Nées dans les années 1970, les radios pirates ont porté les cris des usines, des immigrés et des luttes écologistes et féministes. Aujourd’hui, la #résistance_sonore ressurgit sous une forme nouvelle, des radios éphémères de #lutte aux studios de podcasts indépendants.
10 avril 2022, 20 heures. Les résultats du premier tour de l’élection présidentielle sont attendus avec impatience. Dans les XIXe et XXe arrondissements parisiens, des centaines de foyers sont branchés sur France Inter pour suivre les annonces en direct. Mais, contre toute attente, le son diffusé ne provient pas de la Maison ronde1. « Pendant presque deux heures, un émetteur de l’Est parisien a piraté la bande FM pour diffuser une fiction antisystème à base d’archives sonores. J’ai vécu ma première expérience d’auditeur de radio pirate », se souvient avec émotion Antoine Chao, réalisateur, de 2001 à 2007, de l’émission « Là-bas si j’y suis », diffusée sur France Inter.
Pour ce passionné de la radio, cofondateur de #Radio_Debout – la radio éphémère du mouvement social Nuit debout en 2016 –, cet épisode signe le retour de la « résistance des ondes » dans le paysage militant français.
Près d’un an plus tard, à l’occasion de la mobilisation contre les mégabassines à Sainte-Soline en mars 2023, le lancement de #Mega_Radio lui donnera raison. Radio éphémère de lutte créée par les Soulèvements de la Terre, elle prévoit à ses débuts d’émettre illégalement sur la bande #FM pour couvrir la manifestation, initiative rapidement démantelée par la police2. « Alors on s’est installés dans le grenier du centre socio-culturel de Melle avec toute la base arrière de Sainte-Soline pour créer une webradio3. Les radios associatives locales nous ont prêté tables de mixage et micros », raconte Agrippine4, membre d’un comité local des Soulèvements de la Terre, qui avait pour mission de rapporter des informations du terrain.
« C’était plutôt facile : j’enregistrais des “vocaux” sur mon téléphone que j’envoyais sur Signal à l’équipe sur place. Au début, je capturais les applaudissements et les slogans. Puis quand je me suis retrouvée près de Serge [Serge Duteuil-Graziani, militant placé dans le coma après le tir d’une grenade policière, NDLR]5, j’ai expliqué ce qui se passait comme je pouvais »6.
Contourner la répression policière
Si l’usage du son occupe une place centrale dans les luttes passées et présentes, c’est qu’il permet d’immerger sensoriellement l’auditeur dans un événement auquel il ne participe pas. « Tant pour rendre compte de la pluie de grenades qui s’est abattue sur nous que pour retranscrire la joie des militants qui chantaient en direction des cortèges, le son a été particulièrement important à Sainte-Soline », soutient Agrippine.
À l’heure où les militants écologistes sont particulièrement réprimés7, la #webradio est aussi un moyen de déjouer les barrières et intimidations policières et préfectorales. « Au Village de l’eau8, en juillet 2024, on s’est surtout servis de Méga Radio pour diffuser des infos sur les fouilles et barrages policiers et les contournements à prendre pour arriver jusqu’au lieu de rassemblement », précise la jeune femme.
Partout dans le monde, les ondes représentent un moyen de résistance de taille. Depuis quelques mois, la journaliste gazaouie du média palestinien Filastiniyat Wafa Abdel Rahman essaie de mettre en place une radio qui émettra depuis Hébron, en Cisjordanie, pour diffuser uniquement vers Gaza. « Rien de politique », assure-t-elle auprès de Mediapart9, mais seulement des informations d’ordre pratique : où se procurer des vaccins, du lait, de la farine, du pain ; mais aussi les mises à jour sur le cessez-le-feu, « s’il y en a un », et des nouvelles des prisonniers libérés au jour le jour. L’équipe de journalistes espère commencer à émettre en mai.
Depuis un studio radio aménagé dans un bus posé dans un champ, les militants contre le projet d’aéroport ont, des années durant, piraté les ondes de la fréquence de Radio Vinci Autoroutes, 107.7.
Associée dans l’imaginaire collectif à « une épopée consistant à monter sur les toits pour placer des antennes », selon Antoine Chao, l’histoire de la #radio_libre en France est intrinsèquement liée aux luttes sociales et écologistes. Au printemps 1977, Antoine Lefébure lance Radio Verte, la première radio à défier le monopole français sur les ondes. Elle commence à émettre clandestinement aux quatre coins de Paris, pour diffuser des émissions sur les mouvements écologistes, particulièrement les luttes antinucléaires, à une époque où le sujet est marginalisé voire absent du champ médiatique. « Qu’il y ait, à Paris, une radio en basque, une radio anarchiste, une radio catholique… Ça nous a paru dès le début quelque chose de formidable », se souvient l’essayiste et historien, au micro de France Info10.
La source d’inspiration majeure : les radios pirates britanniques des années 1960 parmi lesquelles #Radio_Caroline 11 et #Radio_North_Sea_International qui émettent illégalement – principalement du rock – depuis des cargos au beau milieu des eaux internationales, où la juridiction est suffisamment floue pour ne pas être inquiété de la répression. Il s’en suivra une période où des pirates radiophoniques investissent toits d’immeubles, cafés, hangars désaffectés, appartements de particuliers et même clochers d’église pour éviter la saisie de matériel par les forces de l’ordre.
En février 1980, dans le Finistère, des militants antinucléaires fondent #Radio_Plogoff, installée sur la pointe du Raz, pour protester contre le projet d’une centrale nucléaire. Du début de l’enquête publique à l’abandon du projet en 1981, la radio donne en continu la parole aux acteurs et habitants locaux en breton et en français. Dans le même esprit, #Radio_Larzac_libre commence à émettre à l’été 1977 pour rendre compte, chaque jour, de la mobilisation contre l’agrandissement du camp militaire, très contesté localement.
Au-delà de la liberté de ton contestataire, la radio offre surtout un #espace_de_parole inédit à ceux qui ont longtemps été tenus à l’écart des médias traditionnels. Quand, en 1979, la CGT crée sa station de radio pirate dans les locaux de la mairie de Longwy, en plaçant son émetteur sur le clocher de l’église du village avec l’accord du curé, ce sont les auditeurs qui prennent en permanence la parole par téléphone ou sur place. C’est ainsi que la célèbre #radio_Lorraine_Cœur_d’Acier devient l’une des seules stations où des ouvriers et des immigrés s’expriment librement et animent des émissions. Plus tard, ce sera au tour de la communauté LGBT sur #Fréquence_Gaie, des anarchistes et des libertaires sur #Radio_Mouvance ou #Radio_Libertaire, ou encore des indépendantistes sur les radios libres régionales…
Le #podcast, héritier des radios pirates ?
Si les radios pirates ont disparu en même temps que la fin du monopole d’État sur la radiodiffusion en 1981, progressivement remplacées par des radios dites « libres » et des webradios, leur esprit est réapparu ponctuellement avec #Radio_Klaxon, la radio pirate de la ZAD de Notre-Dame-des-Landes. Depuis un studio radio aménagé dans un bus posé dans un champ, les militants contre le projet d’aéroport ont, des années durant, piraté les ondes de la fréquence de Radio Vinci Autoroutes, 107.7. L’objectif : parler du quotidien de la ZAD, débattre de l’inutilité du projet et de ses conséquences environnementales.
Indispensable pendant les expulsions pour indiquer où se trouvait la police, Radio Klaxon, qui a cumulé parfois plusieurs milliers d’auditeurs en temps réel, a aussi permis d’ancrer localement le combat écologiste. « Une radio pirate, ça émet dans un petit périmètre. De fait, ça rend la lutte concrète et concernante pour les auditeurs », assure Antoine Chao. En utilisant des #transistors impossibles à borner, la radio est « un outil de résistance en soi » pour porter une parole marginale ou radicale, tout cela avec une relative facilité technique. « Émettre légalement ou illégalement nécessite seulement un émetteur et une antenne qui coûtent 20 % d’un Smic », défend Léo, salarié de la radio associative marseillaise #Radio_Galère et auteur de l’ouvrage Radio It Yourself. Manuel technique d’#autonomie_radiophonique, accessible gratuitement en ligne12.
À ses yeux, les plateformes de podcasts indépendants (parmi lesquels #Spectre, #Radio_Parleur) s’affirment aujourd’hui comme les successeurs naturels des radios pirates de l’époque, car elles représentent un espace d’expression libre, échappant en partie aux logiques de contrôle, notamment de l’#Arcom 13. Un avis partagé par Violette Voldoire, cofondatrice de Radio Parleur, studio de podcast indépendant spécialisé dans la couverture des luttes sociales et écologiques. « Depuis 2016, on a longuement recueilli la parole de militants qui aurait pu être jugée trop radicale pour les médias mainstream, ce qui, par ailleurs, permet de sortir du cliché du syndicaliste râleur ou de la féministe “hystérique”, façonnant une vision rétrograde des mouvements sociaux. »
Elle se souvient notamment d’une assemblée de Gilets jaunes à Saint-Nazaire, où les médias traditionnels n’avaient pas été autorisés à entrer contrairement aux micros de Radio Parleur, suscitant moins de défiance. « Un père de famille s’était longuement confié sur l’origine de sa colère, quand d’autres racontaient le quotidien et les désaccords sur les ronds-points », raconte Violette Voldoire, persuadée que le son, contrairement à un témoignage écrit, impulse une vraie rencontre, où l’Autre prend soudainement les contours d’une voix, d’une émotion, d’une histoire. « Lire Marx et Gramsci, c’est bien, mais faire du son ensemble, écouter la revendication ou la détresse dans la #voix de l’autre, ça représente une #puissance_collective immense », ajoute celle qui a aussi fait partie de l’aventure #Radio_Debout, place de la République à Paris.
1. Elise Racque, « France Inter piraté le soir du premier tour : un petit goût de radio libre », Telerama, 20 avril 2022.
2. Depuis la loi du 29 juillet 1982, les radios libres sont autorisées, mais elles doivent obtenir une autorisation d’émettre délivrée par l’Arcom (Autorité de régulation de la communication audiovisuelle et numérique). Émettre sans cette autorisation constitue une infraction.
3. Aucune autorisation de l’Arcom n’est nécessaire si votre radio est uniquement diffusée sur Internet et n’utilise pas de fréquences hertziennes.
4. Nom militant.
5. Clarisse Feletin et Maïlys Khyder, « Serge, tombé dans le coma à Sainte-Soline : “La police a reçu carte blanche” », Reporterre, 25 mars 2024.
6. L’émission est à retrouver ici : www.zoom-ecologie.net/ ?Megaradio-contre-les-megabassines
7. Victoire Radenne, « Répression : les militants écologistes interdits de territoire », Socialter, 24 juin 2024.
8. « 19-20 juillet 2024 – Stop mégabassines – Prochaine mobilisation internationale », bassinesnonmerci.fr
9. Gwenaelle Lenoir, « “Les journalistes de Gaza sont des héroïnes” », Mediapart, 16 avril 2025.
10. « Radio Verte, l’État défié par une radio pirate », Ina, 9 novembre 2021.
11. Voir le film Good Morning England, Richard Curtis, 2009
12. radioityourself.fr
13. L’Arcom ne contrôle pas directement le contenu des podcasts natifs (ceux qui ne sont pas diffusés à la radio traditionnelle).