Dominique Boullier : « Que visons-nous si ce n’est à capter de l’attention ? » - Le Courrier Picard
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Chamath Palihapitiya, un ancien vice-président de Facebook en charge de la croissance de l’audience, n’est pas le premier à tirer la sonnette d’alarme. Pour lui, « les réseaux sociaux sapent les fondamentaux du comportement des gens. » Dominique Boullier, aujourd’hui chercheur à l’École polytechnique de Lausanne et spécialiste des technologies cognitive, a dirigé de 1998 à 2005 les travaux de recherches de l’équipe Costech de l’UTC de Compiègne, en lien avec les interfaces homme-machine. Il explique les changements qu’introduisent ces plateformes qui nous poussent à être sans cesse connectées.
En quoi les réseaux sociaux transforment le tissu social en « jeu de miroir », pour reprendre votre expression ?
Ils nous poussent à devenir les agences de pub de nous-mêmes, à toujours chercher à capter l’attention d’un public. La dimension de relation entre pairs, de transposition du réseau de copains, comme c’était le cas avec Myspace au début ou avec Cyworld en Corée (où toute la population était connectée) s’est effacée au profit de dispositifs d’édition de versions de soi. Que visons-nous dans cette publication si ce n’est à capter de l’attention (voire pour certains à générer du buzz) ? Dès lors, nous produisons l’image que nous supposons intéresser les autres pour être mieux évalués et attractifs : et les autres nous renvoient précisément leur évaluation de cette image à laquelle nous allons tendre à nous conformer. Eux-aussi agissent de la même façon et il tend à se créer des formats, des savoir-faire, des trucs pour assurer sa visibilité. Ces jeux de miroir ne font plus référence à qui que ce soit mais à un écho standard.
Les réseaux sociaux seraient-ils un moyen pour les gestionnaires de compte de s’inventer une vie ?
Oui un compte (qui n’est pas une personne) vit de sa propre vie et il faut lui l’inventer sans cesse. On peut donc avoir plusieurs comptes sur le même réseau social et sur plusieurs réseaux sociaux pour faire apparaître différentes facettes de soi. On apprend à gérer son image, et cela, c’est une contagion massive, qui n’est pas anodine car c’est ce qu’on demande en entreprise aussi où les marques, et l’image de marque sont devenues souvent plus importantes (au moins pour les investisseurs) que la performance technique ou commerciale traditionnelle.
Sommes-nous en train de devenir des acteurs de notre propre vie ?
Oui, acteurs au sens de la scène. Ce qui veut dire souvent de moins en moins acteurs au sens agissant ou ayant prise sur. Car plus nous apprenons qu’il faut plus faire savoir que savoir faire, plus nous devenons captifs de cette mise en scène. Sans oublier que cela demande beaucoup de travail, de constance, de mobilisation, pour seulement maintenir une image, une réputation. On apprend cela aussi quand dans les écoles on apprend à se vendre, à se construire un CV, à construire son réseau sur Linkedin. Car toute une génération sait désormais que ce ne sont pas ses compétences intrinsèques qui la feront reconnaître mais leur mise en scène et en réseau dans les bons formats et au bon moment (d’où le coaching, le savoir pitcher, etc. qui devient plus important que les compétences intrinsèques).
Quels en sont les impacts au niveau sanitaire et neurologique ?
L’impact essentiel tient à la mobilisation constante que cela suppose. J’appelle cela un régime d’alerte permanente, à travers les notifications, les réactions à nos posts, les notations, et la réactivité qui nous est demandée. Cette attention valorise l’intensité au détriment de la durée : il faut être capable de passer d’un sujet à l’autre, d’un réseau à l’autre. L’équipe Costech de l’Université de Technologie de Compiègne avait appelé cela aussi le syndrome de saturation cognitive, qui veut dire non pas un grand volume d’information mais un hachage de l’attention. De fait certains arrivent à gérer plusieurs tâches à la fois (la multiactivité) mais à un certain moment cela ne peut que détériorer certaines capacités cognitives qui sont moins entraînées, notamment celles qui mobilisent le cerveau 2 comme le dit Kahneman, celui qui réfléchit et non celui qui réagit (cerveau 1). De plus, ce stress, peut passer d’un effet d’excitation (sensation d’être partout à la fois, d’être au cœur de la vibration du monde) à un effet dépressif d’incapacité à suivre le rythme, voire de sentiment de perte de sens, ce qui se traduit par des abandons des réseaux sociaux, de plus en plus fréquents.
Vous dites que de plus en plus de gens quittent les réseaux sociaux… existe-t-il un burnout des réseaux sociaux ?
Il faut bien comprendre que la spirale de l’alerte, de la promotion de soi est épuisante car il n’existe pas d’indicateur fiable pour se réguler. Les plates-formes vous encouragent toujours plus à être réactifs, à commenter, à retwitter (avec un bouton qui a été inventé en 2011 et qui a accéléré le phénomène de façon immédiate), à faire des amis, à réagir, etc. Quand on n’apprend pas à se réguler et qu’on n’y est pas incité, on tend à fonctionner en tout ou rien comme les grands addicts (pas une goutte d’alcool, pas un joint, etc.). Il est donc nécessaire de proposer des architectures de choix, qui permettent de réguler nos propres tendances ou celles qu’on nous suscite, avec des rythmes ou des méthodes pour faire baisser le stress, et retrouver goût aux autres dimensions de la vie. Sans pour autant tout couper.
Propos recueillis par Anne Kanaan
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