The Long Shadow of the “Jewish Question”
Joseph Dana - The Nation
"(...) Né à Vienne en 1864 dans une famille assimilée, Nathan Birnbaum avait grandi dans un milieu largement laïque, tout en rejetant l’idée que les Juifs devaient se fondre dans la culture germano-autrichienne environnante. Avec son regard déterminé et sa barbe fournie descendant bien en dessous de la gorge, on aurait facilement pu le confondre avec Theodor Herzl à l’époque.
Les deux hommes avaient d’ailleurs été alliés pendant un temps. Près de vingt ans auparavant, en 1890, Birnbaum avait forgé le terme « sionisme » alors qu’il dirigeait la revue sioniste "Selbst-Emanzipation" ("Auto-émancipation"), et il fut par la suite élu secrétaire général de l’Organisation sioniste lors du premier Congrès sioniste à Bâle. Plus tard, cependant, il abandonna le mouvement sioniste et embrassa une vision différente de l’avenir du peuple juif – une vision qui s’écartait radicalement du sionisme politique et qui constituait l’enjeu implicite du rassemblement de Czernowitz.
Birnbaum ne croyait pas que les Juifs yiddishophones dispersés des pays baltes à la mer Noire fussent des Européens déchus attendant leur transformation en Palestine, comme le soutenait le mouvement sioniste. Il les considérait plutôt comme une nation vivante méritant d’être reconnue là où elle se trouvait déjà. La conférence de Czernowitz visait à officialiser cette reconnaissance en déclarant le yiddish langue nationale du peuple juif, et non pas une langue parmi d’autres. Une telle déclaration aurait constitué un défi direct au projet sioniste, qui s’employait à faire revivre l’hébreu comme langue d’un futur État et à dénigrer le yiddish, le qualifiant de langue dénaturée de la diaspora.
Mais il n’en fut rien. La conférence réunissait des hébraïsants et des sympathisants sionistes qui refusaient d’abandonner l’hébreu. Le compromis qui en résulta déclara le yiddish « une » langue nationale plutôt que « la » langue nationale, préservant ainsi un rôle pour l’hébreu et la vision politique qu’il véhiculait. Pourtant, même dans cette formulation prudente, on perçoit les contours d’une histoire longtemps enfouie : toute une contre-tradition au projet sioniste que Birnbaum avait autrefois contribué à bâtir.
Plus d’un siècle après la conférence de Cernowitz – après que Birnbaum se fut détourné du sionisme pour se tourner vers la diaspora –, les questions qui ont motivé sa transformation reviennent avec une urgence saisissante au sein d’un petit groupe de Juifs, dont le nombre ne cesse de croître. Horrifiés par l’anéantissement continu de Gaza et le lent nettoyage ethnique de la Cisjordanie, ils ont commencé à remettre en question l’orthodoxie qui sous-tend le sionisme et, ce faisant, à envisager des idées impensables il y a encore quelques années.
Les Palestiniens, bien sûr, ont compris ces idées depuis des décennies. Ce qui apparaît comme une découverte pour certains Juifs de la diaspora est en réalité ce que les Palestiniens affirment depuis que la logique du sionisme leur a été imposée. Pourtant, comme le suggère l’histoire de Birnbaum, les critiques qui émergent aujourd’hui au sein de la communauté juive ne sont pas totalement étrangères à la tradition. Les générations actuelles n’en ont tout simplement pas conscience.
Ce n’est pas un hasard. Les écrits d’hommes comme Nathan Birnbaum sont quasiment absents des programmes scolaires hébraïques, et leurs idées ne sont abordées dans aucun sermon à la synagogue. Leur absence du récit, cependant, fait partie intégrante du récit. Des penseurs comme Birnbaum ont été mis à l’écart parce qu’ils complexifiaient un discours qui se devait d’être présenté comme incontournable : celui selon lequel le sionisme est la seule réponse viable à l’existence juive dans le monde moderne.
Du vivant de Birnbaum, cette notion était sujette à de vifs débats, discutée, contestée, voire rejetée de Varsovie à New York. À cette époque, de multiples visions de l’avenir juif coexistaient, rivalisant pour gagner des soutiens, et la forme actuelle du sionisme n’était ni inévitable ni incontestée. Les alternatives étaient elles-mêmes des mouvements politiques élaborés, comptant des millions d’adeptes qui concevaient l’existence juive différemment du nationalisme territorial qui a finalement prévalu. Aujourd’hui encore, leurs réflexions demeurent accessibles, bien qu’obscurcies, prêtes à être redécouvertes par ceux qui souhaitent les examiner.
Pour comprendre comment tous ces mouvements ont émergé à peu près au même moment et au même endroit, il est nécessaire de revenir sur un débat qui agitait alors l’Europe au sujet du rôle des Juifs dans les sociétés européennes. Ce débat, connu sous le nom de « question juive », n’a pas été initié par les Juifs eux-mêmes. Ce sont les chrétiens européens qui l’ont lancé dans les décennies qui ont suivi la Révolution française, lorsque les Juifs nouvellement émancipés ont commencé à revendiquer la citoyenneté dans des pays qui les avaient confinés dans des ghettos pendant des siècles. Des philosophes et des hommes politiques se réclamant du libéralisme se demandaient si les Juifs pouvaient être des citoyens loyaux de nations tout en restant un peuple « à part ». Cette question était intrinsèquement antisémite, considérant la différence juive comme une anomalie menaçant la cohérence des États-nations que les Européens s’efforçaient de construire.
À la fin du XIXe siècle, les Juifs avaient intériorisé ce cadre de pensée et commencèrent à proposer leurs propres réponses. Certains optèrent pour le baptême ou l’assimilation culturelle. D’autres, comme Birnbaum puis Herzl, proposèrent le nationalisme. D’autres encore insistèrent sur le socialisme ou le renouveau religieux. Pourtant, dans nombre de ces cas, la question elle-même demeura inquestionnée. Plutôt que de rejeter le cadre même de la « question juive », le sionisme politique, par exemple, l’intériorisa et proposa la souveraineté territoriale comme solution. Accepter la validité de la question revenait à accepter qu’il fallait remédier à quelque chose dans l’existence juive. Être juif en diaspora était perçu comme une pathologie nécessitant un remède sous la forme d’un arrangement politique.
La réponse de Birnbaum fut d’inverser le postulat. Rencontrant les masses yiddishophones d’Europe de l’Est, il se souvint plus tard : « J’ai découvert un peuple présentant tous les signes d’une nation vivante et distincte ; il m’apparut de plus en plus clairement qu’une nation déjà existante n’a pas besoin d’être recréée. » Sa solution à ce défi fut le Golus-Nationalisme, ou nationalisme diasporique. Ce terme était une provocation. Golus, mot yiddish signifiant exil, avait toujours revêtu des connotations négatives dans la pensée juive, ancrées dans le concept biblique de galout, châtiment divin infligé au peuple juif pour ses péchés et exil de la Terre promise après la destruction du Temple. Les sionistes l’utilisaient pour décrire la situation honteuse de la dispersion juive, situation que leur mouvement entendait enfin guérir.
(...) Les Juifs avaient conservé une identité distincte pendant des siècles sans souveraineté. Plutôt que de voir cela comme une lacune à corriger, [Birnbaum] proposait de l’appréhender comme une forme unique d’existence nationale. Les nations n’avaient pas besoin de territoire pour exister. Les millions de locuteurs yiddish dispersés à travers l’Europe de l’Est constituaient déjà une nation par leur langue, leurs institutions et leur culture commune. Ils n’avaient pas besoin d’aller ailleurs.
Birnbaum n’a laissé aucune institution portant son nom, mais il a laissé l’héritage d’une quête inachevée. Moins de dix ans après la Conférence sur la langue yiddish, il entreprit ce que des auteurs orthodoxes décriraient plus tard comme un « baal teshuvah », un retour à la religion. Il commença à affirmer que l’appartenance au peuple juif était avant tout une question d’alliance plutôt que politique. Les Juifs étaient le peuple de Dieu avant d’être une nation au sens moderne du terme. Un renouveau national sans la Torah était spirituellement vide. Pire encore, cela risquait de devenir une idolâtrie du pouvoir.
Birnbaum s’est détourné du sionisme car il a compris que l’affirmation nationale impliquait l’antisémitisme qu’elle prétendait combattre. Le nationalisme diasporique offrait une alternative plus acceptable – l’autonomie culturelle sans déplacement forcé – mais il a vécu assez longtemps pour soupçonner qu’il ne pouvait protéger les communautés de la destruction. Ce que Birnbaum a compris à la fin de sa vie, c’est que la question elle-même était un piège : se demander où les Juifs pourraient être acceptés supposait qu’ils ne l’étaient pas déjà. Le véritable enjeu était de savoir si les États pouvaient tolérer la pluralité, et sur cette question, le XXe siècle allait porter un verdict terrible. (...)
Pourtant, les leçons de la catastrophe [la Shoah] étaient plus ambiguës que ne le laissait entendre le récit sioniste. L’Holocauste révéla non pas l’échec des stratégies diasporiques, mais les conséquences mortelles du nationalisme européen, cette même idéologie à laquelle le sionisme cherchait à adhérer plutôt que de la transcender. Et le soutien enthousiaste de l’Europe à un État juif reflétait autre chose que du philosémitisme. Les camps de personnes déplacées de l’après-guerre étaient pleins de Juifs qui ne pouvaient retourner dans leurs foyers car leurs communautés avaient été anéanties, et trop de leurs anciens voisins ne souhaitaient pas leur reconstruction. Un État juif en Palestine résolvait le problème juif de l’Europe tout en exonérant cette dernière de toute culpabilité. Il orientait les survivants vers le Moyen-Orient plutôt que d’exiger leur réintégration dans les sociétés qui les avaient trahis.
(...)"
▻https://www.thenation.com/article/world/long-shadow-of-the-jewish-question