person:christine planté

  • Le concept de genre : constitution d’un champ d’analyse, controverses épistémologiques, linguistiques et politiques
    http://socio-logos.revues.org/2468

    Cet article à pour but de retracer l’historique de la constitution du champ d’analyse des études genre en France à travers la présentation d’un certain nombre de controverses épistémologiques, linguistiques et politiques qui portent sur le concept de genre. A travers cet historique j’entends montrer l’imbrication de ce domaine des sciences sociales avec les débats politiques et institutionnels qui se posent à différentes périodes et défendre l’utilisation du concept de genre comme outil d’analyse critique. En particulier, j’aborderais les débats déclenchés par la traduction en français du terme anglais gender. Ces discussions ne sont de loin pas uniquement des controverses linguistiques mais, nous le verrons, charrient tout un ensemble de positionnements politiques et institutionnels qui, de manière explicite ou non, émaillent la migration du concept d’un espace linguistique à un autre.

    2Pour les besoins de la démonstration, mon propos sera divisé en trois parties distinctes mais historiquement non étanches les unes aux autres. Tout d’abord une première partie qui analyse la constitution et l’autonomisation du champ de recherche des études de genre, ensuite, la deuxième qui retrace les débats épistémologiques et conceptuels internes à ce même champ et enfin, la troisième qui aborde la question de la migration du terme gender dans l’espace francophone.

    #genre #féminisme #vocabulaire #historicisation #histoire

    • Je retombe sur des comparaisons culturelles autour de la langue entre Suisse et France. Cette fois en relation à la notion d’anti-américanisme en lien au mot « Gender »
      @Simplicissimus @mona @cdb_77

      Pour conclure il me semble important de revenir sur les controverses qui ont émaillé l’importation du terme gender en français et qui illustrent par un autre biais le potentiel politique de cette mutation épistémologique (Varikas, 2006). La discussion critique s’est engagée dans le monde scientifique autour de l’idée que le terme genre est une importation états-unienne ou anglaise qui n’a pas le même sens que le genre en français (grammatical ou littéraire), mais comme l’écrit Fassin, ces sens ne sont pas si éloignés car « … après tout, pour ne prendre qu’un exemple, quand la lune et le soleil changent de genre lorsqu’on passe du français à l’allemand, c’est bien que l’arbitraire du signe ne renvoie pas à la nature des choses, mais à une convention sociale » (Fassin, 2008 : 381).

      28Pour comprendre comment on a pu considérer comme intraduisible un mot qui figure dans les dictionnaire français, il faut se pencher sur le sentiment de fascination/rejet que l’on peut constater de l’extérieur entre le monde académique et politique français et états-unien. Si d’aucuns ont adossé les critiques du terme genre aux questions linguistiques et/ou culturelles, je pense comme Fassin (2004, 2008) qu’il faut plutôt analyser ces controverses sous un angle politique. Les lignes de fracture ne sont en effet pas strictement linguistiques car toute difficulté de cet ordre peut être surmontée, mais sont une manière facile (ou plus scientifique en apparence) de signifier des fractures politiques, des stratégies de positionnement institutionnel ou idéologique. Je peux d’autant mieux observer ces phénomènes depuis l’espace culturel et politique d’où j’écris car les enjeux ne s’y posent pas de la même manière. En Suisse, pays profondément fédéraliste, le terme genre en français ou gender en anglais, voire Geschlecht en allemand ont été adoptés sans trop de mal, mais le contexte politique est bien différent de celui français. La Suisse n’a pas de langue unique et de culture unitaire à défendre mais dans son histoire elle s’est toujours confrontée à une angoisse fondamentale : celle de la possible incompréhension entre les quatre composantes linguistiques de sa société. Or l’adoption de termes anglophones comme gender peut être vue comme une solution à cette angoisse plutôt qu’une offense linguistique et culturelle.

      29La France se trouve dans une situation tout à fait différente car historiquement l’autorité centrale a imposé une langue unitaire qu’elle défend activement contre l’expansion de la culture anglophone et notamment Etats-unienne. Une lutte au quotidien est menée contre les anglicismes dans la langue française ; la francophonie est défendue partout où elle peut l’être et l’exception culturelle française est une politique clairement assumée par les autorités politiques françaises à travers notamment des aides d’Etat à la production de culture en français. Toute « importation » de termes qui sont taxés de « typiquement anglophones » est ainsi suspecte. Dans une certaine mesure la question de la traduction de gender fait partie d’un jeu d’influences qui s’expriment aussi, mais pas seulement, à travers la langue. Mais si l’on veut comprendre pourquoi un terme plutôt qu’un autre soulève la controverse, il est nécessaire d’investiguer le contexte politique et institutionnel au sein desquels elle prend place. C’est ce qu’à réalisé Fassin dans plusieurs de ses écrits (1994, 2004, 2005, 2008) retraçant les soubassements politiques d’une telle controverse. Selon lui, il faut rechercher le début de cette polémique en 1989 lors des festivités du bicentenaire de la Révolution française ; festivités qui ont totalement écarté la question de l’égalité entre les sexes et en particulier celle de l’exclusion des femmes de la citoyenneté politique. En même temps, sur le plan institutionnel, les études genre souffrent d’un manque de reconnaissance en France ce qui fragilise leur impact dans le débat scientifique et public. La question du genre est instrumentalisée et devient ainsi une « question d’intérêt national » (Fassin, 2008) qui alimente des discours sur la différence fondamentale entre la manière dont on envisage les rapports entre femmes et hommes d’un côté et de l’autre de l’Atlantique. Cette différence serait le signe du « communautarisme états-unies » confronté au républicanisme français. Christine Planté exprime ce sentiment d’une résistance politique en ces mots : « La conviction qu’avec la langue française qui ne permet pas l’exacte traduction du terme, c’est quelque chose du génie national, d’une histoire et d’une singularité culturelle qui résiste, hante, de façon implicite ou explicite, de nombreuses argumentations. » (2003 : 129), comme si la supposée « guerre des sexes » était une affaire typiquement anglosaxonne9. L’incompatibilité prétendue entre un modèle républicain à la française et le modèle états-unien s’exprime en une réelle phobie des « communautarismes » supposés être la caractéristique du modèle Etats-unien. La question féministe serait ainsi assimilée à un communautarisme, raison pour laquelle les promoteur-e-s de la parité en France on du s’appuyer sur un argument biologique (l’humanité est composée de femmes et d’hommes) pour légitimer une revendication politique (Parini, 1999). En effet, la parité entendue comme principe politique s’appuyant sur le renversement d’une histoire d’exclusion des femmes de l’espace politique aurait pu être considérée comme une revendication communautaire et ainsi tomber sous le coup de la phobie dont j’ai parlé ci-dessus. Malheureusement à vouloir absolument considérer comme intouchable un modèle qui serait gender-blind on aboutit à un modèle aveugle aux inégalités (inequalities-blind)10.