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Washington veut sécuriser les terres rares brésiliennes afin de réduire sa dépendance à la Chine. Mais #Brasilia temporise, refuse toute exclusivité et exige une transformation locale. Malgré les milliards promis et les pressions diplomatiques, les négociations s’enlisent. Aucun accord n’est en vue.
Par Georges Renard-Kuzmanovic & Pedro Guanaes
Cherchant à réduire sa dépendance à la Chine, les États-Unis poussent le Brésil à conclure un accord sur les minerais critiques. Le Brésil se montre cependant moins enthousiaste, et les négociations, loin de progresser, semblent aujourd’hui s’enliser malgré l’intensification des pressions diplomatiques et financières de Washington.
Le #Brésil détiendrait entre 19 % et 23 % des réserves mondiales de terres rares, juste derrière la #Chine. En particulier 17 éléments indispensables pour fabriquer des aimants puissants utilisés dans les missiles guidés, les moteurs électriques, les éoliennes ou les technologies électroniques avancées. Leur importance stratégique a explosé avec la transition énergétique et la militarisation des technologies.
Le pays contrôle aussi presque tout le niobium mondial, métal essentiel pour les aciers très résistants utilisés dans les pipelines, les infrastructures énergétiques ou les moteurs d’avion. Il dispose également d’importantes réserves de lithium et de cobalt. Cette combinaison fait du Brésil un acteur central dans la recomposition géopolitique des matières premières.
Selon des responsables américains et brésiliens, Donald Trump fait pression pour que le Brésil et les Etats-Unis concluent un accord visant à produire des terres rares stratégiques destinés à alimenter l’industrie, en particulier des technologies de pointe, et les armements des champs de bataille du futur – sujet critique pour les Etats-Unis compte tenu de l’embargo chinois sur les terres rares destinées à la production d’armes de pointe et compte tenu de la guerre en Iran qui consomme rapidement les trop maigres stocks américains de missiles. Les terres rares, le lithium, le cobalt ou encore le niobium sont devenus des ressources centrales dans la compétition technologique et militaire mondiale. Les États-Unis, qui cherchent à sécuriser leurs approvisionnements, voient dans le Brésil un partenaire potentiel capable de réduire leur dépendance à la Chine.
Le Brésil, qui possède l’une des plus grandes réserves de terres rares au monde, a besoin d’investissements pour exploiter pleinement ce potentiel et transformer ses réserves en exportations. Mais le Brésil semble réticent à conclure un accord, car il souhaite garder le contrôle de ses ressources et tout en diversifiant ses partenaires commerciaux, et pas se cantonner uniquement aux États-Unis. Cette position s’inscrit dans une stratégie plus large de diversification diplomatique et commerciale, au cœur de la politique étrangère brésilienne actuelle. Cette approche brésilienne est par ailleurs conforme aux logiques de développement des pays BRICS qui privilégient la diversification, plutôt que la dépendance envers un seul partenaire qui pourrait peser sur leur souveraineté, d’autant que nombre des pays BRICS ont d’amers souvenirs coloniaux ou néocoloniaux.
En février, les autorités américaines ont envoyé une proposition d’accord bilatéral sur les minerais critiques, restée sans réponse, selon des responsables brésiliens qui ont bien voulu nous répondre, mais qui ont requis l’anonymat en raison du caractère confidentiel des discussions. Depuis, aucun progrès notable n’a été annoncé, et plusieurs signaux récents indiquent que Brasilia préfère temporiser plutôt que s’engager dans un partenariat jugé trop contraignant.
Une offensive américaine plus directe
Récemment, les États-Unis ont organisé à São Paulo un forum majeur sur les minerais critiques, dans l’espoir de conclure des accords entre le gouvernement américain et des entreprises minières brésiliennes. Washington souhaite investir des milliards de dollars dans ce secteur et a identifié au moins cinquante projets potentiels, selon un porte-parole de l’ambassade américaine. L’objectif est clair, accélérer l’exploitation des réserves brésiliennes pour construire des chaînes d’approvisionnement alternatives à la Chine.
Le porte-parole a indiqué que le gouvernement brésilien avait été invité, mais n’a pas donné suite. En réalité, aucun représentant officiel de Brasilia n’a participé à l’événement, ont confirmé des responsables des deux pays. Cette absence a été interprétée comme un signal politique fort. La présidence de Luiz Inácio Lula da Silva n’a pas répondu aux questions sur cette décision, mais il s’agit clairement d’une volonté de ne pas apparaître aligné sur la stratégie américaine.
Lula et le pouvoir brésilien actuel considèrent l’initiative américaine comme une tentative trop intrusive d’influencer la politique minière du pays. Washington cherche à orienter la stratégie industrielle brésilienne en échange d’investissements, ce que Brasilia refuse. Le Brésil veut conserver la maîtrise de ses ressources, de leur transformation et de leurs débouchés. La maîtrise de la souveraineté dans tous ces domaines est d’ailleurs un marqueur fort de la stratégie industrielle du Brésil.
Il va sans dire que c’est la raison pour laquelle Donald Trump préfère un Bolsonaro, plus enclin à faire des concessions aux Américains, qu’un Lula plus indépendantiste.
Peu avant ce forum, le principal diplomate américain au Brésil a signé directement un protocole d’accord avec le gouverneur de l’État de Goiás, riche en minerais stratégiques. Cette initiative illustre une nouvelle stratégie américaine visant à contourner le blocage fédéral et en multipliant les partenariats régionaux bilatéraux. Mais cette approche reste limitée. La loi brésilienne stipule que les minerais appartiennent à l’État fédéral, et que leur exploitation nécessite une autorisation nationale. Sans accord avec Brasilia, les initiatives locales restent symboliques.
Le #Brésil refuse l’exclusivité
Les deux pays discutent depuis des années d’une alliance sur les minerais critiques, mais les États-Unis adoptent désormais une approche beaucoup plus offensive. Washington souhaite obtenir, en échange de ses investissements, un accès prioritaire aux minerais brésiliens, notamment face à la Chine. Cette demande constitue l’un des principaux points de blocage, d’autant que la Brésil et la Chine ont une partenariat stratégique ancien et profond comme nous l’analysions dans cet interview.
Le Brésil comme les #États-Unis cherchent pourtant à réduire leur dépendance à la Chine, qui domine largement l’extraction et surtout le raffinage d’éléments comme les terres rares, le #lithium ou le #cobalt (pour rappel, la Chine extrait plus de 60% des terres rares mondiales et surtout en raffine plus de 90%, rendant la planète entière dépendante). Mais leurs stratégies divergent. Washington veut sécuriser l’approvisionnement, alors que Brasilia veut construire une puissance industrielle en coopération avec tous les acteurs mondiaux qui doivent… respcter sa souveraineté, ce qui semble une gageur pour les Etats-Unis, peu habitué à ce qu’on leur résiste.
Le président Lula a été clair publiquement : son pays veut conclure des accords, mais refuse de livrer ses ressources aux entreprises étrangères. « Ils ont déjà pris tout notre argent, notre or, nos diamants, notre minerai de fer. Qu’est-ce qu’ils veulent encore prendre ? », a-t-il déclaré lors d’une visite d’État en Afrique du Sud. Cette déclaration reflète une méfiance historique envers l’exploitation étrangère des ressources naturelles brésiliennes vu comme du néocolonialisme.
Une bataille industrielle mondiale
Longtemps exportateur de matières premières, le #Brésil veut désormais construire une chaîne industrielle complète, depuis l’extraction jusqu’à la transformation locale des minerais avant exportation. Cette stratégie vise à capter davantage de valeur ajoutée et à éviter le modèle historique d’économie extractive qui ne permettent pas aux pays de se développer et les maintiennent dans un état de #vassalisation face aux grandes puissances industrielles. D’autant que le Brésil a observé la Chine et a compris que la stratégie de cette dernière était payante : mieux vaut vendre le produit transformé, plutôt que la ressource brut.
#Washington se dit prêt à investir dans cette filière, mais s’oppose à toute obligation de transformation sur le sol brésilien. Les États-Unis privilégient une chaîne d’approvisionnement flexible, dans laquelle les minerais pourraient être transformés ailleurs, notamment en Amérique du Nord.
En échange de ses investissements, les États-Unis demandent un accès prioritaire aux minerais brésiliens, devant la Chine. Mais Brasilia, dont la diplomatie repose sur la diversification des partenaires, hésite à signer un accord exclusif. Le Brésil souhaite conserver la possibilité de vendre à différents blocs économiques, y compris #Pékin.
Avec ses vastes réserves de terres rares, de lithium et d’autres métaux stratégiques, l’Amérique du Sud devient un terrain central de la rivalité mondiale entre la Chine et les États-Unis. Cette compétition s’étend désormais aux chaînes d’approvisionnement industrielles, aux investissements miniers et aux alliances économiques.
Le Brésil s’interroge aussi sur la compatibilité d’un accord avec Washington avec ses autres partenariats commerciaux, notamment l’accord Mercosur-Union européenne et une coopération récente avec l’Inde sur les minerais critiques. Brasilia cherche à préserver une posture d’équilibre entre plusieurs pôles de puissance.
Du côté américain, on estime que les deux pays auraient intérêt à coopérer. Les capitaux et le savoir-faire américains pourraient faire du Brésil une grande puissance minière, tandis que ses réserves permettraient aux États-Unis de réduire leur dépendance à la Chine. Mais l’équilibre entre souveraineté et investissement reste difficile à trouver, sinon impossible.
Des tensions diplomatiques persistantes
Les relations entre les deux pays restent tendues. Un incident récent a éclaté lorsqu’un haut diplomate américain a vu son visa annulé après que les autorités brésiliennes ont appris qu’il comptait rendre visite en prison à l’ancien président Jair Bolsonaro et rencontrer son fils, candidat à l’élection présidentielle. Cet épisode a renforcé la méfiance politique entre les deux capitales qui est déjà à un niveau assez élevé.
Lors du dernier sommet des BRICS qui s’est tenu a Rio de Janeiro en juillet 2025, Donald Trump n’avait pas supporté les propositions visant à dédollariser l’économie mondiale et avait tweeté qu’il soutenait Jair Bolsonaro pour la présidentielle de 2026. Brasilia craint les ingérences américaines.
L’an dernier, des négociations avaient déjà été perturbées lorsque Donald Trump avait imposé des droits de douane contre le Brésil pour aider, justement, Bolsonaro, son allié, dans ses difficultés judiciaires après l’élection de 2022. Lorsque Bolsonaro a finalement été condamné à 27 ans de prison, ces droits de douane ont été levés. Cet épisode a laissé des traces dans la relation bilatérale, comme ont laissé des traces les années de dictature soutenue par les Etats-Unis.
Des responsables brésiliens affirment que le gouvernement n’est pas opposé à un partenariat, mais que Lula souhaite en discuter directement avec Trump lors d’une visite à la Maison-Blanche, reportée en raison de la guerre avec l’Iran. En attendant, les discussions restent au point mort.
Pour l’instant, une seule mine brésilienne soutenue par des investisseurs américains produit de faibles quantités de terres rares, encore envoyées en #Chine pour être raffinées. Ce paradoxe illustre la domination chinoise dans le traitement des terres rares, même lorsque l’extraction se fait ailleurs.
Mais cette mine a récemment résilié ses contrats de dix ans avec des entreprises chinoises, ouvrant la voie à des partenaires occidentaux. Le mois dernier, la U.S. International Development Finance Corporation a injecté 565 millions de dollars supplémentaires dans ce projet, en invoquant la nécessité de construire des chaînes d’approvisionnement sûres et transparentes. Malgré ces investissements, aucun accord global n’a encore été conclu. Le Brésil continue de temporiser, tandis que les États-Unis multiplient les initiatives pour sécuriser l’accès à des ressources devenues essentielles dans la rivalité stratégique du XXIe siècle.