• Dominique Boullier : « Que visons-nous si ce n’est à capter de l’attention ? » - Le Courrier Picard
    http://www.courrier-picard.fr/82004/article/2018-01-07/dominique-boullier-que-visons-nous-si-ce-nest-capter-de-lattention
    http://cpena.rosselcdn.net/sites/default/files/dpistyles_v2/FirstImageUrl/2018/01/07/82004/3900783/public/2018/01/07/B9714307859Z.1_20180107153733_000%2BGH6AEDM46.1-0.jpg?itok=KI0h4R2x

    Chamath Palihapitiya, un ancien vice-président de Facebook en charge de la croissance de l’audience, n’est pas le premier à tirer la sonnette d’alarme. Pour lui, « les réseaux sociaux sapent les fondamentaux du comportement des gens. » Dominique Boullier, aujourd’hui chercheur à l’École polytechnique de Lausanne et spécialiste des technologies cognitive, a dirigé de 1998 à 2005 les travaux de recherches de l’équipe Costech de l’UTC de Compiègne, en lien avec les interfaces homme-machine. Il explique les changements qu’introduisent ces plateformes qui nous poussent à être sans cesse connectées.

    En quoi les réseaux sociaux transforment le tissu social en « jeu de miroir », pour reprendre votre expression ?

    Ils nous poussent à devenir les agences de pub de nous-mêmes, à toujours chercher à capter l’attention d’un public. La dimension de relation entre pairs, de transposition du réseau de copains, comme c’était le cas avec Myspace au début ou avec Cyworld en Corée (où toute la population était connectée) s’est effacée au profit de dispositifs d’édition de versions de soi. Que visons-nous dans cette publication si ce n’est à capter de l’attention (voire pour certains à générer du buzz) ? Dès lors, nous produisons l’image que nous supposons intéresser les autres pour être mieux évalués et attractifs : et les autres nous renvoient précisément leur évaluation de cette image à laquelle nous allons tendre à nous conformer. Eux-aussi agissent de la même façon et il tend à se créer des formats, des savoir-faire, des trucs pour assurer sa visibilité. Ces jeux de miroir ne font plus référence à qui que ce soit mais à un écho standard.

    Les réseaux sociaux seraient-ils un moyen pour les gestionnaires de compte de s’inventer une vie ?

    Oui un compte (qui n’est pas une personne) vit de sa propre vie et il faut lui l’inventer sans cesse. On peut donc avoir plusieurs comptes sur le même réseau social et sur plusieurs réseaux sociaux pour faire apparaître différentes facettes de soi. On apprend à gérer son image, et cela, c’est une contagion massive, qui n’est pas anodine car c’est ce qu’on demande en entreprise aussi où les marques, et l’image de marque sont devenues souvent plus importantes (au moins pour les investisseurs) que la performance technique ou commerciale traditionnelle.

    Sommes-nous en train de devenir des acteurs de notre propre vie ?

    Oui, acteurs au sens de la scène. Ce qui veut dire souvent de moins en moins acteurs au sens agissant ou ayant prise sur. Car plus nous apprenons qu’il faut plus faire savoir que savoir faire, plus nous devenons captifs de cette mise en scène. Sans oublier que cela demande beaucoup de travail, de constance, de mobilisation, pour seulement maintenir une image, une réputation. On apprend cela aussi quand dans les écoles on apprend à se vendre, à se construire un CV, à construire son réseau sur Linkedin. Car toute une génération sait désormais que ce ne sont pas ses compétences intrinsèques qui la feront reconnaître mais leur mise en scène et en réseau dans les bons formats et au bon moment (d’où le coaching, le savoir pitcher, etc. qui devient plus important que les compétences intrinsèques).

    Quels en sont les impacts au niveau sanitaire et neurologique ?

    L’impact essentiel tient à la mobilisation constante que cela suppose. J’appelle cela un régime d’alerte permanente, à travers les notifications, les réactions à nos posts, les notations, et la réactivité qui nous est demandée. Cette attention valorise l’intensité au détriment de la durée : il faut être capable de passer d’un sujet à l’autre, d’un réseau à l’autre. L’équipe Costech de l’Université de Technologie de Compiègne avait appelé cela aussi le syndrome de saturation cognitive, qui veut dire non pas un grand volume d’information mais un hachage de l’attention. De fait certains arrivent à gérer plusieurs tâches à la fois (la multiactivité) mais à un certain moment cela ne peut que détériorer certaines capacités cognitives qui sont moins entraînées, notamment celles qui mobilisent le cerveau 2 comme le dit Kahneman, celui qui réfléchit et non celui qui réagit (cerveau 1). De plus, ce stress, peut passer d’un effet d’excitation (sensation d’être partout à la fois, d’être au cœur de la vibration du monde) à un effet dépressif d’incapacité à suivre le rythme, voire de sentiment de perte de sens, ce qui se traduit par des abandons des réseaux sociaux, de plus en plus fréquents.

    Vous dites que de plus en plus de gens quittent les réseaux sociaux… existe-t-il un burnout des réseaux sociaux ?

    Il faut bien comprendre que la spirale de l’alerte, de la promotion de soi est épuisante car il n’existe pas d’indicateur fiable pour se réguler. Les plates-formes vous encouragent toujours plus à être réactifs, à commenter, à retwitter (avec un bouton qui a été inventé en 2011 et qui a accéléré le phénomène de façon immédiate), à faire des amis, à réagir, etc. Quand on n’apprend pas à se réguler et qu’on n’y est pas incité, on tend à fonctionner en tout ou rien comme les grands addicts (pas une goutte d’alcool, pas un joint, etc.). Il est donc nécessaire de proposer des architectures de choix, qui permettent de réguler nos propres tendances ou celles qu’on nous suscite, avec des rythmes ou des méthodes pour faire baisser le stress, et retrouver goût aux autres dimensions de la vie. Sans pour autant tout couper.

    Propos recueillis par Anne Kanaan

    #Médias_sociaux #Dominique_Boullier #Economie_attention #Pratiques_sociales #Epuisement

  • Silicon Valley Is Not Your Friend - The New York Times
    https://www.nytimes.com/interactive/2017/10/13/opinion/sunday/Silicon-Valley-Is-Not-Your-Friend.html

    These menacing turns of events have been quite bewildering to the public, running counter to everything Silicon Valley had preached about itself. Google, for example, says its purpose is “to organize the world’s information, making it universally accessible and useful,” a quest that could describe your local library as much as a Fortune 500 company. Similarly, Facebook aims to “give people the power to build community and bring the world closer together.” Even Amazon looked outside itself for fulfillment by seeking to become, in the words of its founder, Jeff Bezos, “the most customer-obsessed company to ever occupy planet Earth.”

    Almost from its inception, the World Wide Web produced public anxiety — your computer was joined to a network that was beyond your ken and could send worms, viruses and trackers your way — but we nonetheless were inclined to give these earnest innovators the benefit of the doubt. They were on our side in making the web safe and useful, and thus it became easy to interpret each misstep as an unfortunate accident on the path to digital utopia rather than as subterfuge meant to ensure world domination.

    Now that Google, Facebook, Amazon have become world dominators, the questions of the hour are, can the public be convinced to see Silicon Valley as the wrecking ball that it is? And do we still have the regulatory tools and social cohesion to restrain the monopolists before they smash the foundations of our society?

    Une anecdote intéressante :

    Once Mr. Brin, Mr. Page and Mr. Zuckerberg reversed course on pursuing profits, they reported an odd thing — the public didn’t seem to care. “Do you know the most common feedback, honestly?” Mr. Brin said in 2002 when asked about the reaction to Google’s embrace of advertising. “It’s ‘What ads?’ People either haven’t done searches that bring them up or haven’t noticed them. Or the third possibility is that they brought up the ads and they did notice them and they forgot about them, which I think is the most likely scenario.”

    Et une excellente citation de John MacCarthy

    John McCarthy, the computer-science pioneer who nurtured the first hackers at M.I.T. and later ran Stanford’s artificial intelligence lab, worried that programmers didn’t understand their responsibilities. “Computers will end up with the psychology that is convenient to their designers (and they’ll be fascist bastards if those designers don’t think twice),” he wrote in 1983. “Program designers have a tendency to think of the users as idiots who need to be controlled. They should rather think of their program as a servant, whose master, the user, should be able to control it.”

    Facebook conçu pour attirer 10 mais afin d’avoir assez de matériau pour inciter l’usager à revenir

    As Mr. Weizenbaum feared, the current tech leaders have discovered that people trust computers and have licked their lips at the possibilities. The examples of Silicon Valley manipulation are too legion to list: push notifications, surge pricing, recommended friends, suggested films, people who bought this also bought that. Early on, Facebook realized there was a hurdle to getting people to stay logged on. “We came upon this magic number that you needed to find 10 friends,” Mr. Zuckerberg recalled in 2011. “And once you had 10 friends, you had enough content in your newsfeed that there would just be stuff on a good enough interval where it would be worth coming back to the site.” Facebook would design its site for new arrivals so that it was all about finding people to “friend.”

    The 10 friends rule is an example of a favored manipulation of tech companies, the network effect. People will use your service — as lame as it may be — if others use your service. This was tautological reasoning that nonetheless proved true: If everyone is on Facebook, then everyone is on Facebook. You need to do whatever it takes to keep people logging in, and if rivals emerge, they must be crushed or, if stubbornly resilient, acquired.

    As is becoming obvious, these companies do not deserve the benefit of the doubt. We need greater regulation, even if it impedes the introduction of new services. If we can’t stop their proposals — if we can’t say that driverless cars may not be a worthy goal, to give just one example — then are we in control of our society? We need to break up these online monopolies because if a few people make the decisions about how we communicate, shop, learn the news, again, do we control our own society?

    #Silicon_valley #Cyberlibertariens #Google #Facebook #Economie_attention #Médias_sociaux

  • Publication de notre livre : « Le Web Affectif : une économie numérique des émotions » | CaddE-Réputation
    https://cadderep.hypotheses.org/293

    Nous nous sommes alors interrogés sur les nombreux discours mettant en avant la performance de l’analyse et de l’activation des émotions via des dispositifs numériques pour : développer l’expérience utilisateur, affiner le ciblage des publics, personnaliser les interfaces et bien entendu attirer et orienter l’attention. Le point central de nos réflexions est suite à cela le suivant : les « émotions » ne peuvent être quantifiées ou activées, mais pour autant nous glissons d’une économie de l’attention vers une économie de l’impulsion. Autrement dit, le but des plateformes et de leurs annonceurs n’est plus (seulement) de nous faire lire/voir, mais de nous faire (ré)agir/ressentir.

    Par la suite, nos recherches nous ont amené à constater, via notamment le test de différentes applications, que ce n’était pas réellement des émotions qui étaient ainsi mesurées. Mais alors, pourquoi jouer sur ces leviers ? Pour produire un effet, une impulsion. La notion d’affect nous permet ainsi, de manière conceptuelle, d’agencer les différents discours, signes (likes, emojis, etc.), technologies autours d’un possible objectif : faire circuler en ligne ce qui nous affects afin de nous mettre en mouvement, de produire des effets sur nos représentations, notre intime, nos gestes voire nos corps eux-mêmes.

    Tiens, un livre que j’achète illico... dans une excellente collection de l’INA.

    #Emotions #Economie_attention #Digital_labor #Emojis

  • LesInrocks - Mais pourquoi l’écrivaine Angot se donne-t-elle ainsi en spectacle ?
    http://www.lesinrocks.com/2017/10/03/idees/mais-pourquoi-lecrivain-angot-se-donne-t-elle-ainsi-en-spectacle-1199274

    L’attention, nouvelle monnaie de l’échange universel

    Ce concept de “spectacularisation“ est évidemment loin d’être inédit. Comme Vincent Kaufmann le sait lui-même, pour avoir écrit récemment une biographie intellectuelle de Guy Debord, l’auteur de La Société du spectacle il y a déjà cinquante ans, en 1967, le spectacle impose sa loi d’airain à la société marchande et culturelle depuis longtemps. Mais ce que ce professeur de littérature et d’histoire des médias en Suisse éclaire ici, c’est la façon dont le spectacle lui-même s’est transformé ces dernières années (téléréalité, réseaux sociaux…), et a mécaniquement affecté la parole des écrivains. “Dans un contexte d’inflation médiatique où l’attention et la visibilité sont devenues les denrées les plus précieuses, il n’est plus certain qu’on puisse être auteur comme on l’était autrefois“, observe même Vincent Kaufmann.

    Le spectacle est d’ailleurs devenu lui-même autonome. “Il ne soumet plus nécessairement les individus à la loi de la marchandise, mais à son propre ordre, celui de l’attention, devenue elle-même la principale marchandise ou même la nouvelle monnaie de l’échange universel.”

    #Spectacle #Economie_attention

  • Facebook Enabled Advertisers to Reach ‘Jew Haters’ — ProPublica
    https://www.propublica.org/article/facebook-enabled-advertisers-to-reach-jew-haters

    Want to market Nazi memorabilia, or recruit marchers for a far-right rally? Facebook’s self-service ad-buying platform had the right audience for you.

    Until this week, when we asked Facebook about it, the world’s largest social network enabled advertisers to direct their pitches to the news feeds of almost 2,300 people who expressed interest in the topics of “Jew hater,” “How to burn jews,” or, “History of ‘why jews ruin the world.’”

    To test if these ad categories were real, we paid $30 to target those groups with three “promoted posts” — in which a ProPublica article or post was displayed in their news feeds. Facebook approved all three ads within 15 minutes.

    There are times where content is surfaced on our platform that violates our standards,” said Rob Leathern, product management director at Facebook. “In this case, we’ve removed the associated targeting fields in question. We know we have more work to do, so we’re also building new guardrails in our product and review processes to prevent other issues like this from happening in the future.”

    Facebook’s advertising has become a focus of national attention since it disclosed last week that it had discovered $100,000 worth of ads placed during the 2016 presidential election season by “inauthentic” accounts that appeared to be affiliated with Russia.

    Like many tech companies, Facebook has long taken a hands off approach to its advertising business. Unlike traditional media companies that select the audiences they offer advertisers, Facebook generates its ad categories automatically based both on what users explicitly share with Facebook and what they implicitly convey through their online activity.

    Traditionally, tech companies have contended that it’s not their role to censor the Internet or to discourage legitimate political expression. In the wake of the violent protests in Charlottesville by right-wing groups that included self-described Nazis, Facebook and other tech companies vowed to strengthen their monitoring of hate speech.

    #Economie_attention #Industrie_influence #Fake_news #Facebook

  • Publicité ciblée : l’économie de l’attention
    https://www.mesdatasetmoi-observatoire.fr/article/l-economie-de-lattention

    Par Hervé Le Crosnier

    Notre attention est une denrée fragile et pourtant nous voyons se construire autour de nous une « économie de l’attention ». Médias, services internet, téléphones mobiles nous rappellent en permanence leur existence pour nous attirer dans leurs rets.

    Les médias, de diffusion ou sur internet, sont devenus les principaux vecteurs de cette captation. L’accès étant en général gratuit (radio, télévision et maintenant services internet) ou payé très en dessous des coûts de revient, les médias doivent se tourner vers un tiers-acteur chargé d’assurer leur financement. En fait, celui-ci va constituer le véritable « client » des médias, celui qui paye... et donc celui que les médias doivent satisfaire en lui offrant non seulement de l’attention générale, mais aussi et de plus en plus de l’attention ciblée. Les contenus et le style de chaque média va s’en trouver impacté.

    L’or gris qui permet ces modèles de recommandation et de placement est constitué par nos « données personnelles », ou plus concrètement par nos profils numériques. Chaque information personnelle reste ténue. Toutefois, leur agrégation dans un profil, constitué patiemment par les entreprises spécialisées, crée une immense richesse : on peut définir ce qui va spécifiquement nous atteindre... et donc placer beaucoup plus cher une annonce publicitaire sur les médias que nous fréquentons.

    Cette économie de l’attention s’appuie sur la tendance humaine à préférer ce qui actionne nos centres de gratification tout en diminuant notre charge cognitive. Les messages publicitaires doivent nous plaire, nous faire rêver, nous placer dans une situation que nous envions ; et les marques servent de repères pour nous éviter de réfléchir à chaque acte d’achat. Il en va de même de notre sociabilité : nous aimons retrouver des ambiances simples et chaleureuses, qui nous demandent le moins d’efforts. C’est ce qui nous pousse à aimer le plus petit dénominateur commun : les vidéos d’humour courtes et les débats de connivence. Par conséquent, nous finissons par considérer comme normale la distorsion du réel provoquée par les choix des algorithmes, qui ne privilégient que ce qui nous est déjà connu ou apprécié. Au point que nous ne percevons pas la plupart des techniques utilisées par l’industrie de l’influence, mis à part les plus grossières. C’est ainsi qu’au lendemain des élections aux États-Unis, un internaute déçu pouvait constater que malgré l’existence de millions d’électeurs de Donald Trump...il n’en connaissait aucun.

    Face à l’économie de l’attention, il est temps de développer une « écologie de l’attention ». Comme toute écologie, celle-ci devra combiner des choix individuels, des pratiques de retrait, de compréhension de la pollution attentionnelle. Et des décisions collectives pour limiter l’emprise que l’appétit de quelques géants va avoir sur nos vies, nos espoirs, nos relations et nos capacités de conduire le monde vers un avenir plus serein.

    #Economie_attention #publicité