, et qui n’offre aucune voie de sortie.