• « Si vous voulez travailler, vous travaillez demain » : à Loudéac, l’indispensable main-d’œuvre des salariés roumains
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    « Si vous voulez travailler, vous travaillez demain » : à Loudéac, l’indispensable main-d’œuvre des salariés roumains
    Par Lionel Dangoumau (Loudéac [Côtes-d’Armor], envoyé spécial)
    Plusieurs milliers de Roumains sont venus travailler en Bretagne depuis l’entrée de leur pays dans l’Union européenne. Avec ses nombreux emplois, sa mission orthodoxe et son épicerie spécialisée, la petite ville des Côtes-d’Armor est un pôle d’attraction pour cette diaspora laborieuse.
    La traversée en voiture de l’immense zone d’activité de Loudéac, 400 hectares de béton entourés de champs à la sortie de la petite ville, est un voyage au pays de l’agroalimentaire : Vétagri, Entremont, Paticeo, Gelagri… « C’est le poumon économique des Côtes-d’Armor, affirme Bruno Le Bescaut, le maire (divers centre) de la ville, qui nous ouvre la mairie un samedi matin pour nous recevoir dans son bureau. A Loudéac, nous avons 10 000 emplois pour 10 000 habitants. » Parmi eux, il estime le nombre de citoyens roumains à « environ 450-500 ».Depuis l’entrée de la Roumanie dans l’Union européenne, en 2007, ils n’ont plus besoin de titre de séjour pour venir en France. De 2011 à 2021, dernier recensement en date de l’Institut national de la statistique et des études économiques, le nombre de Roumains en Bretagne a triplé, pour atteindre environ 6 500 personnes.
    Avec son association culturelle L’Amitié roumaine Centre Bretagne, Doïna Benalloul organise des expositions, des spectacles, et donne aussi des cours de français à la médiathèque de Loudéac, le samedi matin. « Dans les années 1990, je pense que j’étais la seule Roumaine, rigole-t-elle. Quand je suis revenue, en 2018, il y avait beaucoup de Roumains. Ici, si vous voulez travailler, vous travaillez demain ! C’est le plein-emploi. » Au premier trimestre, le taux de chômage dans les Côtes-d’Armor s’établissait à 6,6 %, contre 8,1 % en France, hors Mayotte.
    La filière agroalimentaire aurait aujourd’hui du mal à se passer de ses salariés ou intérimaires roumains, notamment pour certains métiers éprouvants, comme le ramassage des volailles. « C’est dur, confirme Georgiana Alichitoaie, 36 ans, originaire de Iasi, dans le nord-est de la Roumanie, qui s’était installée une première fois en 2015 à Loudéac avec son ex-mari. On travaille la nuit, il n’y a pas d’horaires fixes. On peut faire un chantier à 3 heures du matin et repartir pour un autre à 20 ou 30 kilomètres. Les volailles sont dans un bâtiment et on doit les mettre dans un chariot puis dans le camion, trois par trois ou deux par deux, et ce n’est pas facile parce qu’il y a beaucoup de poussière. » Rentrée en Roumanie pour divorcer, elle est revenue seule en 2019 à Loudéac, où elle vit avec ses deux fils, Denis, 15 ans, qui passe la semaine dans un institut médico-éducatif, et Rafael, 12 ans.
    Mais la participation des Roumains à l’économie locale ne se résume pas aux emplois non qualifiés. Sise à Lamballe, à 40 kilomètres au nord de Loudéac, la Cooperl est le numéro un de la production porcine en France. Environ 13 % de ses 7 500 salariés sont étrangers, et la nationalité roumaine est la plus représentée, avec près de 300 personnes, dont une dizaine sur le site de Loudéac. « Nous sommes sur un territoire où les départs à la retraite sont plus nombreux que les entrées dans la vie active, constate François Thébault, le directeur des ressources humaines de cette coopérative agricole et agroalimentaire. Il est aussi de plus en plus compliqué de pourvoir à nos besoins en compétences sur des métiers stratégiques, comme ceux de technicien de maintenance ou de technicien en énergie. On ne peut pas fonctionner sans recruter en dehors de notre territoire et à l’international. On a fait le choix de l’assumer et de l’accompagner. »
    Des agences d’intérim se sont même spécialisées dans le recrutement de travailleurs roumains, comme CAPA Intérim, qui compte six agences dans le Grand Ouest et une antenne à Ploiesti, près de Bucarest. « On a des intérimaires d’autres origines, mais c’est vrai qu’il y a des liens particuliers avec ce pays, assure Madalina Marin, 36 ans, assistante relations humaines à l’agence de Josselin (Morbihan) et elle-même roumaine. On recherche majoritairement des profils pour le secteur agroalimentaire, l’industrie, le BTP. Par exemple des ouvriers d’abattoir, comme des désosseurs de volaille ou de porc, des postes où on ne demande pas forcément d’expérience antérieure. Ce qui attire les Roumains ici, c’est surtout l’élément financier. Le coût de la vie est moins élevé en Roumanie, mais il y a de l’inflation, et les salaires ne suivent pas forcément. »
    « A la base, je suis technicienne industrielle dans le textile et, en Roumanie, je gagnais le salaire minimum, 150 euros par mois », témoigne Georgiana Alichitoaie. Après le ramassage des volailles et des périodes d’intérim en abattoir, elle est devenue opératrice de fromagerie, et dit toucher entre 2 200 et 2 400 euros net par mois. Arrivée en 2018 en provenance de Giurgiu, dans le sud de la Roumanie, Nicoleta Gaura, 50 ans, y était couturière et gagnait 300 euros par mois. En Bretagne, elle a commencé comme pareuse en abattoir, pour un salaire mensuel de 1 400 euros : « Avec un couteau, on coupe pour enlever la graisse, le sang, le cartilage, c’est un travail très dur. » Elle est aujourd’hui formatrice à la Société bretonne de volaille et se réjouit de devenir bientôt propriétaire de son logement. « J’ai bien réussi, mais j’ai beaucoup bossé pour ça ! », se félicite-t-elle.
    « Il y a deux typologies, schématise Bruno Le Bescaut au sujet des résidents roumains de sa ville. Les sédentaires, qui exercent souvent dans les professions moyennes et supérieures : techniciens spécialisés, ingénieurs, médecins… Ils s’installent, achètent, parlent français. Et puis les intérimaires, qui font des allers-retours. » Ces derniers, souvent de jeunes hommes qui veulent rentabiliser au maximum leur séjour, sont prêts à accepter des conditions de logement sommaires. Avec la promiscuité et le désœuvrement, en dehors du travail, des épisodes de tapage et des problèmes avec le voisinage ont surgi, sur fond d’alcoolémie. « Le principal problème, c’est le logement, reconnaît l’édile. Mais les employeurs ont été sensibilisés au sujet, et ils ont répondu présent. Ils mettent moins d’employés dans les maisons. »
    Forte de son dynamisme, que reflètent les nombreux commerces d’un centre-ville coquet et bien entretenu, Loudéac pourrait postuler au statut de capitale officieuse de cette communauté laborieuse, qui peut venir faire ses courses à l’épicerie Transilvania, tenue par Ionut et Alina Guler. Professeure de violon, Alina Guler a quitté la Roumanie avec son mari quand la crise financière de 2008 a frappé l’affaire familiale où il travaillait.Après avoir déjà repris en 2016 une épicerie roumaine à Pontivy (Morbihan), Alina et Ionut Guler ont racheté celle de Loudéac, il y a deux ans. Ils ont alors quitté le petit local originel pour ouvrir un espace de 400 mètres carrés, où 80 % des produits proposés sont roumains, de la charcuterie fumée aux fromages, en passant par les conserves de chou en saumure, indispensables pour cuisiner les sarmale, un plat de fête. Un grossiste de Nantes les livre deux fois par mois. « On est partis de zéro, rappelle Alina Guler. Quand on est arrivés, ni mon mari ni moi ne savions parler français. Au début, à Pontivy, nous étions la seule épicerie roumaine. Le week-end, les gens venaient de Brest, Lorient, Vannes, Quimper… Maintenant, il y en a d’autres. » Une grande surface non loin vient même d’ouvrir son propre rayon de produits roumains.
    A deux pas de la mairie, les fidèles orthodoxes de Loudéac ont aussi la possibilité de se rendre à la chapelle catholique Notre-Dame-des-Vertus, qui accueille une mission de l’Eglise orthodoxe roumaine, placée sous le patronage du saint hiéromartyr Charalampe de Magnésie. Pour la fête de Pâques, le bâtiment était plein à craquer, avec plusieurs centaines de personnes réunies autour du père Emil Ungureanu. Lui est arrivé en Bretagne en 2014. Il a d’abord mis de côté sa licence en restauration d’objets d’art pour… un CAP de charcutier-traiteur, avant d’être rattrapé par sa foi. Ordonné prêtre en 2017, il se consacre à la paroisse de Loudéac depuis 2021. Il a fait profiter son église de ses talents de décorateur : il a peint les figures dorées qui embellissent l’iconostase, la cloison séparant l’autel des fidèles dans la liturgie orthodoxe. Ici, il célèbre mariages et baptêmes – « une trentaine l’an dernier », souligne-t-il.
    Dans la conversation, il dit « chez nous, en Bretagne », et offre des spécialités roumaines – coliva (gâteau de blé concassé), cozonac (brioche), placinta (feuilleté) – après avoir confessé une quinzaine de fidèles, qui lui ont soufflé leurs difficultés morales ou physiques : « Les ouvriers des abattoirs souffrent de tendinites, de hernies. » Il se félicite que les Roumains soient « bien accueillis », même si certains ont plus de mal à se faire à l’exil. « Soit parce qu’ils n’ont pas réussi à créer une sociabilité suffisante, soit à cause du travail, explique-t-il. Récemment, un boucher est rentré en Roumanie parce que, maintenant, les salaires ont augmenté. »
    Les nombreuses familles qui réussissent à trouver une situation économique stable envisagent moins ce retour. « Je veux rester ici, insiste Georgiana Alichitoaie. La France est le pays qui voit grandir mes enfants, et mes enfants, c’est ma vie. Ils sont plus en sécurité ici que dans une grande ville. C’est propre et, pour nous qui n’avons pas fait d’études supérieures, c’est plus facile de trouver du travail que dans d’autres régions. »Originaire de Targoviste, au nord de Bucarest, Madalina Marin s’était d’abord installée en Pologne, puis en Ile-de-France. En Bretagne, elle a trouvé un environnement qui lui convient : « Je ne connaissais pas trop la région, mais aujourd’hui je partage pas mal de ses valeurs. J’aime aussi la nature dont on peut profiter ici. J’ai commencé les démarches pour obtenir ma naturalisation, mais ça traîne beaucoup. » Alina Guler aussi voudrait la nationalité française, pour elle, son mari et leurs trois enfants. « On est sérieux, bien intégrés, on paie nos impôts comme tout le monde, on est des bosseurs », justifie-t-elle, prête à convaincre qu’elle est ici pour de bon.

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  • La Russie recrute des jeunes femmes en Amérique latine pour assembler des drones au Tatarstan
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    La Russie recrute des jeunes femmes en Amérique latine pour assembler des drones au Tatarstan
    Par Chloé Auffray
    Se présenter dans une vidéo, avoir un passeport valide et apprendre 100 mots de russe : quelques étapes suffisent pour être embauchée par le programme russe d’Alabuga Start, qui engage des jeunes femmes âgées de 18 à 22 ans, originaires de 77 pays d’Afrique, d’Asie, et désormais d’Amérique latine. Ce programme de « réinstallation en Russie », comme il est décrit sur le site Internet, propose en théorie des formations et des emplois dans sept filières professionnelles différentes, en hôtellerie, dans la conduite de véhicules ou en logistique. Mais les femmes embauchées dans la ville de Ielabouga, au Tatarstan, à 1 000 kilomètres à l’est de Moscou, contribuent à leur insu à l’effort de guerre russe. Sur place, loin des promesses initiales, elles travaillent à l’assemblage des engins utilisés, sous licence iranienne, contre l’Ukraine, les drones de type Shahed, améliorés et appelés « Gueran-2 » et « Gueran-3 » en Russie.
    Depuis 2022, la zone économique spéciale (ZES) d’Alabuga, à Ielabouga, est le principal centre de production de drones de type Shahed en Russie. Malgré le manque de main-d’œuvre locale et les sanctions occidentales, cette production s’intensifie depuis 2024. Aucune étude ne permet pour l’instant d’estimer avec précision la portée du recrutement en Amérique latine, qui a débuté dès juin 2024, selon des données accessibles en sources ouvertes. En revanche, selon The Reporter, un média éthiopien, 200 femmes originaires de divers Etats africains, où le programme a d’abord été promu, l’ont intégré depuis 2022.
    Depuis, de nouvelles voies de recrutement ont émergé dans 13 pays d’Amérique latine, notamment en 2025, à grand renfort de publicité sur les réseaux sociaux, avec l’apparition de contenus générés par intelligence artificielle et de partenariats avec des influenceurs locaux. En Equateur, le maillot 2025 de l’un des quatre plus grands clubs de football du pays, le Club Deportivo El Nacional, est floqué du logo d’Alabuga Start. Au Mexique, un partenariat a été signé avec la mairie d’Abasolo, une ville de 10 000 habitants, tandis que quatre influenceurs colombiens ont même visité la ZES à l’été 2024 pour en faire la promotion.
    Sur le site officiel d’Alabuga Start, de nombreux articles se targuent de visites officielles de délégations africaines et américaines. Le 3 juillet, l’ambassadeur du Mexique en Russie, Eduardo Villegas Megias, s’est rendu sur place pour discuter notamment du « développement du recrutement ». Le diplomate mexicain aurait « identifié des régions prometteuses dans le sud du pays », où le programme russe pourrait attirer de futures participantes, d’après la publication. Le 1er mai, c’était une délégation vénézuélienne.
    Evénement
    Venue en complément du recrutement des citoyens russes, cette pratique suscite des interrogations à l’étranger sur les capacités de Moscou à projeter son discours, « alors que la machine militaire russe est épuisée par la guerre d’agression qui dure », souligne la politiste Marie Mendras, autrice de La Guerre permanente. L’ultime stratégie du Kremlin (Calmann-Lévy, 2024).Même si le recrutement en Amérique latine est plus récent qu’en Afrique et semble moins important pour l’instant, des voix s’élèvent pour tirer la sonnette d’alarme sur ce qui apparaît être de l’exploitation de main-d’œuvre, voire de la traite d’êtres humains. A celles qui rejoignent la Russie, le programme, de deux années minimum, promet sur son site « stabilité et Sécurité sociale garanties, salaire officiel et confiance en l’avenir », rien de moins. Une offre qui séduit, notamment d’un point de vue économique, avec des salaires de départ de plus de 500 dollars (440 euros) par mois et un loyer de 40 dollars en auberge de jeunesse, ainsi qu’une prise en charge de l’aller simple vers Moscou.
    Toutefois, des recrues africaines du programme ont témoigné d’une tout autre réalité sur les réseaux sociaux : cadences de travail effrénées, exposition à des produits chimiques dangereux, limitation de la liberté de mouvement. Après ces témoignages, l’agence Associated Press a publié une enquête sur le sujet en octobre 2024, dans laquelle une femme raconte être « maltraitée comme un âne, réduite en esclavage ». Une fois les agissements russes révélés, les comptes Meta, TikTok et Google de l’entreprise Alabuga Start ont été supprimés, freinant la diffusion du programme en Amérique latine, censée pourtant devenir le prochain vivier de recrutement de Moscou.
    Le 1er janvier 2026, le think tank américain néoconservateur Foundation for Defense of Democracies a publié un rapport sur ces pratiques, dénonçant l’emploi d’« une main-d’œuvre low cost qui soutient la production de drones russes en étant exploitée ». Par ailleurs, le groupe de réflexion souligne la surveillance constante des ouvrières, leurs conditions de travail dangereuses, des promesses salariales non tenues et une confiscation des passeports en cas de tentative de fuite. Selon les auteurs du rapport, le nombre de dortoirs destinés aux travailleurs dans la ville de Ielabouga serait passé de 15 à 104 en un an et demi, pour une capacité d’accueil de 40 000 personnes, laissant présager un recrutement plus important.
    Au-delà de la main-d’œuvre industrielle embauchée à travers le programme Alabuga Start, Moscou recrute aussi en Amérique latine des combattants pour sa guerre en Ukraine. En 2026, plus de 5 000 Cubains ont été envoyés pour batailler sur le front du Donbass. De fait, la propagande russe fonctionne, et, pour bien des pays d’Amérique latine, la Russie est un pays attirant. En ce sens, le fait qu’Alabuga Start parvienne à recruter à des milliers de kilomètres du territoire russe atteste d’« une large capacité de projection idéologique qui touche tant l’extrême droite que l’extrême gauche du spectre politique en Amérique latine », pour Douglas Farah, président du cabinet IBI Consultants, spécialisé dans les enjeux de sécurité en Amérique latine.
    Le Kremlin convainc grâce à ses réseaux d’influence, implantés sur le continent depuis la guerre froide. « Moscou croit que les pays qui appartenaient à la sphère d’influence de l’URSS constituent son “étranger proche”, qu’il a le droit de contrôler. Et pour confronter les Etats-Unis, la Russie doit le faire dans l’“étranger proche” américain, c’est-à-dire en Amérique latine, analyse Douglas Farah. Si on retrace les opérations de désinformation russes dans la région, elles décollent vraiment en 2014, quand la Russie envahit la Crimée, donc influence et effort de guerre sont manifestement liés », ajoute-t-il.
    Cette année-là, les télévisions russes de propagande Sputnik et Russia Today (RT) ont ouvert un canal hispanophone et des bureaux sur le continent latino-américain. Extrêmement développés, ces réseaux d’influence combinant créateurs de contenu, médias et agents locaux réussiront-ils à pérenniser le foyer de recrutement de main-d’œuvre latino-américaine ? C’est peu probable. « La Russie n’est plus une superpuissance, elle maintient la pression avec ces opérations. L’ingérence, c’est l’arme du pauvre pour une puissance en déclin », estime la chercheuse Marie Mendras.

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  • L’immigration, un sujet politique et une nécessité économique dans le contexte du déclin démographique en France
    https://www.lemonde.fr/societe/article/2026/06/11/l-immigration-un-sujet-politique-et-une-necessite-economique-dans-un-context

    L’immigration, un sujet politique et une nécessité économique dans le contexte du déclin démographique en France
    Par Julia Pascual
    C’est un nombre, parmi beaucoup d’autres, dans la grande projection démographique, à l’horizon 2070, réalisée par l’Institut national de la statistique et des études économiques (Insee), publiée lundi 8 juin. Mais c’est un nombre, plus que d’autres, qui constitue une matière politiquement inflammable. Les projections de l’Insee tablent sur un solde migratoire positif (le nombre d’entrées moins le nombre de sorties) de 150 000 personnes par an. Un scénario, tempère l’Insee, à plus ou moins 80 000 personnes, tant la prévision, en la matière, dépend de multiples paramètres.
    Le raisonnement est le suivant. Selon l’hypothèse principale de cette étude, la population française devrait décroître à partir de 2037. Face à cette tendance, liée au recul de la fécondité et au vieillissement de la population, l’immigration apparaît incontournable, même si elle ne suffit pas à contrecarrer le déclin. Pour les opposants à l’immigration, c’est cependant la promesse d’un flux dangereux. Pour la plupart des acteurs économiques, qui ont besoin de bras et de cerveaux, c’est à l’inverse du bon sens. Pour les démographes, enfin, c’est le scénario le plus probable, mais en aucun cas une certitude : les politiques publiques, ou des bouleversements géopolitiques, peuvent changer la donne.
    D’un point de vue démographique, la recherche d’un équilibre de la population n’a pas de justification scientifique. « En démographie, l’homéostasie [processus de retour naturel à l’équilibre] est un modèle idéologique », rappelle François Héran, professeur honoraire au Collège de France et ancien directeur de l’Institut national d’études démographiques. Cependant, note-t-il, « beaucoup de pays engagés dans la seconde transition démographique [espérance de vie élevée et fécondité durablement faible] mènent des politiques d’immigration utilitaristes, à l’image de l’Allemagne, à des fins économiques, car les politiques natalistes ne peuvent enrayer les baisses de population ».
    Outre-Rhin, en effet, où les décès l’emportent sur les naissances depuis 1972, la politique migratoire a permis de faire en sorte que la population, alors de 78,5 millions d’habitants, passe à 84,4 millions en 2023, relève le démographe Hervé Le Bras, dans un article de la revue Politique étrangère, de l’IFRI (juin 2026).
    La réponse de la France au déclin démographique relèvera d’un choix politique. Et, à moins d’un an de l’élection présidentielle, les candidats déclarés ou pressentis affirment leur position sur l’immigration, souvent dans un sens restrictif. Récemment, le ministre de la justice, Gérald Darmanin, a défendu un « moratoire » de trois ans sur l’ensemble des flux, le candidat et ex-premier ministre Gabriel Attal a affirmé vouloir réduire l’immigration familiale au profit de la seule immigration économique, tout comme le candidat Edouard Philippe, qui prône une immigration économique « choisie et contrôlée ». Le patron des Républicains, Bruno Retailleau, répète vouloir réduire « drastiquement » les arrivées. Le Rassemblement national, lui, laboure depuis longtemps ce terrain.« Il y a une méconnaissance très répandue de la classe politique à propos de la migration économique », regrette Gilles Spielvogel, maître de conférences à l’université Paris-I Panthéon-Sorbonne. Les acteurs de l’économie plaident en effet, eux, pour plus d’immigration, dans de nombreux secteurs.
    « Le premier frein à la réindustrialisation de la France, ce sont les tensions dans le recrutement, souligne par exemple Philippe Mutricy, directeur des études de la banque publique d’investissement Bpifrance. On fait face à un besoin structurel de compétences, surtout au niveau des techniciens et des ouvriers qualifiés. » « Dire qu’on ne veut plus d’immigrés, c’est une bêtise économique immédiate, appuie Michel Picon, le président de l’Union des entreprises de proximité (U2P), qui représente les artisans, les commerçants et les professions libérales. Dans la restauration, l’hôtellerie, le bâtiment, les services à la personne… répondre à nos besoins passe par l’immigration. »
    L’U2P fait partie des organisations patronales qui, au côté de syndicats de salariés, ont été reçues le 26 mai par les ministres du travail et de l’intérieur pour aborder la question migratoire. Lors de cette réunion, les difficultés rencontrées par les entreprises et les travailleurs migrants dans les démarches d’obtention ou de renouvellement de titres de séjour ont été abordées. Un sujet sur lequel, après le passage Place Beauvau de Bruno Retailleau, tenant d’une ligne dure, son successeur Laurent Nuñez entend faire « bouger les lignes ». Un décret et une circulaire sont attendus, pour simplifier les démarches d’autorisation de travail des immigrés et la régularisation de ceux exerçant, sans papiers, une activité salariée. « On a besoin d’une immigration de travail dans ce pays », a aussi défendu lundi sur LCP le ministre du travail, Jean-Pierre Farandou.
    L’observation n’a rien de nouveau. Le 29 avril, l’Union européenne a adopté un règlement sur la création d’un réservoir de talents, visant à faciliter la venue de travailleurs étrangers qualifiés. « Compte tenu de l’ampleur actuelle des pénuries sur le marché du travail et des évolutions démographiques (…), la migration légale et ordonnée est essentielle pour (…) garantir la qualité des systèmes de protection sociale, la compétitivité et une croissance économique soutenue », affirme le règlement dans son introduction.« Dans un marché mondialisé des talents, dans lequel 75 % des employeurs dans le monde disent avoir des difficultés à recruter, l’immigration est plus stratégique aujourd’hui qu’hier », soutient Violaine Jaussaud, avocate au sein de Vialto, un cabinet spécialisé dans la mobilité internationale.
    Selon une note de conjoncture internationale de l’Insee, parue en décembre 2025, « les dynamiques migratoires ont largement soutenu l’emploi depuis 2019 dans trois des principales économies européennes » – l’Allemagne, l’Espagne et l’Italie.
    D’après le dernier rapport au Parlement sur les étrangers en France, il y avait fin 2024 plus de 450 000 titres de séjour en cours de validité émis pour un motif économique, sur un ensemble de 4,3 millions. Ce volume a quadruplé en dix ans. « La tendance est forte », convient Ludovic Guinamant, sous-directeur du séjour et du travail au sein du ministère de l’intérieur.Axelle Bodmer, secrétaire générale de l’Union des armateurs à la pêche de France, raconte par exemple comment, chaque année, « le nombre de marins étrangers progresse », en provenance d’Espagne, du Portugal, mais aussi, de plus en plus, du Sénégal et de l’Indonésie. « Il faut compléter les équipages pour éviter que les bateaux restent à quai », explique-t-elle. En cause : la désaffection pour un métier difficile. Pour faciliter le recours à ces travailleurs, l’organisation a plaidé auprès du ministère de l’intérieur pour que les métiers de matelot et de mécanicien figurent dans les listes des métiers en tension révisées en 2025, dans des régions comme la Bretagne, ce qui permet un allègement des procédures de recrutement des ressortissants extra-européens.C’est aussi ce dont bénéficie le Seasonal Businesses in Travel (SBIT), un syndicat britannique d’entreprises de voyages qui fait venir des travailleurs dans les stations de ski alpines, où les métiers de l’hôtellerie sont classés « en tension ». En 2025, les quelque 1 400 Britanniques employés dans ces stations ont représenté le troisième contingent de saisonniers étrangers en France.
    Pour consolider leurs ressources humaines, certains secteurs ont entrepris de structurer, depuis plusieurs années, des filières de recrutement à l’étranger. A l’image de l’agriculture, qui ne tournerait pas sans l’apport de plus de 10 000 saisonniers marocains et 3 000 tunisiens. « Le travail de la terre a toujours été dur et a attiré les groupes de population les plus pauvres, constate Sylvestre Bertucelli, le directeur de Légumes de France, qui représente 32 000 exploitations pour lesquelles il a participé au recrutement de quelque 800 ouvriers agricoles marocains en 2025. Sur les dix dernières années, on a recruté beaucoup de Polonais, puis des Roumains, des Bulgares, des Moldaves. Au fur et à mesure que leur niveau de vie augmentait, ils sont allés faire autre chose. » Le manque de main-d’œuvre est toujours important.

    #Covid-19#migration#migrant#france#demographie#vieillissement#economie#travailleurmigrant#migrationqualifiee#sante

  • Aux Emirats arabes unis, des milliers de travailleurs pakistanais expulsés : « J’ai été traité comme un criminel »
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    Aux Emirats arabes unis, des milliers de travailleurs pakistanais expulsés : « J’ai été traité comme un criminel »
    De nombreux membres de la communauté chiite pakistanaise, qui entretient un fort rapport de proximité avec l’Iran, témoignent des expulsions arbitraires dont ils sont victimes depuis la mi-avril. Deux millions de Pakistanais chiites vivent dans le pays ; beaucoup depuis plusieurs années.
    Par Sophie Landrin (Islamabad, envoyée spéciale)
    Ali Abbas, un comptable pakistanais de 38 ans, travaillait depuis quinze ans dans une institution gouvernementale des Emirats arabes unis. Il a été brutalement expulsé, fin avril. « J’ai été convoqué dans un bureau d’une agence gouvernementale où mon téléphone portable a été confisqué et la carte SIM retirée. On m’a dit que mon visa était annulé et que je serais expulsé plus tard dans la journée. Ce fut un choc énorme pour ma famille et moi : j’ai passé quinze ans à bâtir ma carrière et, en quelques minutes, tout a été réduit à néant. » Il est parti sans percevoir ses indemnités de fin de contrat pour plus d’une décennie de travail. Son téléphone ayant été confisqué, il a perdu l’accès à son compte bancaire et à son épargne. Le comptable a laissé sur place tous ses biens (meubles, voiture…). « J’ai été expulsé du pays, avec pour seuls biens mon passeport et mon portefeuille. Ma seule faute était ma foi. » Ali Abbas est chiite et, comme lui, des milliers de Pakistanais de ce courant de l’islam ont été renvoyés depuis la mi-avril. Un haut dignitaire chiite pakistanais, Muhammad Amin Shaheedi, a avancé le chiffre de 5 000 familles chiites, soit un total de 15 000 personnes, dont beaucoup sont installés aux Emirats depuis plusieurs années ou décennies.
    En expulsant les Pakistanais, les Emirats arabes unis, durement frappés par des missiles et des frappes de drones iraniens, veulent-ils sévir contre cette communauté qui entretient des liens profonds avec l’Iran ? Sanctionner Islamabad, investi dans un rôle de médiateur entre les Etats-Unis et l’Iran ? Lancer un avertissement à son allié, qui s’est considérablement rapproché de l’Arabie saoudite ? La guerre en Iran avait déjà eu des répercussions pour la communauté chiite au Pakistan, qui représente de 10 % à 15 % (entre 25 millions et 37,5 millions de personnes) de la population du pays, estimée à 250 millions d’habitants, majoritairement sunnite. La plupart vivent dans le Gilgit-Baltistan, seule région majoritairement chiite du pays.
    A l’annonce de la mort du Guide suprême iranien Ali Khamenei, le 28 février, de violentes manifestations antiaméricaines avaient éclaté dans plusieurs grandes villes, faisant une vingtaine de morts. Un groupe de jeunes musulmans chiites en colère avait attaqué le consulat américain à Karachi, dans le sud du Pakistan. Le maréchal Asim Munir, l’homme le plus puissant du Pakistan, avait alors rencontré les dignitaires du clergé chiite pour calmer les esprits.
    Les Emirats arabes unis n’ont pas confirmé ces expulsions, pas plus que le gouvernement pakistanais. Pourtant, Syed Qaiser Abbas, un chiite local, installé dans la province du Khyber Pakhtunkhwa, au Pakistan, joint par Le Monde, témoigne de l’ampleur des départs. Il a recueilli les données pour sa ville, Hangu. « Chaque jour, nous accueillons dans notre village des personnes expulsées. A ce jour, plus de 200 musulmans chiites sont revenus. Les gens sont expulsés aveuglément en raison de leur foi. Il est très regrettable que les chiites pakistanais soient traités comme s’ils étaient iraniens. Nous respectons et suivons l’ayatollah, mais cela ne signifie pas que nous sommes iraniens », plaide-t-il.
    Selon les témoignages qu’il a collectés, les autorités émiraties repèrent les Pakistanais chiites quand ils se rendent dans des lieux de culte, où ils doivent scanner leur carte d’identité avant d’entrer. « Nous exhortons le gouvernement pakistanais à soulever cette question auprès des autorités des Emirats arabes unis, mais jusqu’à présent les responsables pakistanais semblent refuser de voir la réalité en face », insiste Syed Qaiser Abbas. Environ 2 millions de Pakistanais sont installés aux Emirats.
    Le Golfe est crucial pour le Pakistan, et cette vague d’expulsions risque d’ébranler une économie déjà fragile. Des millions de citoyens ont migré comme travailleurs, souvent faiblement qualifiés, en Arabie saoudite, aux Emirats arabes unis, au Qatar, à Oman et à Bahreïn. Les fonds qu’ils envoient chez eux constituent une bouée de sauvetage cruciale pour les familles, mais aussi pour l’économie pakistanaise, en manque de liquidités, contribuant à renforcer les réserves de change du pays. Au cours du dernier exercice fiscal 2024-2025, le Pakistan a reçu plus de 38 milliards de dollars (plus de 32 milliards d’euros) de transferts de fonds provenant de travailleurs expatriés, et les Emirats ont contribué à hauteur de 7,8 milliards de dollars, soit le deuxième montant le plus élevé après l’Arabie saoudite.
    Abou Dhabi avait déjà envoyé, en avril, un signal négatif en exigeant le remboursement rapide d’un prêt de 3,5 milliards de dollars accordé au Pakistan – près d’un cinquième des réserves de change du pays. L’Arabie saoudite a dû intervenir et a proposé un dépôt de 3 milliards de dollars, évitant un défaut de paiement. Islamabad joue les équilibristes en tentant de maintenir sa neutralité face aux rivalités entre le Golfe et l’Iran voisin, tout en se posant en médiateur dans la guerre opposant Téhéran et Washington. Sa position est d’autant plus délicate que le Pakistan est engagé par un pacte de défense mutuel signé en 2025 avec l’Arabie saoudite, rival historique de l’Iran, l’obligeant à protéger Riyad en cas d’attaque.
    Le ministère de l’intérieur pakistanais a démenti, dans un communiqué diffusé le 8 avril, les expulsions « de ce pays islamique frère que sont les Emirats arabes unis », qualifiant ces informations « de mauvaise foi, s’inscrivant dans le cadre d’une propagande malveillante menée par des intérêts particuliers ». « Aucune expulsion ciblant un pays ou une branche spécifique n’est en cours, y compris aux Emirats arabes unis, affirment les autorités. Les expulsions, le cas échéant, relèvent d’une procédure de routine conforme à la réglementation et au système juridique du pays d’accueil, et sont motivées par des violations de la loi, des séjours illégaux ou des documents non valides. »
    Abbas Shirazi, 47 ans, originaire du district d’Attock, dans le Pendjab, possédait des documents parfaitement valides quand il a été renvoyé brutalement, le 22 avril, après dix-sept années passées aux Emirats. « Ils m’ont arrêté devant mon bureau, m’ont pris mon ordinateur portable et mon téléphone, puis m’ont envoyé dans un centre de détention où se trouvaient une douzaine d’autres chiites pakistanais. J’ai été traité comme un criminel », témoigne cet inspecteur de la sécurité dans le bâtiment. Il raconte avoir été harcelé au cours de sa détention, sans possibilité de s’entretenir avec la direction de l’entreprise ou avec sa famille, et encore moins avec un avocat. « Je suis rentré au Pakistan les mains vides, sans un sou, et j’ai perdu l’accès à toutes mes économies et à ma retraite. Nous n’avons reçu aucune aide de la part des autorités pakistanaises. » Abbas Shirazi, père de trois enfants, ne sait pas comment subvenir aux besoins de sa famille. La guerre en Iran met au jourd à quel point la main-d’œuvre migrante et les transferts de fonds sont devenus des instruments de pression en géopolitique.

    #Covid-19#migration#migrant#pakistan#emiratsarabes#travailleurmigrant#expulsion#droit#sante#crise

  • Au Maroc, le secteur agricole est dépendant des travailleurs migrants - InfoMigrants
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    Au Maroc, le secteur agricole est dépendant des travailleurs migrants
    Par Sertan Sanderson Publié le : 24/04/2026
    Alors que le Maroc est traditionnellement un pays de transit pour les migrants qui espèrent rejoindre l’Europe, de plus en plus de personnes choisissent d’y rester. Le secteur agricole marocain, en manque de main d’oeuvre, y voit une bouée de secours.Le Maroc passe progressivement d’un pays de transit à un pays de destination pour de nombreux migrants. Cela s’explique notamment par l’urbanisation du Maroc, qui a entraîné un exode massif vers les villes, au détriment des zones rurales qui abritent les secteurs de l’agriculture et de l’élevage. Cette évolution a ainsi créé de nouvelles opportunités d’emploi.
    Le renforcement des contrôles aux frontières maritimes par les autorités marocaines, en étroite collaboration avec les partenaires européens, a également rendu plus difficiles les dangereuses traversées en mer vers l’Union européenne (UE). Beaucoup de migrants se retrouvent donc bloqués à long terme au Maroc et se mettent à chercher du travail sur place.
    Il est difficile de quantifier précisément l’ampleur de cette tendance, car près des trois quarts des migrants qui restent au Maroc occupent un travail illégal et les autorités marocaines se montrent réticentes à régulariser leur situation. De plus, les statistiques officielles ne reflètent pas l’ampleur de la migration irrégulière.
    L’agence de presse Reuters s’est rendue dans une exploitation agricole près de la ville côtière d’Agadir, où les migrants comblent désormais d’importantes pénuries de main-d’œuvre. Plus de 24 000 hectares de serres s’étendent sur les plaines de la région de Souss-Massa, à environ 50 kilomètres au sud d’Agadir, où sont produites plus de 80 % des exportations marocaines de fruits et légumes. Le poids économique de la région est considérable.L’un des migrants qui a trouvé du travail ici est Abdulfattah Aliou, un homme de 23 ans originaire du Togo, dont l’histoire est similaire à celle de nombreuses personnes en situation irrégulière bloquées au Maroc.
    Le Togolais a expliqué à Reuters qu’il avait initialement tenté de rejoindre l’UE en entrant dans l’une des enclaves espagnoles situées à l’extrême nord du Maroc, où il a été intercepté par les gardes-frontières espagnols avant d’être renvoyé au Maroc. Depuis le nord du Maroc, les autorités ont ensuite renvoyé Abdulfattah Aliou et d’autres migrants par bus vers le sud du pays. Certaines organisations de défense des droits de l’Homme ont dénoncé cette pratique, la qualifiant de « refoulement interne », et estimant qu’elle porte atteinte au droit de demander l’asile. Débarqué dans le sud du pays, Abdulfattah Aliou a commencé à travailler sur des exploitations agricoles. « Travailler, c’est mieux que de mendier dans la rue », a-t-il expliqué en rentrant d’une journée de travail dans un champ de tomates.
    Alioun Dialou, un Sénégalais de 48 ans, s’est également installé ici. Il travaille dans des exploitations agricoles de la région depuis près de 20 ans et a été témoin de l’évolution démographique de ses propres yeux. Alioun Dialou vit dans la ville d’Aït Amir, dans la région de Souss-Massa, où la population locale a quadruplé pour atteindre 113 000 habitants depuis la fin des années 1990, sous l’effet de l’augmentation de la main-d’œuvre migrante. Il dort actuellement dans la rue, essayant d’économiser de l’argent pour pouvoir s’acheter un téléphone, afin de rester en contact avec sa famille restée au pays, et de nouvelles chaussures. Malgré ces difficultés, il n’a toujours pas l’intention de quitter le Maroc, du moins pour le moment. « Je dois gagner un peu d’argent pour vivre et me reposer, dit-il. J’essaierai l’Europe plus tard. »
    Pourtant, à son arrivée au Maroc, Alioun Dialou avait espéré continuer le voyage vers l’Europe. Aujourd’hui, il a une fille de 11 ans scolarisée dans une école marocaine. Elle parle le français, la langue locale berbère et l’arabe marocain. Nombre de Marocains sont allés chercher du travail dans des grands centres urbains depuis le début des années 2000 et une longue période de sècheresse qui a presque décimé le secteur agricole. Cette dernière a supprimé 1,7 million d’emplois agricoles, selon les statistiques officielles citées par Reuters qui précise que le nombre de Marocains travaillant activement dans l’agriculture a été divisé par deux au cours des vingt dernières années.
    Dans des villes comme Tanger, Rabat et Casablanca, qui ont connu ces dernières années une croissance annuelle de 1 %, de nombreux Marocains se sont depuis longtemps construit une nouvelle vie, n’ayant plus beaucoup d’attaches dans les zones rurales.
    Rachid Benali, président de la Confédération nationale des producteurs agricoles (COMADER), estime que cette tendance ne va pas s’inverser. Selon lui, « une fois que les gens se sont habitués à la vie urbaine, il est difficile de les faire revenir travailler dans les exploitations agricoles des zones rurales ». Or, il est devenu difficile de trouver de la main-d’œuvre. La forte demande a également poussé les travailleurs agricoles marocains à exiger des salaires plus élevés. Dans le même temps, des migrants comme Abdulfattah Aliou travaillent pour des bas salaires. Selon Reuters, ils gagnent moins d’un cinquième du salaire en vigueur pour les Marocains.
    Abdelaziz El Maanaoui, président d’une association de producteurs dans les plaines de Souss-Massa, confirme que le secteur est devenu dépendant de la main-d’œuvre immigrée : "Sans la main-d’œuvre subsaharienne, un certain nombre d’exploitations auraient dû fermer
    Ainsi, des voix s’élèvent aujourd’hui pour demander la régularisation d’environ 150 000 personnes au Maroc. Abdelaziz El Maanaoui se dit favorable à cette initiative. D’autant que les taux de natalité chez les Marocains est en forte baisse et un déclin démographique est désormais en cours. Cela signifie que la pénurie de main-d’œuvre va encore s’amplifier dans le secteur agricole. De plus, l’urbanisation se poursuit : le gouvernement marocain a investi massivement dans le renforcement de ses infrastructures des villes, en construisant de nouvelles voies ferrées, des routes et des aéroports. Rachid Benali a expliqué à Reuters qu’une « pénurie structurelle de main-d’œuvre agricole, tant qualifiée que non qualifiée, dans le pays » mettait gravement en péril la compétitivité de l’agriculture marocaine

    #Covid-19#migration#migrant#maroc#subsaharien#agriculture#economie#travailleurmigrant#sante#demographie#regularisation#droit

  • La France veut mieux encadrer les flux de travailleurs saisonniers venus du Maroc
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    La France veut mieux encadrer les flux de travailleurs saisonniers venus du Maroc
    A travers un dispositif dit de migration circulaire, Paris annonce sa volonté de structurer les arrivées de travailleurs agricoles venus du Maroc mais aussi de Tunisie, et notamment de s’assurer de leur retour après leur mission.
    Par Célia Cuordifede
    Après l’Espagne, la France lance un programme de migration circulaire avec le Maroc. Financé à hauteur de 4 millions d’euros par l’Union européenne, l’Agence française de développement et le ministère des affaires étrangères, le projet, présenté le 9 avril à Rabat, doit permettre à quelque 500 Marocains de décrocher un contrat pour travailler comme saisonniers dans le secteur agricole et l’hôtellerie-restauration à travers l’Hexagone. « C’est une solution qui permettra à tout le monde d’être gagnant, la France, le Maroc mais aussi les personnes migrantes », a martelé l’ambassadeur de France à Rabat, Christophe Lecourtier. Pour modèle, la France veut se baser sur ce que fait l’Espagne, qui emploie chaque année près de 10 000 travailleurs marocains sur le principe d’accords de migration circulaire – la notion de circularité impose le retour au pays comme une condition pour y participer.
    Le chiffre de 500 personnes avancé par Paris paraît quelque peu dérisoire, alors que la mobilité saisonnière entre la France et le Maroc concerne déjà plusieurs milliers de Marocains par an, grâce à des contrats directs avec des entreprises, comme Légumes de France, des syndicats d’agriculteurs, comme la Fédération nationale des syndicats d’exploitants agricoles, mais aussi des régions ou des villes. « Sur le long terme, il y a une volonté de mieux encadrer et mieux contrôler les flux qui existent déjà », a précisé Christophe Lecourtier.
    Depuis la fin de la pandémie de Covid-19, le nombre de Marocains traversant légalement la Méditerranée pour venir assurer la récolte des cultures agricoles estivales en France n’a fait que croître, pour répondre aux besoins de main-d’œuvre des exploitants français. D’après le bureau marocain de l’Office français de l’immigration et de l’intégration (OFII), l’organisme chargé de valider les dossiers et de délivrer les visas, les travailleurs marocains étaient 9 000 en 2019 et 16 000 en 2024.
    Toutefois, en l’espace de six ans, le taux de retour dans leur pays d’origine a, lui, chuté de 13 points de pourcentage, passant de près de 93 %, en 2019, à 80 %, en 2024. « Il y a aujourd’hui un besoin de structurer les choses face aux dérives que le système a connues ces dernières années, notamment parce que tout a été géré de façon privée », souligne Djelloule Markria, responsable du projet auprès d’Expertise France, l’agence publique chargée de le mettre en œuvre.
    Incitation au retour « Depuis 2022, on a beaucoup de problèmes avec le recrutement des primo-saisonniers », reprend Ahmed Chtaibat, directeur de la représentation de l’OFII au Maroc, précisant qu’ils représentaient 6 000 travailleurs en 2024, soit 37 % des saisonniers.
    Jusqu’à présent, ils sont identifiés par les employeurs français de façon nominative, avec l’appui d’intermédiaires, souvent des travailleurs marocains entrés dans le processus depuis plusieurs années, sur le principe de la cooptation. « Mais ce jeu d’intermédiation est propice à des dérives, et on se retrouve avec des situations où les contrats de saisonniers agricoles sont vendus comme une opportunité de migration de long terme vers l’espace Schengen et non circulaire », poursuit le directeur du bureau casablancais de l’OFII.
    « Jusqu’en 2021, ces mécanismes de recrutement étaient plutôt bien huilés, mais le dispositif a ensuite été dévoyé par la réforme de l’organisation territoriale de l’Etat », observe Anouk Smolski Brun, doctorante en sociologie du travail et des migrations, et autrice d’une thèse sur le dispositif mis en place par l’OFII pour recruter les saisonniers. La réforme avait notamment simplifié les modalités de demande d’introduction et surtout délégué le processus à une plateforme dématérialisée, profitant aux intermédiaires qui en font un commerce parallèle. En 2023, Le Monde racontait, depuis Casablanca, les abus provoqués par ce mode de recrutement, mais aussi les conditions de travail difficiles, parfois indignes, des travailleurs. « Aujourd’hui, ce que l’on souhaite, c’est qu’arrivent dans nos champs des familiers de la chose rurale, pas des urbains, mais aussi des gens qui ont des responsabilités familiales, car c’est une forme de garantie de retour », poursuit Ahmed Chtaibat.
    En sous-texte, la question du retour de ces travailleurs au Maroc revêt une importance majeure dans le projet Thamm Plus (Pour une approche globale de la gouvernance de la migration et de la mobilité de main-d’œuvre en Afrique du Nord) Equipe France, lancé le 9 avril à Rabat. Il promet aussi des formes d’incitation au retour, avec des garanties de formation et/ou d’insertion sur le marché de l’emploi au Maroc, où le chômage touche 13 % de la population. Les autorités marocaines doivent aussi être impliquées dans la sélection des candidats et leur processus de retour.
    Joint par téléphone, le directeur général de l’OFII, Didier Leschi, signale que le même programme, lancé en Tunisie en 2022 auprès de 500 bénéficiaires, s’élargit à 2 500 Tunisiens pour la période 2026-2030. « Il ne faut pas oublier que “migration circulaire” veut aussi dire que des pays pour lesquels nous accordons beaucoup de visas et de nouvelles autorisations de séjour tous les ans doivent collaborer efficacement au retour de ceux qui n’ont pas de titre de séjour », rappelle-t-il.
    Au-delà de l’agriculture, les deux projets lancés au Maroc et en Tunisie permettent d’introduire les mêmes types de contrats dans d’autres secteurs sous tension en France, dont le soin et l’hôtellerie-restauration. « Cela institutionnalise et amorce une extension du dispositif, note Anouk Smolski Brun. C’est tout le paradoxe des économies occidentales qui désirent de la main-d’œuvre étrangère sur le plan économique mais n’en veulent pas sur le plan politique et social. »

    #Covid-19#migration#migrant#france#maroc#economie#travailleurmigrant#agriculture#migrationcirculaire#OFII

  • En Inde, les travailleurs migrants quittent les villes, faute de gaz : « Je ne veux pas mourir de faim »
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    En Inde, les travailleurs migrants quittent les villes, faute de gaz : « Je ne veux pas mourir de faim »
    Par Carole Dieterich (New Delhi, correspondance)
    Sur le quai numéro 6, à la gare centrale de New Delhi, Tulli Mehto fait un dernier signe de la main à sa famille. Son épouse et ses enfants ont pris place, jeudi 9 avril, à bord du train de 12 h 45 en direction de Darbhanga pour retourner dans leur village natal du Bihar, l’Etat le plus pauvre de l’Inde, dans le nord-est du pays. « Nous n’arrivons plus à nous approvisionner en gaz et nous ne pouvons donc plus nous faire à manger, c’est pour cela que je les renvoie à la campagne », explique ce transporteur routier d’une quarantaine d’années.
    Le blocage du détroit d’Ormuz depuis le début du conflit au Moyen-Orient, fin février, a créé une pénurie de gaz de pétrole liquéfié (GPL) en Inde. Le géant sud-asiatique dépend à 60 % des importations pour son approvisionnement en GPL, dont la grande majorité transite par ce goulot d’étranglement maritime au large de l’Iran. En Inde, la distribution de gaz de cuisine est organisée par des revendeurs officiels et régulée par le gouvernement mais, même en temps normal, nombre d’Indiens s’approvisionnent par des canaux informels. Depuis le début du conflit, les prix sur le marché noir ont explosé. « Les bonbonnes de gaz au marché noir se vendent pour 400 roupies le kilo [près de 4 euros], soit quatre fois le prix habituel », explique Tulli Mehto, qui espère rejoindre sa famille d’ici deux jours, après avoir réglé quelques affaires dans la capitale.
    De Delhi à Bombay, en passant par Bangalore, dans les grandes villes du pays, cette scène se répète à l’envi dans les gares et les stations de bus. Les travailleurs migrants indiens, venus des villages pour gagner leur vie dans les centres urbains, rebroussent chemin, leurs affaires emballées dans des sacs de voyage aux coutures prêtes à craquer ou dans de simples sacs en plastique. Plusieurs dizaines de millions de migrants, venus des campagnes, travaillent dans les grands centres urbains comme chauffeur de VTC, personnel de ménage ou encore ouvriers sur les chantiers ou dans des usines. La plupart sont des journaliers, payés l’équivalent de quelques euros quotidiennement, juste de quoi survivre et envoyer un peu d’argent au village. Leur maigre salaire les rend vulnérables au moindre soubresaut de l’économie.
    « Les travailleurs migrants en Inde sont toujours les premiers à faire les frais des crises que traverse le pays, parce qu’ils n’ont aucun filet de sécurité », estime Nirmal Gorana, activiste qui milite pour les droits des travailleurs. Lors de la pandémie de Covid-19, des millions d’entre eux avaient perdu leur emploi du jour au lendemain et avaient été abandonnés à leur sort, contraints de prendre la route à pied, en l’absence de transports en commun, pour échapper à la faim dans les villes confinées.
    « J’ai entendu dire que la guerre était finie mais si ce n’est pas le cas, je retournerai dans mon village, je ne veux pas mourir de faim ici », lance Manoj, un vendeur à la sauvette, en référence à la trêve et aux pourparlers de paix entre les Etats-Unis et l’Iran qui devaient débuter samedi 11 avril à Islamabad, au Pakistan. Originaire lui aussi du Bihar, cet homme de 55 ans vit seul à Delhi et dépend des petits restaurants de rue et des cantines bon marché de la capitale.
    Dès le mois de mars, les autorités ont donné la priorité à l’approvisionnement en gaz des ménages plutôt qu’à celui des entreprises, contraignant de nombreux restaurants à adapter leurs menus ou à fermer. « Auparavant, je dépensais 50 roupies [environ 50 centimes d’euro] par jour pour manger, désormais, il faut compter le double », confirme Binod Kumar, 60 ans. Ce porteur originaire de l’Uttar Pradesh, l’Etat le plus peuplé du pays, parvient encore à gagner suffisamment d’argent et n’a pas prévu de plier bagage pour le moment. Pour d’autres, le calcul est plus vite fait. Avec l’augmentation des prix du gaz, les 400 roupies que gagne quotidiennement Arvind Kumar ne suffisent plus à envoyer de l’argent à sa famille, restée au village. « Si j’achète du gaz, je ne peux plus économiser un centime pour l’avenir de mes trois enfants. A quoi bon rester ici ? », fait-il valoir, en attendant un train dans la gare d’Anand Vihar, dans l’est de la capitale indienne.
    La plupart des lignes qui partent d’Anand Vihar desservent le Bihar et l’Uttar Pradesh. Au cours de la semaine passée, le nombre de billets vendus ici a augmenté de 20 % sous l’effet des départs de travailleurs migrants. « La majorité des travailleurs n’est pas partie et ceux qui prennent la route le font par crainte que la situation se détériore davantage », explique Nirmal Gorana. « Cette crise du gaz est un désastre pour les plus démunis et devrait être traitée en tant que tel, mais le gouvernement refuse de reconnaître le problème », poursuit-il. Le gouvernement affirme que le pays ne connaît pas de réelle pénurie et que les difficultés d’approvisionnement sont liées à des « achats panique » de la part des consommateurs.
    Les autorités ont néanmoins pris des mesures pour que les plus vulnérables puissent continuer à cuisiner, en assouplissant les conditions d’obtention des petites bouteilles de 5 kilos par le système formel d’approvisionnement. Pour s’en procurer auprès de distributeurs officiels, une simple preuve d’identité suffit, alors qu’il fallait auparavant un justificatif de domicile, difficile à fournir pour les migrants. « Le gouvernement fait de grandes promesses qu’il est incapable de tenir, j’ai entrepris toutes les démarches nécessaires, en vain », explique Kailash, un peintre sur le départ. Avec son épouse, Kumkum, et leur fille de 13 ans, ils grimpent dans le train de 18 heures, chargés de tous leurs biens. Ils n’atteindront leur village du Bihar que le lendemain dans la nuit. « Nous ne partons pas de gaîté de cœur mais par désespoir », lance Kumkum, 36 ans, qui travaillait comme employée de maison. Les campagnes indiennes n’offrent aucune perspective économique, si ce n’est le travail de la terre. Aussi, dès lors que les problèmes d’approvisionnement en gaz seront résolus, la famille reviendra, affirme-t-elle.

    #Covid-19#migrant#migration#inde#travailleurmigrant#migrationinterne#crise#detroitormuz#economie#sante

  • Dans la Hongrie d’Orban, farouchement anti-immigration mais dépendante des travailleurs étrangers - InfoMigrants
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    Dans la Hongrie d’Orban, farouchement anti-immigration mais dépendante des travailleurs étrangers
    Par RFI Publié le : 08/04/2026
    Hostile à l’immigration, la Hongrie de Viktor Orban fait pourtant de plus en plus appel à des travailleurs étrangers pour faire tourner son économie. Une présence de plus en plus visible et un équilibre politique délicat qui ont relégué le sujet au second plan dans la campagne des élections législatives du 12 avril 2026.
    Sac isotherme fluo aux couleurs de Wolt ou Foodora sur le dos, les livreurs à vélo ont envahi les rues de Budapest. À l’image des autres grandes villes hongroises, beaucoup sont étrangers, comme ce jeune Bangladais, qui travaille deux ou trois jours par semaine à côté de ses études d’économie. « Franchement, je suis très content », assure-t-il, montrant la batterie de son vélo pour nuancer l’image d’un boulot pénible. « Je me sens en sécurité », ajoute-t-il, en évoquant son expérience en Italie, avant de filer le long du Danube. Si cette présence surprend davantage ici qu’ailleurs, c’est qu’elle contraste avec l’image d’un pays qui a fait de sa ligne anti-immigration l’un des piliers du pouvoir de Viktor Orban.
    Depuis la crise migratoire de 2015, le gouvernement hongrois a construit une politique parmi les plus restrictives d’Europe : barrière à la frontière sud, refus des quotas européens et droit d’asile quasiment réduit à néant, ce qui lui vaut une condamnation par la justice européenne depuis juin 2024 à payer une somme forfaitaire de 200 millions d’euros et à une astreinte d’un million d’euros par jour de retard pour non application de la politique commune de l’Union en matière de protection internationale. Entre-temps, la Commission européenne a activé une procédure permettant de déduire directement l’amende des fonds européens destinés à la Hongrie, faute de paiement. Une fermeté érigée en marqueur par le pouvoir politique, revendiquée, et qui a contribué à la popularité de Viktor Orban dans les urnes.
    Pourtant cette question est aujourd’hui beaucoup moins visible dans le débat politique. À l’approche des élections législatives du 12 avril, la campagne du Premier ministre s’est recentrée sur la guerre en Ukraine et les attaques contre l’opposition. La migration, longtemps au cœur de son discours, est reléguée à l’arrière-plan, comme si le sujet était devenu plus délicat à manier au moment même où le pays dépend davantage de travailleurs étrangers. Car depuis 2022, le gouvernement a été contraint d’ouvrir les portes du pays à une immigration de travail. En effet, avec l’ouverture du marché européen, les professionnels hongrois ont massivement émigré, principalement vers l’Allemagne et l’Autriche, créant une pénurie de main-d’œuvre durable. Et dans un pays proche du plein emploi, avec un taux de chômage autour de 5 %, les entreprises peinent à recruter.
    Sans compter que l’exécutif a voulu faire de l’industrie des batteries pour véhicules électriques la locomotive de son développement économique. Sous la pression du patronat, le recours à des travailleurs étrangers s’est imposé. En quelques années, leur nombre, historiquement faible, a presque doublé. Les permis délivrés à des ressortissants hors Union européenne ont eux été multipliés par près de cinq. Aujourd’hui, ils seraient plus de 100 000, selon les données de l’Office central des statistiques hongrois. Même si leur part reste limitée en comparaison des voisins européens, certains dénoncent le double discours des autorités. « Ils prêchent de l’eau et boivent du vin », résume Tamas Székely, président du syndicat VDSZ, la Fédération des syndicats des travailleurs de la chimie, de l’énergie et des industries diverses.
    Pour répondre à ces besoins, le gouvernement a créé un statut spécifique : celui de « travailleur invité ». Le séjour de ces travailleurs venus pour l’essentiel d’Asie (Philippines, Vietnam en tête), est strictement encadré : accès limité à certains métiers, impossibilité de faire venir leur famille, permis valables deux ans – prolongeables d’un an – et délivrés uniquement par des entreprises partenaires stratégiques du gouvernement ou des agences spécifiquement agréées. Un système qui exclut toute possibilité d’installation et d’intégration. « Chez Samsung, plus de la moitié des salariés sont des travailleurs invités », affirme le syndicaliste Tamas Székely. Une estimation impossible à vérifier de manière indépendante, les entreprises ne publiant pas de données détaillées. À Debrecen, à l’est de la Hongrie, où le groupe chinois CATL construit une gigantesque usine, plusieurs sources évoquent déjà un recours important à des travailleurs étrangers. « Les travailleurs étrangers acceptent tout, y compris de travailler douze heures par jour, et de faire des heures supplémentaires, ce qui en fait aussi un point de comparaison dans les entreprises », explique le syndicaliste.
    L’afflux de ces salariés venus d’ailleurs dans un pays qui n’avait connu qu’une immigration européenne ne s’est pas faite sans frictions. « Certaines entreprises ont résolu la question en séparant les travailleurs hongrois et non hongrois, jusque dans les équipes et les horaires, de sorte qu’ils se rencontraient à peine », indique Tamas Székely, qui évoque des différences culturelles. À Budapest, l’arrivée de nombreux livreurs étrangers a aussi généré des tensions. Pour faciliter la cohabitation, l’association Menedék a ainsi créé une brochure en plusieurs langues, dont l’ourdou ou le bengali, pour expliquer les règles de circulation à vélo. Pour apaiser les tensions et faciliter la cohabitation, l’association Menedek a réalisé une brochure sur les règles de circulation à vélo dans la capitale hongroise.
    Dans les faits, cette main-d’œuvre est souvent tenue à l’écart de la population locale, logée dans des dortoirs ou des foyers à proximité des usines et transportés en bus. « Il y a un aspect très pratique : on regroupe les travailleurs pour réduire les coûts. Mais aussi une volonté de limiter les contacts, les conflits et la visibilité. Parce que dès que les étrangers deviennent visibles, cela devient immédiatement un sujet politique », décrypte Andras Kovacs, président de l’association Menedék, qui vient en aide aux migrants.
    Sara Sos, travailleuse sociale au sein de l’ONG, décrit des salariés « très difficiles d’accès, extrêmement isolés » et qui ne les sollicitent qu’en dernier recours. Certains travailleurs doivent également payer des frais importants aux agences de recrutement pour obtenir ces emplois, frais dont ils s’acquittent une fois le salaire touché. Ils sont aussi une variable d’ajustement quand les commandes ralentissent. Aucune des agences spécialisées sollicitées n’a accepté de répondre à nos questions. « C’est un système très toxique, où tout le monde dépend des autres. L’employeur dépend des agences pour avoir des travailleurs. Le travailleur dépend de l’agence pour avoir un emploi. Et l’agence dépend du travailleur pour gagner de l’argent. Tout le monde a peur de l’autre », constate Andras Kovacs. Le discours politique, lui, n’a pas changé. Si la campagne cible désormais surtout le président ukrainien Volodymyr Zelensky et agite le risque de guerre, le slogan du Fidesz d’Orban continue de clamer : « Stop migration », dans un pays où la présence de travailleurs étrangers n’a jamais été aussi visible. « L’ennemi migratoire vise surtout ceux qui arrivent à la frontière sans papiers, les demandeurs d’asile. Là, il n’y a aucun changement : le système reste très strict », confirme le président de Menedék. Une contradiction assumée, qui repose sur une distinction clairement revendiquée par le gouvernement, comme l’analyse l’économiste Zoltán Pogátsa : d’un côté, les « bons migrants », ceux qui travaillent et répondent aux besoins de l’économie ; de l’autre, les « mauvais », perçus comme un poids pour l’État. Face aux critiques, la ligne est difficile à tenir entre nécessité économique et rejet politique. Depuis 2025, les quotas ont été abaissés et les conditions durcies. Seuls certains pays peuvent désormais envoyer des travailleurs en Hongrie. « Il y a deux ans, le gouvernement a créé ce statut sous la pression économique. Mais en quelques mois, avec les critiques politiques - notamment de l’extrême droite - il a reculé et durci les règles », explique Zoltán Pogátsa.
    Un équilibre politique périlleux, qui confine parfois à l’absurde, relève le syndicaliste VDSZ. Il rappelle cette affaire d’une travailleuse invitée philippine tombée amoureuse qui a eu un enfant avec un Hongrois mais à qui l’administration avait demandé de quitter le pays, selon la réglementation en vigueur. « Pendant ce temps, le gouvernement répète à l’envi que la Hongrie serait le pays le plus favorable aux familles du monde entier ! », ironise le syndicaliste.
    Du côté de l’opposition aussi, le thème de l’immigration reste sensible : si le pro-européen et conservateur Peter Magyar critique l’hypocrisie et l’opacité du système actuel, il se garde bien de toute inflexion sur le sujet. Dans son programme, Peter Magyar réaffirme le maintien d’une politique migratoire stricte. Il assure même vouloir se passer des travailleurs étrangers, en faisant revenir les Hongrois partis trouver des conditions meilleures à l’étranger. « Ce type de propagande permet toujours de gagner des élections et de garder le pouvoir, analyse Tamas Székely. En 2018, ils ont gagné avec la migration. On ne sait jamais exactement qui sera l’ennemi, mais il en faut toujours un. »

    #Covid-19#migrant#migration#hongrie#politiquemigratoire#economie#travailleurinvite#immigration#sante#philippines#vietnam#travailleurmigrant

  • Un collectif réclame une journée de reconnaissance nationale pour les travailleurs immigrés de l’après-guerre
    https://www.lemonde.fr/videos/video/2025/12/31/un-collectif-reclame-une-journee-de-reconnaissance-nationale-pour-les-travai

    Un collectif réclame une journée de reconnaissance nationale pour les travailleurs immigrés de l’après-guerre
    vidéo Latifa Oulkhouir, journaliste et membre du Collectif 1ᵉʳ janvier, propose que le premier jour de l’année devienne une journée nationale en l’honneur de ces hommes et femmes à la date de naissance inconnue.
    Par Juliette Prigent, Mathilde Dubois, Alyssia Gaoua et Service vidéo du Monde
    On les surnomme les « zéro-un », en référence à la date d’anniversaire que l’Etat français a donné à ces travailleurs immigrés de l’après-guerre. Ils sont venus d’Afrique, du sud de l’Europe, d’Asie… pour renforcer la main-d’œuvre française et il est mentionné sur leur carte d’identité qu’ils sont tous nés un premier janvier. Pierre Bideberry, alors directeur national de l’Office d’immigration, estimait en 1964 que près de 3 millions d’étrangers travaillaient pour le pays, mais il est difficile de dire exactement combien de personnes ont pour date d’anniversaire le 1er janvier. Aucun chiffre officiel n’existe pour recenser ces « zéro-un ».
    Alors, un collectif de chercheurs, d’artistes, de militants et d’intellectuels voudrait faire de cette date du 1er janvier une journée de reconnaissance nationale pour les travailleurs immigrés de l’après-guerre.

    #Covid-19#migrant#migration#france#travailleurmigrant#politiquemigratoire#memoire

  • Guerre en Ukraine : la Russie recrute des centaines de femmes africaines pour assembler des drones kamikazes
    https://www.lemonde.fr/international/article/2025/06/27/guerre-en-ukraine-la-russie-recrute-des-jeunes-femmes-africaines-pour-assemb

    Guerre en Ukraine : la Russie recrute des centaines de femmes africaines pour assembler des drones kamikazes
    Par Marie Jégo
    Jamais l’Ukraine n’a subi autant d’attaques russes massives et combinées, missiles et drones, que ces derniers mois. Lancés par centaines, les drones s’abattent chaque nuit sur les villes ukrainiennes pour tuer, détruire, saturer les défenses aériennes et terroriser la population. Fondée sur une utilisation massive du drone iranien de type Shahed 136, cette tactique russe de la terreur est en pleine expansion. Rien qu’en juin, la Russie a tiré près de 3 000 Shahed sur le territoire ukrainien, soit environ 10 % du total des drones de ce type utilisés en plus de trois ans de guerre, a annoncé le président ukrainien, Volodymyr Zelensky, mardi 24 juin. Bien que la plupart de ces engins soient abattus par la défense aérienne, leur lancement par centaines complique leur destruction.
    Si la Russie peut se permettre ces salves ininterrompues c’est parce qu’elle a considérablement accru ses capacités de production. Importé d’Iran à l’origine, ce drone kamikaze n’a plus grand-chose d’iranien puisqu’il est aujourd’hui produit sur le territoire de la Fédération de Russie. Fait inédit, il est assemblé grâce à des petites mains africaines, principalement venues d’Ouganda, du Mali, du Cameroun, de Sierra Leone, du Botswana, du Zimbabwe et du Soudan du Sud.
    Pour l’essentiel, la production a lieu au Tatarstan, une république autonome turcophone de la Fédération de Russie, située sur les bords de la Volga, à plus de 1 000 kilomètres à l’est de Moscou. Installée non loin de la ville tatare d’Elabouga, rendue tristement célèbre par le suicide, le 30 août 1941, de la poétesse Marina Tsvetaïeva qui y était exilée, l’entreprise de drones Alabuga SEZ est en plein essor. Depuis 2023, des centaines de jeunes femmes y assemblent des drones Shahed 136 qu’elles agrémentent de composants électroniques fabriqués en Chine. Une fois améliorés et repeints en noir, ils sont rebaptisés « Geran-2 ».
    Signe de ce que la présence chinoise est bien ancrée dans la région, un centre logistique flambant neuf appelé « Deng-Xiaoping » a été construit à proximité de l’usine. Relié à Pékin par voie ferrée, ce hub facilite les importations de machines-outils, de moteurs et de composants électroniques ainsi que les exportations de polymères.
    Entre 2023 et 2025, la superficie du parc industriel Alabuga SEZ a doublé. De nouveaux bâtiments ont été construits ainsi que des passages couverts destinés à les relier entre eux. Certains hangars ont même été dotés de cages antidrones, visibles sur les images satellites. Il fallait bien cela après les attaques répétées du site, en 2024 et en 2025, par de petits drones ukrainiens de type FPV.
    Détenu en partie par le gouvernement du Tatarstan, Alabuga SEZ prospère, croulant sous les commandes de son principal client, le ministère russe de la défense. Mais l’entreprise a été confrontée à un problème majeur. Où trouver de la main-d’œuvre ? Avec un taux de chômage de 2 %, la Russie manque de bras. Une pénurie devenue difficile à gérer dans les provinces, notamment au Tatarstan, où bien des hommes ont signé de juteux contrats avec l’armée pour aller combattre sur le front.
    D’où l’idée de procéder au recrutement de plusieurs centaines de jeunes femmes africaines. L’inscription au test d’aptitude se fait en un clic sur le site Alabuga Start, la porte d’entrée du « programme international de formation professionnelle » mis en place par Alabuga SEZ et soutenue par l’agence de coopération humanitaire et culturelle Rossotroudnitchestvo. L’incitation à rejoindre le programme se fait également par l’entremise des ambassades russes en Afrique, où Alabuga Start jouit d’un franc succès.
    Le site s’ouvre, d’ailleurs, sur la photo de trois jeunes femmes souriantes qui prennent la pose dans une salle de cours, a priori ravies de leur séjour au Tatarstan − une « opportunité unique » qui peut « changer le cours d’une vie », précise le bandeau publicitaire. Le programme combine la promesse d’un salaire mensuel – de 426 à 681 euros − bien plus élevé que dans les pays de recrutement et des critères d’accès simplifiés. En revanche, pas un mot sur le genre de matériel que fabrique l’usine.
    Pour passer le test d’aptitude, il suffit d’être une femme âgée de 18 à 22 ans, d’avoir un niveau d’éducation secondaire, d’être titulaire d’un passeport en cours de validité et de posséder 100 mots russes de base. Pourquoi uniquement des femmes ? Parce qu’elles sont plus faciles à gérer, a suggéré Timur Shagivaleev, le directeur de l’Alabuga SEZ, dans un entretien au site d’actualité russe Business Online, le 3 juin 2023. Et aussi parce que « certains travaux nécessitent une précision féminine », a-t-il rappelé. « Ce genre de tâche réclame précision, minutie et aussi sobriété, ce qui n’est pas la première qualité des ouvriers russes », commente l’expert militaire Iouri Fedorov. Les salaires promis par Alabuga SEZ étant jugés attractifs, les candidates affluent. « Les Russes ne sont tout simplement pas prêts à travailler pour 30 000-40 000 roubles [de 327 à 436 euros]. Vu que, dans les pays du tiers-monde, le salaire moyen est très bas, les étrangers des pays exotiques sont attirés », explique M. Shagivaleev.
    Les femmes sont aussi recrutées sur les réseaux sociaux, par des intermédiaires et des influenceurs agissant dans les pays d’origine. Certaines sont affectées à la production des drones, d’autres font le ménage, sont serveuses ou conductrices d’engins. Signé pour deux ans, le contrat comporte une stricte règle de confidentialité que certaines des recrues ont malgré tout enfreinte pour se plaindre de leurs conditions de travail.
    Une enquête fouillée, publiée en mai par Global Initiative Against Transnational Organized Crime, révèle la déception de quelques-unes d’entre elles qui, pensant avoir été sélectionnées dans le cadre d’une formation universitaire alternante, se retrouvent à travailler de longues heures sous étroite surveillance pour assembler des drones. Certaines déplorent des problèmes de peau apparus à la suite de la manipulation de produits chimiques toxiques. Le plus souvent, elles ne veulent pas rompre leur contrat, pour ne pas avoir à rembourser l’« investissement » − billet d’avion, frais de séjour, cours de russe − consenti par l’entreprise.« Le caractère trompeur du recrutement et les conditions de travail répressives pourraient constituer une forme d’exploitation frauduleuse. Ces conditions peuvent être une source de préoccupation pour les pays d’origine, la communauté internationale et l’ONU », affirme l’enquête. Le 25 avril, la police du Botswana a demandé à Interpol l’ouverture d’une enquête après des allégations de traite d’êtres humains faites par des femmes ayant travaillé pour Alabuga SEZ. Sourd à ces alertes, le Kremlin continue de recruter à tour de bras. « Vingt-cinq mille travailleurs nord-coréens sont attendus incessamment en Russie pour être affectés au montage des drones de type Shahed. Pour Poutine et ses oligarques de l’armement, Nikolaï Patrouchev, Sergueï Chemezov, Sergueï Kirienko, qui ont investi des milliards de dollars dans ce secteur d’activité, cet afflux de main-d’œuvre corvéable à merci va leur permettre de produire des drones en masse et à peu de frais », explique l’expert militaire ukrainien Mykhailo Samus. La venue des Nord-Coréens fait suite aux récentes visites de Sergueï Choïgou, le secrétaire du Conseil de sécurité russe, à Pyongyang. « C’est un vrai coup de pouce donné à l’industrie russe de défense dont les réserves de main-d’œuvre sont aujourd’hui épuisées », confirme Iouri Fedorov. Les attaques massives de drones russes sur l’Ukraine ne sont pas près de s’arrêter.

    #Covid-19#migrant#migration#russie#ukraine#afrique#travailleurmigrant#guerre#sante#tatarstan

  • Au procès d’un maraîcher jugé pour avoir fait travailler des sans-papiers dans des conditions indignes : « Qui c’est qui va ramasser mes tomates ? J’ai pas le choix ! »
    https://www.lemonde.fr/societe/article/2025/06/11/au-proces-d-un-maraicher-juge-pour-travail-dissimule-qui-c-est-qui-va-ramass

    Au procès d’un maraîcher jugé pour avoir fait travailler des sans-papiers dans des conditions indignes : « Qui c’est qui va ramasser mes tomates ? J’ai pas le choix ! »
    Par Pascale Robert-Diard (Le Mans, envoyée spéciale)
    A Saint-Paterne-Le Chevain (Sarthe), bourg de 2 000 habitants près d’Alençon, Jean-Luc Pottier cultive les tomates, les herbes aromatiques et les poursuites judiciaires. Le maraîcher de 64 ans qui s’avance, mardi 10 juin, à la barre du tribunal correctionnel du Mans a le corps sec, la peau tannée, les cheveux très blancs, les yeux très bleus. Il porte bermuda, tee-shirt et chaussettes mi-basses dans des mocassins fatigués. La liste des faits qui lui sont reprochés est longue comme le bras : travail dissimulé, rétribution inexistante ou insuffisante de plusieurs personnes vulnérables, traite d’êtres humains, blanchiment, fraude fiscale aggravée, violation délibérée d’obligation de sécurité ou de prudence.
    Les parties civiles à son procès se prénomment Enkbold, Abdoulaye, Soulimane, Moufida, Mohamed, Mamoudou, Mahdi, Mamar, Armen, Tamaz, Anvar, Wahid, Mate, Anis, Aliou. Ils viennent d’Algérie, d’Arménie, de Russie, du Sénégal, de Georgie ou de Mongolie. Tous sont sans papiers. Non déclarés, payés entre 6,50 et 8 euros de l’heure en espèces, ils ont travaillé plusieurs mois, certains plusieurs années, dans la serre de Jean-Luc Pottier. Quinze heures par jour. Six, voire sept, jours sur sept en période de récolte. Le montant de la fraude au préjudice de la Mutuelle sociale agricole est estimé à 520 000 euros.
    C’est la deuxième fois que Jean-Luc Pottier est jugé pour travail dissimulé. « Dissimulé, c’est pas un mot pour moi. Moi, je suis un homme de la vérité », dit-il. Il est d’ailleurs « content d’être là » pour s’expliquer. Alors, oui, il ne déclarait pas ses salariés. « Je trouve personne pour travailler dans mon entreprise. La régularisation, j’ai essayé une fois, j’y suis pas arrivé. J’ai convoqué France Travail, impossible de trouver des salariés. Qui c’est qui va ramasser mes tomates ? J’ai pas le choix. » L’emploi d’un mineur ? Il reconnaît aussi. « Il était mineur mais costaud. » Et, non, ça ne lui a pas posé de problème. « Ben, mon fils, il a travaillé quand il était mineur. Moi, j’ai travaillé à 11 ans. » La traite d’être humains ? Alors, là, Jean-Luc Pottier ne comprend vraiment pas. « J’ai jamais été cherché personne. Ce sont eux qui viennent me voir. Ils se connaissent tous, ils font venir les copains. C’est du bouche-à-oreille. »
    Aux gendarmes qui l’interrogeaient pendant l’enquête, il avait déclaré : « Je suis comme l’abbé Pierre. Des gens frappent à ma porte et je leur donne du travail. » « Bon, l’abbé Pierre, avec ce qu’il a fait, on n’aurait pas cru, c’est plus un bon exemple, concède-t-il. Mais, chez moi, c’est un peu la maison du bon Dieu. Je prends ceux qui se présentent. Pour eux, c’était une chance. Moi, j’ai pas eu cette chance-là. » Les journées à rallonge, la pression, les cris, les insultes dénoncées par ses employés ? Même incompréhension. Au contraire, assure-t-il, « il y a une bonne ambiance dans mon entreprise. » Des exclamations et des rires fusent sur les bancs des parties civiles. Jean-Luc Pottier se retourne, furieux. « Si vous êtes pas contents aujourd’hui… » La présidente le rappelle à l’ordre, il poursuit : « Oui, ils font des heures, mais c’est parce qu’ils n’avancent pas ! Moi, je ne les force pas. C’est eux qui me disent : “On veut des heures, on veut de l’argent.” Vous savez, les personnes non déclarées me coûtent très très cher, parce qu’elles avancent doucement. La victime, c’est moi ! Je travaille énormément. C’est sûr qu’au prix où on m’achète mes tomates, je peux pas en vivre. »
    Depuis un an, son contrôle judiciaire lui interdit de gérer son entreprise. Un administrateur a remis de l’ordre dans la comptabilité et, officiellement, c’est désormais son jeune fils qui dirige l’exploitation. Les nouveaux employés, trouvés par l’intermédiaire des sœurs bénédictines – un « miracle », dit-il – sont « dûment déclarés, avec des fiches horaires ». « Tout a changé, on est sur les rails », affirme le maraîcher. « Moi, je fais des tomates extraordinaires. Sur les marchés, tout le monde se déchire pour les avoir. Si on me ferme l’entreprise, je m’élimine direct. Je mets tout mon argent dans mes tomates. Ça fait sept générations qu’on est maraîchers. J’adore mon travail, je me contente de peu. » Le 20 mai, Jean-Luc Pottier a été contrôlé sur un marché à Versailles. Celui qui l’aidait à décharger le camion était un de ses anciens employés, en situation illégale, revenu dans l’exploitation après le passage de l’inspection du travail. « Je voudrais le déclarer, parce que c’est un ami. Vous pourriez m’aider ? », demande-t-il tout à trac au tribunal.
    Contre le maraîcher récidiviste, le procureur a requis deux ans d’emprisonnement ferme. Jugement le 7 juillet.

    #Covid-19#migrant#migration#france#agriculture#traite#economie#travailleurmigrant#droit#sante

  • A Los Angeles, les syndicats en première ligne pour défendre les migrants
    https://www.lemonde.fr/international/article/2025/06/10/a-los-angeles-les-syndicats-en-premiere-ligne-pour-defendre-les-migrants_661

    A Los Angeles, les syndicats en première ligne pour défendre les migrants
    Par Corine Lesnes (Los Angeles, envoyée spéciale)
    Dans le centre de Los Angeles, la mobilisation semble chaque jour monter davantage contre les raids de la police de l’immigration et le déploiement de la garde nationale. « C’est notre ville, ce sont nos rues, explique Elizabeth Strater, vice-présidente du syndicat des ouvriers agricoles United Farm Workers. On ne va pas laisser faire sans réagir. » Les syndicalistes manifestaient, lundi 9 juin, aux pieds de la mairie de Los Angeles, sous les jacarandas de Grand Park. Ils étaient plus d’un millier, aux couleurs de leurs organisations respectives. Violet pour les membres de l’Union internationale des employés des services (SEIU), le puissant syndicat des services. Jaune pour celui des travailleurs de l’alimentation et du commerce. Dans la foule, les panneaux hostiles au « dictateur qui kidnappe les papas et les mamans » ou à la United States Immigration and Customs Enforcement (ICE), la police de l’immigration. « Arrêtez les raids ! », « Nous sommes tous des migrants ».
    Principale revendication : obtenir la libération de David Huerta, le chef du SEIU pour la Californie, une figure importante de la scène californienne. Agé de 58 ans, ancien agent d’entretien, le syndicaliste a été arrêté, vendredi, devant l’entrepôt d’une entreprise de vêtements soupçonnée d’employer des immigrés en situation irrégulière, où la police était venue perquisitionner. La justice lui reproche d’avoir fait obstruction à l’opération. Une vidéo le montre poussé à terre par un agent. Il a été légèrement blessé.
    L’administration Trump ignorait-elle qui il était ? A-t-elle voulu montrer, une nouvelle fois, que « nul n’est au-dessus de la loi fédérale » ? L’incarcération de M. Huerta a contribué au déclenchement des protestations désormais quotidiennes devant le centre de détention, dans Downtown LA. Elle a aussi suscité l’émotion des élus nationaux. En même temps qu’à Los Angeles, des manifestations ont eu lieu, lundi, à Washington, à Boston et à San Francisco pour réclamer sa libération.
    En début d’après-midi, David Huerta a été remis en liberté sous caution, mais il reste poursuivi pour complot empêchant l’action de la police fédérale. Un agent en civil a affirmé l’avoir vu consulter son téléphone et envoyer des messages, alors que des manifestants essayaient de tourner en rond devant la grille pour perturber les entrées. Pour Elizabeth Strater, il n’est pas surprenant que la mobilisation soit importante. « En Californie, on ne s’attaque pas au mouvement ouvrier », dit-elle. Les syndicats sont un facteur important d’intégration pour les Latinos. Ils offrent des bourses d’études aux enfants, des aides judiciaires, voire des possibilités de régularisation aux sans-papiers. « Est-ce que Trump se rend compte que les membres de la garde nationale qu’il a mobilisés sont, eux aussi, les enfants d’agents d’entretien ou d’ouvriers agricoles ? », interroge la responsable.
    Le Golden State est aussi l’Etat qui compte le plus grand nombre de personnes en situation irrégulière, notamment dans la Vallée centrale, où plus de la moitié des travailleurs agricoles sont sans statut légal. Mme Strater se moque des propos des partisans du président, qui prétendent « libérer » la Californie de ses « criminels » sans papiers. « Un Américain sur trente-cinq habite dans le comté de Los Angeles, souligne-t-elle. Et ils veulent nous libérer ? Mais l’Amérique, c’est nous ! »

    #Covid-19#migration#migrant#etatsunis#californie#politiquemigratoire#travailleurmigrant#syndicat#sante#migrationirreguliere#integration

  • Travailleurs sans-papiers : la nouvelle liste des métiers en tension a été publiée - InfoMigrants
    https://www.infomigrants.net/fr/post/64721/travailleurs-sanspapiers--la-nouvelle-liste-des-metiers-en-tension-a-e

    Travailleurs sans-papiers : la nouvelle liste des métiers en tension a été publiée
    Par Romain Philips Publié le : 22/05/2025
    La liste des dizaines de métiers en tension en France, base de référence pour accorder des titres de séjour aux travailleurs en situation irrégulière, a été publiée ce jeudi au Journal officiel. Cette version finale était très attendue mais ne convainc toujours pas les partenaires sociaux et collectifs de sans-papiers.
    Le gouvernement français a publié jeudi 21 mai la liste actualisée des métiers en tension. Elle énumère les quelque 80 métiers en manque de main-d’œuvre et doit permettre aux travailleurs étrangers de prétendre à un titre de séjour en France s’ils justifient de 12 mois de bulletins de salaire au cours de 24 derniers mois et trois ans de résidence en France.
    Disposition de la loi immigration de 2024, ce document vient remplacer la liste établie en 2021 et doit être mis à jour chaque année. Comme avant - et jusqu’à fin 2026 - les agriculteurs salariés", « infirmiers », « aides à domicile et aides ménagères », « aides de cuisine », « cuisiniers », « employés de maison et personnels de ménage », « maraîchers/horticulteurs salariés », ainsi que les employés de l’hôtellerie et du secteur du bâtiment figurent, entre autres, parmi les métiers dits « en tension » dans toutes les régions de France.
    Ce qui change, ce sont les métiers en tension selon les régions. C’est le cas des géomètres, recherchés en Normandie, des tuyauteurs en Ile-de-France ou des « ingénieurs et cadres télécommunications » dans les Hauts-de-France.
    « Enfin ! Ça faisait des mois et même des années qu’on l’attendait. Je pense à tous ces employeurs et ces salariés sous alias qui attendaient cette liste pour déposer leur dossier de demande de régularisation. C’est un soulagement pour eux », a réagi Franck Trouet, délégué général du Groupement des hôtelleries et restaurations (GHR) auprès de l’AFP. Selon France Travail, le besoin de main-d’œuvre dans ce secteur en 2025 est estimé à 336 000 emplois (CDI et CDD de plus de six mois) avec des « difficultés » de recrutement pour la moitié d’entre eux.
    S’il reconnait de « bonnes choses », comme la présence des aides à domicile et ménagères en Ile-de-France ajoutée sur la nouvelle liste, Jean-Albert Guidou, secrétaire général de l’union locale de la CGT à Bobigny (Seine-Saint-Denis) regrette toutefois « l’absence de pans entiers de l’économie où se trouvent une grande majorité de travailleurs sans-papiers ». En Ile-de-France par exemple, « le gros-œuvre du bâtiment, une grosse partie de la restauration, la logistique ou les déchets » ne sont pas dans la liste, réagit-il auprès d’InfoMigrants.
    « Cette liste devait être établie sur la base du nombre de travailleurs étrangers dans les secteurs économiques. Quand on reprend la liste, on s’aperçoit que ce n’est pas le cas », tance-t-il. Les aides de cuisine ou les serveurs sont recherchés dans toutes les régions, sauf l’Ile-de-France, principale région touristique du pays, avec des milliers de restaurants, « où les cuisines sont remplies de personnes en situation irrégulière », dit-il.
    Il cite également les métiers du nettoyage. Dans ce secteur, 95 100 actifs sont des immigrés, ce qui représente 45,8% du secteur, selon une enquête de l’Insee en 2022. « Entre les annonces au moment du projet de loi sur la liste et la réalité de ce qui sort aujourd’hui, il y a un fossé énorme. C’est une liste qui a pour objectif de laisser ces travailleurs dans la situation d’irrégularité qu’ils connaissent déjà aujourd’hui », dénonce le syndicaliste.
    Des postes qualifiés (ingénieur, cadre, agent de maîtrise, informaticien...) figurent dans la liste francilienne, des secteurs qui ne sont pas occupés par les travailleurs en situation irrégulière. « Les sans-papiers sont très peu à avoir les compétences pour ces métiers-là », explique à InfoMigrants Kemoko Sow, membre de la CSP75 (Coordination des sans-papiers de Paris).
    « Il faut faciliter la tâche aux sans-papiers qui travaillent, pas la compliquer », ajoute-t-il, très peu soulagé par la publication du document. Il craint même de voir les conditions de travail de sans-papiers se dégrader des certains secteurs car "pour les métiers qui ne sont pas dans la liste, l’obtention du titre de séjour sera plus difficile donc ça va pousser les employeurs à profiter de notre
    Pour la ministre du Travail, de la Santé, des Solidarités et des Familles, Catherine Vautrin, « cette nouvelle liste permet de répondre aux difficultés de recrutement persistantes, tout en favorisant l’intégration des personnes déjà présentes sur notre territoire ». Elle est « le fruit d’un dialogue social approfondi et attentif » qui « articule les exigences du marché du travail, les réalités humaines et les priorités économiques du pays », pour la ministre chargée du Travail et de l’Emploi Astrid Panosyan-Bouvet.
    Des négociations ont eu lieu mais « elles n’ont rien donné », selon Jean-Albert Guidou, rappelant que la liste « est fondamentalement la même que celle présentée avant les discussions ». Entre les deux listes, les « ouvriers qualifiés de la maintenance en mécanique » ont été ajoutés en Bretagne et les « pêcheurs, aquaculteurs salariés » l’ont été en Nouvelle-Aquitaine et Pays de la Loire.
    Fin février dernier, une réunion entre syndicats et le gouvernement avait été organisée. « On a senti un ministère du Travail dans l’embarras lors de la réunion. Ils ont demandé nos remarques mais il n’y a pas eu de suite, sauf un courrier. Le ministre de l’Intérieur a imposé sa patte. Comme Retailleau l’avait annoncé quand il était sénateur, il ne veut pas de régularisation sous forme de métiers en tension », estime le syndicaliste.
    La secrétaire nationale de la CFDT en charge des politiques migratoires Lydie Nicol a, elle aussi, dénoncé auprès de l’AFP « une concertation qui n’en a eu que le nom ». « Cette liste tombe au moment où il faudrait déjà discuter de sa mise à jour annuelle (...) ce qui prouve que le gouvernement joue la montre afin de ne pas mettre en œuvre la seule mesure de la loi immigration permettant d’améliorer la régularisation par le travail », a estimé la représentante syndicale.

    #Covid-19#migrant#migration#france#politiquemigratoire#regularisation#economie#metierentension#travailleurmigrant#sante#droit

  • Kenya : accusées d’escroquerie, 32 agences chargées d’envoyer des travailleurs à l’étranger ont été radiées
    https://www.lemonde.fr/afrique/article/2025/05/14/kenya-accusees-d-escroquerie-32-agences-chargees-d-envoyer-des-travailleurs-

    Kenya : accusées d’escroquerie, 32 agences chargées d’envoyer des travailleurs à l’étranger ont été radiées
    Par Arthur Frayer-Laleix (Nairobi, correspondance)
    Gulfway Recruitment Company, Royal Capital Placement, Geoverah Agency… Tels sont les noms de quelques-unes des 32 agences de placement de travailleurs à l’étranger qui viennent d’être interdites par les autorités au Kenya. Elles opéraient dans le cadre d’un vaste programme gouvernemental, « KaziMajuu », créé en 2023 pour aider la jeunesse à trouver du travail hors des frontières. Le terme, contraction de kiswahili et d’argot de Nairobi, signifie littéralement « travail à l’étranger ».
    L’annonce de la radiation des 32 sociétés a été faite mardi 6 mai par Alfred Mutua, le ministre du travail, alors qu’il était auditionné par une commission sénatoriale au sujet d’une vaste escroquerie à l’emploi de centaines de jeunes aspirant au départ. A la recherche d’un travail, ces derniers ont versé aux agences de placement l’équivalent de plusieurs centaines d’euros sans jamais recevoir de contrepartie.
    Plusieurs victimes venues témoigner devant les sénateurs de la commission ont livré les détails de l’arnaque. John Mwangi, employé sur des chantiers, et Calvin Nyamweya, un ouvrier à qui il avait été promis un travail au Qatar, ont raconté qu’après avoir passé plusieurs entretiens fructueux, des agents leur ont demandé 15 000 shillings kényans (103 euros) pour des examens médicaux.
    Godfrey Githae, un candidat à qui il a été proposé un poste de charpentier en Irak, a expliqué aux parlementaires s’être rendu à une convocation quelques jours après un entretien d’embauche réussi. Sur place, il signe un courrier d’offre d’emploi… mais n’en reçoit aucune copie. Surtout, on lui demande de l’argent. « On m’a demandé de payer un total de 55 000 shillings : 15 000 destinés aux frais médicaux et que j’ai dû emprunter à ma femme, et encore 40 000 censés servir, entre autres, au visa et à l’attestation. J’ai emprunté cette somme-là à une tante par alliance. » D’autres postulants, comme Frederick Keene, ont raconté avoir payé en argent liquide sans être recontactés ensuite.
    « Il s’agissait d’un programme gouvernemental. Pourquoi a-t-on demandé aux Kényans de payer de tels frais ? », a questionné la sénatrice Gloria Orwoba, membre de la commission parlementaire – à qui certains, comme le ministre du travail, ont reproché de ne pas être neutre et d’avoir des intérêts dans le dossier.
    « Ces agences existent depuis une vingtaine d’années au Kenya, mais leur nombre et leur visibilité ont augmenté sous la présidence de William Ruto, notamment parce qu’il a fait beaucoup de promesses à la jeunesse en matière de travail, estime Dauti Kahura, journaliste politique indépendant. Les autorités ne font pas le travail de vérification et d’enquête pour savoir si ces agences sont sérieuses ou non. » Même constat chez l’analyste politique Njahira Gitahi : « Une majorité de ces agences sont apparues ces deux dernières années avec l’administration Ruto. Leurs créateurs y ont vu un moyen de se faire de l’argent, surtout ceux qui étaient proches du gouvernement. »
    Durant sa campagne électorale victorieuse de 2022, William Ruto n’avait cessé de se présenter en candidat des « petites gens » face aux élites, développant un discours tourné vers les jeunes sans emploi, notamment les « hustlers », ces travailleurs de l’économie informelle. Il avait avancé le chiffre de 5 000 Kényans partant à l’étranger chaque semaine. « M. Ruto est le premier président à pousser officiellement les Kényans à trouver du travail ailleurs. Des programmes de formation spécifique ont même été mis en place par le gouvernement », explique Njahira Gitahi. Récemment, dans la ville de Mombasa, un intérieur de demeure saoudienne a été reproduit à l’identique pour que les aspirantes femmes de ménage puissent s’y entraîner avant leur départ pour Riyad. Sur place, celles-ci se retrouvent souvent exploitées dans des conditions « épouvantables », comme l’a décrit Amnesty International dans un récent rapport.
    En novembre 2024, le ministre Alfred Mutua a promis d’envoyer « un million de Kényans travailler à l’étranger chaque année », notamment en Jordanie, en Australie, en Arabie saoudite, au Qatar et en Allemagne. Parmi les emplois proposés, des postes de chauffeur, de personnel de maison et de nettoyeur de voiture. « Ce chiffre d’un million est totalement fantaisiste. Il n’y a pas un million de jobs qui attendent les Kényans à l’étranger. Le gouvernement veut montrer qu’il essaie de faire quelque chose sur la question du chômage et pense qu’en avançant un chiffre aussi énorme, cela lui donnera de la crédibilité », juge Dauti Kahura.
    En septembre 2024, une vingtaine d’agences de recrutement avaient déjà été radiées par la National Employment Authority (NEA), l’institution publique délivrant les autorisations d’exercer. L’information avait été donnée par Edith Okoki, sa directrice générale, alors qu’elle était auditionnée par la commission des affaires de la diaspora et des travailleurs migrants de l’Assemblée nationale. Evoquant la multiplication soudaine du nombre d’agences, elle avait expliqué que « les deux dernières écoulées n’avaient pas été faciles » : « Certaines des personnes avec lesquelles nous avions des problèmes avaient accès à des personnalités importantes. D’autres, une fois radiées, tentaient de revenir sous d’autres noms (…) Il était difficile de réglementer certaines de ces agences de recrutement parce que certains de leurs propriétaires avaient des relations élevées dans les hautes administrations. »

    #Covid-19#migrant#migration#kenya#politiquemigratoire#emigration#sante#economie#travailleurmigrant

  • Kenya : accusées d’escroquerie, 32 agences chargées d’envoyer des travailleurs à l’étranger ont été radiées
    https://www.lemonde.fr/afrique/article/2025/05/14/kenya-accusees-d-escroquerie-32-agences-chargees-d-envoyer-des-travailleurs-

    Kenya : accusées d’escroquerie, 32 agences chargées d’envoyer des travailleurs à l’étranger ont été radiées
    Par Arthur Frayer-Laleix (Nairobi, correspondance)
    Gulfway Recruitment Company, Royal Capital Placement, Geoverah Agency… Tels sont les noms de quelques-unes des 32 agences de placement de travailleurs à l’étranger qui viennent d’être interdites par les autorités au Kenya. Elles opéraient dans le cadre d’un vaste programme gouvernemental, « KaziMajuu », créé en 2023 pour aider la jeunesse à trouver du travail hors des frontières. Le terme, contraction de kiswahili et d’argot de Nairobi, signifie littéralement « travail à l’étranger ».
    L’annonce de la radiation des 32 sociétés a été faite mardi 6 mai par Alfred Mutua, le ministre du travail, alors qu’il était auditionné par une commission sénatoriale au sujet d’une vaste escroquerie à l’emploi de centaines de jeunes aspirant au départ. A la recherche d’un travail, ces derniers ont versé aux agences de placement l’équivalent de plusieurs centaines d’euros sans jamais recevoir de contrepartie.
    Plusieurs victimes venues témoigner devant les sénateurs de la commission ont livré les détails de l’arnaque. John Mwangi, employé sur des chantiers, et Calvin Nyamweya, un ouvrier à qui il avait été promis un travail au Qatar, ont raconté qu’après avoir passé plusieurs entretiens fructueux, des agents leur ont demandé 15 000 shillings kényans (103 euros) pour des examens médicaux.
    Godfrey Githae, un candidat à qui il a été proposé un poste de charpentier en Irak, a expliqué aux parlementaires s’être rendu à une convocation quelques jours après un entretien d’embauche réussi. Sur place, il signe un courrier d’offre d’emploi… mais n’en reçoit aucune copie. Surtout, on lui demande de l’argent. « On m’a demandé de payer un total de 55 000 shillings : 15 000 destinés aux frais médicaux et que j’ai dû emprunter à ma femme, et encore 40 000 censés servir, entre autres, au visa et à l’attestation. J’ai emprunté cette somme-là à une tante par alliance. » D’autres postulants, comme Frederick Keene, ont raconté avoir payé en argent liquide sans être recontactés ensuite.
    « Il s’agissait d’un programme gouvernemental. Pourquoi a-t-on demandé aux Kényans de payer de tels frais ? », a questionné la sénatrice Gloria Orwoba, membre de la commission parlementaire – à qui certains, comme le ministre du travail, ont reproché de ne pas être neutre et d’avoir des intérêts dans le dossier.
    « Ces agences existent depuis une vingtaine d’années au Kenya, mais leur nombre et leur visibilité ont augmenté sous la présidence de William Ruto, notamment parce qu’il a fait beaucoup de promesses à la jeunesse en matière de travail, estime Dauti Kahura, journaliste politique indépendant. Les autorités ne font pas le travail de vérification et d’enquête pour savoir si ces agences sont sérieuses ou non. » Même constat chez l’analyste politique Njahira Gitahi : « Une majorité de ces agences sont apparues ces deux dernières années avec l’administration Ruto. Leurs créateurs y ont vu un moyen de se faire de l’argent, surtout ceux qui étaient proches du gouvernement. »
    Durant sa campagne électorale victorieuse de 2022, William Ruto n’avait cessé de se présenter en candidat des « petites gens » face aux élites, développant un discours tourné vers les jeunes sans emploi, notamment les « hustlers », ces travailleurs de l’économie informelle. Il avait avancé le chiffre de 5 000 Kényans partant à l’étranger chaque semaine. « M. Ruto est le premier président à pousser officiellement les Kényans à trouver du travail ailleurs. Des programmes de formation spécifique ont même été mis en place par le gouvernement », explique Njahira Gitahi. Récemment, dans la ville de Mombasa, un intérieur de demeure saoudienne a été reproduit à l’identique pour que les aspirantes femmes de ménage puissent s’y entraîner avant leur départ pour Riyad. Sur place, celles-ci se retrouvent souvent exploitées dans des conditions « épouvantables », comme l’a décrit Amnesty International dans un récent rapport.
    En novembre 2024, le ministre Alfred Mutua a promis d’envoyer « un million de Kényans travailler à l’étranger chaque année », notamment en Jordanie, en Australie, en Arabie saoudite, au Qatar et en Allemagne. Parmi les emplois proposés, des postes de chauffeur, de personnel de maison et de nettoyeur de voiture. « Ce chiffre d’un million est totalement fantaisiste. Il n’y a pas un million de jobs qui attendent les Kényans à l’étranger. Le gouvernement veut montrer qu’il essaie de faire quelque chose sur la question du chômage et pense qu’en avançant un chiffre aussi énorme, cela lui donnera de la crédibilité », juge Dauti Kahura.
    En septembre 2024, une vingtaine d’agences de recrutement avaient déjà été radiées par la National Employment Authority (NEA), l’institution publique délivrant les autorisations d’exercer. L’information avait été donnée par Edith Okoki, sa directrice générale, alors qu’elle était auditionnée par la commission des affaires de la diaspora et des travailleurs migrants de l’Assemblée nationale. Evoquant la multiplication soudaine du nombre d’agences, elle avait expliqué que « les deux dernières écoulées n’avaient pas été faciles » : « Certaines des personnes avec lesquelles nous avions des problèmes avaient accès à des personnalités importantes. D’autres, une fois radiées, tentaient de revenir sous d’autres noms (…) Il était difficile de réglementer certaines de ces agences de recrutement parce que certains de leurs propriétaires avaient des relations élevées dans les hautes administrations. »

    #Covid-19#migrant#migration#kenya#politiquemigratoire#emigration#sante#economie#travailleurmigrant

  • Pour Terra Nova, « sans les travailleurs immigrés, une partie essentielle de notre économie s’arrête »
    https://www.lemonde.fr/societe/article/2025/05/12/pour-terra-nova-sans-les-travailleurs-immigres-une-partie-essentielle-de-not

    Pour Terra Nova, « sans les travailleurs immigrés, une partie essentielle de notre économie s’arrête »
    Par Sidonie Davenel
    Sans les travailleurs immigrés, l’économie française vacille. Ce constat est connu. Mais dans un moment politique où la lutte contre le « désordre migratoire » se hisse en tête des priorités du ministre de l’intérieur, Bruno Retailleau, il trouve rarement sa place dans le débat public. Or, pour maintenir la soutenabilité de son modèle social et économique, la France devra accueillir entre 250 000 et 310 000 étrangers supplémentaires par an à l’horizon 2040-2050. C’est ce qui ressort d’un rapport intitulé « Les travailleurs immigrés avec ou sans eux ? » publié par le centre de réflexion Terra Nova, lundi 12 mai.
    L’estimation se situe entre le niveau moyen de l’immigration légale des années 2010 (245 000 entrées par an) et celui de 2022 (331 000 premiers titres délivrés). Pas de hausse significative, donc, mais simplement une continuité dans le recours à l’immigration, qui « sera décisif dans les années et décennies qui viennent si l’on veut maintenir le ratio de soutien entre actifs et inactifs à un niveau raisonnable », écrivent l’essayiste Hakim El Karoui et l’économiste Juba Ihaddaden, précisant que « sans les travailleurs immigrés, une partie essentielle de notre économie s’arrête ». Cette nécessité est à lire dans un contexte démographique particulier : la population française vieillit, la natalité baisse. Parallèlement, les besoins en services essentiels grimpent et de nombreux secteurs peinent à recruter.
    Les scénarios envisagés par l’Institut national de la statistique et des études économiques (Insee) pour assurer une population active suffisante – un taux de fécondité à deux enfants par femme et un solde migratoire de 120 000 personnes par an – ne permettent pas « d’empêcher une telle dégradation ». Selon les projections dévoilées par le rapport de Terra Nova, « l’évolution de la fécondité ne jouera qu’un rôle marginal » dans la progression du nombre d’actifs et le solde migratoire – soit la différence entre les entrées et les sorties d’immigrés – fixé à 120 000 personnes permettrait seulement de « contenir la baisse de la population active ». Le nombre d’actifs « s’élèvera à 32,2 millions de personnes en 2040 », ce qui impliquerait d’augmenter le solde migratoire annuel à 139 318 personnes. Or, en tenant compte des sorties d’immigrés, le nombre total d’entrées nécessaires serait de 309 758 par an. Comment les atteindre ? « En inventant une nouvelle politique d’immigration, où le travail aura une place centrale », déclare Hakim El Karoui.
    De façon générale, les immigrés occupent majoritairement les postes que les employeurs n’arrivent plus à pourvoir. En Ile-de-France, ils représentent 61,4 % des aides à domicile, 60,8 % des ouvriers du gros œuvre et près de la moitié des personnels de nettoyage. A l’échelle nationale, ils constituent 39 % des employés de maison, 28 % des agents de sécurité et 22 % des cuisiniers. Leur présence est également essentielle dans des secteurs plus qualifiés : 14 % des ingénieurs informatiques sont des travailleurs immigrés.
    Le rapport s’attache aussi à détricoter le mythe d’un coût démesuré de l’immigration pour la société. La Seine-Saint-Denis, un territoire avec une forte proportion d’immigrés (31,4 % en 2024, selon les chiffres du ministère de l’intérieur), est par exemple hautement contributrice au financement du système solidaire français, du fait de sa population active importante. « La protection sociale dépend avant tout du travail, et non de l’origine des travailleurs », conclut Hakim El Karoui.
    Qu’en est-il de la tolérance des Français à l’égard de l’immigration de travail ? Le deuxième volet du dossier se penche sur cette question, à partir d’une enquête réalisée par le Centre de recherche pour l’étude et l’observation des conditions de vie (Crédoc) auprès de 2 000 personnes. L’enquête révèle d’abord que les Français sont très mal informés au sujet de l’immigration, et ce, « dans des proportions spectaculaires ». Ainsi, les trois quarts d’entre eux surestiment la part des immigrés dans la population, qui s’élève à 10,7 % en 2023, selon l’Insee : un gros tiers pense qu’elle est supérieure à 25 %, et un sur dix que plus d’un habitant sur deux est un immigré. Au total, 84 % des Français se trompent et 12 % « ne savent pas ». « Cette méconnaissance nourrit une anxiété généralisée », commente Hakim El Karoui.
    Plus éloquent encore : 89 % des répondants sous-estiment le taux d’emploi des immigrés. Une « erreur de perception » qui contribue à ancrer dans les esprits l’idée que les immigrés vivraient principalement des aides sociales. Or, les données exposées plus haut montrent l’inverse : 62,5 % d’entre eux exercent un emploi – souvent précaire – dans des secteurs délaissés par les travailleurs nationaux et pourtant essentiels au bon fonctionnement de l’économie.
    Par ailleurs, « l’opinion publique se montre bien plus favorable à l’immigration lorsqu’elle est associée au travail », toujours selon l’enquête du Crédoc. Ainsi, 77 % des Français estiment qu’un travailleur étranger cotisant depuis plusieurs années mérite d’obtenir la nationalité française et 66 % se disent favorables à la régularisation des sans-papiers exerçant des métiers en tension. Des opinions qui entrent en dissonance avec la circulaire révélée le 5 mai par Bruno Retailleau, visant au contraire à limiter les naturalisations et à diminuer considérablement les régularisations.
    Pour Hakim El Karoui, ces résultats révèlent une ambivalence : si l’immigration est souvent présentée comme « un problème qui n’a pour seul destin que d’être combattu », elle est plus facilement acceptée lorsqu’elle est associée à une contribution concrète à l’économie et à la société. Une brèche dans laquelle se glisser pour ouvrir « un discours politique plus lucide et rationnel, fondé sur les faits et non sur les fantasmes ».

    #Covid-19#migrant#migration#france#economie#regularisation#travailleurmigrant#sante#politiquemigratoire

  • « En Russie, l’impact démographique de la guerre en Ukraine s’ajoute au déclin structurel de la population depuis la chute de l’URSS »
    https://www.lemonde.fr/idees/article/2025/04/12/en-russie-l-impact-demographique-de-la-guerre-en-ukraine-s-ajoute-au-declin-

    « En Russie, l’impact démographique de la guerre en Ukraine s’ajoute au déclin structurel de la population depuis la chute de l’URSS »
    Tatiana Kastouéva-Jean
    Directrice du Centre Russie/Eurasie de l’IFRI
    L’un des problèmes actuels de l’économie russe, reconnu par tous les hauts responsables, est le manque de main-d’œuvre. Fin 2024, plus de 80 % des entreprises russes déclarent éprouver des difficultés à recruter, dans un marché du travail où le taux de chômage est tombé à son plus bas niveau historique, 2,4 % en mars. Aucun secteur n’est épargné, y compris le complexe militaro-industriel dans lequel l’Etat russe investit massivement depuis 2022.
    Pour faire face, les employeurs proposent des salaires de plus en plus attractifs, alimentant l’inflation. Ils révisent à la baisse le niveau d’exigence pour les recrutements, alors qu’aucun indicateur ne permet de constater une amélioration de la productivité du travail en Russie, qui représente un peu plus de la moitié de celle des Etats-Unis, selon une récente étude russe.
    Le manque de cadres, notamment, s’est aggravé avec la guerre en Ukraine : des centaines de milliers de personnes combattent au front ou comptent déjà parmi les morts et les blessés. Jusqu’à 1 million de personnes auraient quitté le pays pour échapper au durcissement du régime ou à la mobilisation militaire.Cet impact démographique de la guerre s’ajoute au déclin structurel de la population depuis la chute de l’URSS. Le faible taux de natalité des années 1990 a abouti à des générations creuses qui font aussi peu d’enfants. Selon l’agence fédérale des statistiques, Rosstat, on comptait plus de 12 millions de Russes entre 15 et 19 ans en 2001, mais seulement 7,8 millions en 2024. Et l’annexion de la Crimée et des quatre régions ukrainiennes, intégrées dans les statistiques russes depuis 2023, ne corrige pas la tendance de fond.
    L’immigration pourrait être une réponse. Mais l’arrivée de travailleurs étrangers – venant majoritairement de pays d’Asie centrale, l’Ouzbékistan, le Tadjikistan et le Kirghizistan – est perçue avec méfiance par la population russe. Après l’attentat sanglant du Crocus Center en mars 2024, commis par des ressortissants tadjiks, plus de 80 000 migrants en situation irrégulière ont été expulsés, soit deux fois plus qu’en 2023.La plupart des migrants sont mal intégrés en Russie : sous-payés et ayant peu de droits, ils vivent souvent en communautés closes, qui sont aussi parfois des foyers de radicalisation. Selon une décision récente, les écoles russes n’accepteront désormais plus les enfants ne maîtrisant pas la langue russe : une mesure qui risque d’accentuer l’isolement des communautés immigrées et de décourager les nouvelles arrivées.
    La situation pousse les autorités et les employeurs dans une recherche frénétique de solutions. Ceux de l’Extrême-Orient se tournent vers des pays plus exotiques comme, par exemple, la Corée du Nord ou la Birmanie pour le secteur du bâtiment. Plusieurs entreprises du textile ont commencé un transfert de la production vers l’Asie centrale. Une idée surprenante concerne le « visa idéologique » que les autorités russes proposent depuis août 2024 aux personnes qui fuient les politiques néolibérales de leurs pays natals et partagent les valeurs traditionnelles russes. A la différence des exigences pour les migrants centrasiatiques, ces visas ne demandent pas la maîtrise du russe. Depuis janvier 2024, un institut a vu le jour pour faciliter le retour des compatriotes partis à l’étranger. Il ne s’agit pourtant que de gouttes dans l’océan des besoins du marché du travail russe.
    La tension actuelle sur le marché du travail se combine à la réflexion sur la démographie de demain. Le président russe prône la famille nombreuse comme nouvelle norme. Des mesures natalistes – financements, avantages sociaux, accès facilité au logement – sont en vigueur depuis plusieurs années en Russie, mais n’apportent pas le résultat escompté. Le taux de fécondité y est actuellement de 1,41, malgré quelques exceptions régionales, comme en
    La diffusion des idées childfree [faire le choix de ne pas avoir d’enfant] ou des thématiques LGBTQ+ a été interdite en Russie. Le débat est régulièrement relancé sur l’interdiction de l’avortement, sans aboutir pour l’instant, car l’idée est peu populaire dans la société russe, qui, dans ses comportements, est proche du mode de vie occidental et n’apprécie pas l’ingérence de l’Etat dans ce domaine privé. Mais une dizaine de régions proposent des aides financières aux mineures enceintes pour les inciter à garder l’enfant.
    Il est légitime de douter du succès en temps de guerre des mesures natalistes qui n’ont pas apporté les résultats escomptés en temps de paix. Selon les prévisions médianes de l’ONU, si l’actuelle tendance démographique se poursuit en Russie, sa population se réduira à moins de 136 millions de personnes d’ici à 2050 (contre 144 millions en 2023). De quoi se poser des questions sur son développement économique, mais aussi ses ambitions de grande puissance.

    #Covid-19#migrant#migration#russie#demographie#guerre#economie#travailleurmigrant#asie#ouzbekistan#tadjikistan#kirghizistan#coree#birmanie

  • « Les migrations temporaires de travail » : un salariat bridé et exploité
    https://www.lemonde.fr/emploi/article/2025/04/10/les-migrations-temporaires-de-travail-un-salariat-bride-et-exploite_6593585_

    « Les migrations temporaires de travail » : un salariat bridé et exploité
    Par François Desnoyers
    Au cœur de l’Andalousie, les exploitations agricoles accueillent chaque année nombre de travailleurs étrangers. Dans les serres où l’on cultive des fraisiers, des femmes marocaines sont chargées de la récolte. Elles ont été préalablement sélectionnées sur un critère bien précis : ce sont des mères de famille dont les enfants sont restés au Maghreb. C’est, aux yeux des recruteurs, le moyen le plus sûr de s’assurer qu’« elles ne chercheront pas à s’installer en Espagne » une fois leur mission terminée. Une manière, pour les employeurs, de disposer des « profils les plus vulnérables », afin qu’ils ne soient « pas en situation de contester leurs conditions de séjour, d’emploi ou de travail ».
    Au fil du numéro « Les migrations temporaires de travail » de la Chronique internationale de l’Institut de recherches économiques et sociales (IRES), un collectif de chercheurs dévoile les mécaniques à l’œuvre, en Espagne comme dans dix autres pays (Allemagne, Italie, Canada…), pour mettre au pas un « salariat bridé » et exploité, composé de femmes et d’hommes ayant quitté leur pays pour quelques semaines ou quelques mois.Les auteurs font en préambule le constat d’une forte augmentation, ces dernières années, de ces migrations de travail. Des déplacements favorisés, notamment, par « la volonté convergente des acteurs des politiques publiques de mettre en place une immigration de “travail sans travailleurs” pour répondre aux besoins des employeurs ». Un développement rendu également possible par « l’importante opacité générée par la multiplication des statuts, le sous-dimensionnement des possibilités de contrôle et l’absence réelle d’outils de suivi et d’évaluation ».
    De pays en pays, les auteurs nous expliquent comment ces travailleurs de l’agriculture, de la construction ou de la restauration sont placés dans des situations de forte dépendance à leur employeur. En cause, en particulier, les régimes de migration temporaire de travail qui prévoient, dans la plupart des cas, « la perte du droit de séjour en cas de rupture du contrat de travail ».
    Sur le terrain, les abus sont multiples. C’est le cas par exemple en Autriche, dans le secteur de l’aide à domicile, où la présence des travailleuses étrangères se révèle indispensable pour que les prestations sociales soient assurées. Heures supplémentaires non prises en compte, temps de pause non respectés… Ces femmes sont « surexploitées » dans « des proportions dantesques », juge Kevin Guillas-Cavan. Le chercheur associé à l’IRES décrit un système « délibérément organisé par le gouvernement, qui a mis en place un statut de fausse indépendance contraire au droit du travail autrichien et communautaire ».
    Que faire face aux droits non respectés, aux conditions de travail dégradées et, parfois, à la complicité silencieuse des autorités ? La revue décrit des organisations syndicales bien souvent impuissantes. « La position exigeant l’égalité de traitement [entre tous les travailleurs] reste souvent au niveau des principes », notent Axel Magnan et Antoine Math, chercheurs à l’IRES.
    Face à ce sombre tableau, les auteurs voient toutefois un signe d’espoir dans la capacité de certains de ces travailleurs migrants temporaires à s’organiser et à revendiquer leurs droits. En Allemagne, par exemple, où de « multiples infractions aux normes sociales » sont relevées, des « actes de résistance » ont lieu au quotidien : ralentissements de production, arrêts de travail spontanés… Avec, parfois, un impact. « La menace de la démission semble être l’arme la plus efficace pour contraindre l’employeur à des arrangements et des concessions, surtout dans un contexte marqué par une relative rareté de main-d’œuvre. »
    « Les migrations temporaires de travail », « Chronique internationale de l’Institut de recherches économiques et sociales », n° 188, coordonné par Axel Magnan et Antoine Math, 268 pages, 15 euros.

    #Covid-19#migrant#migration#travailleurmigrant#migrationtemporaire#economie#droit#sante

  • Inclusion : en Espagne, les inégalités persistent pour les migrants - InfoMigrants
    https://www.infomigrants.net/fr/post/62977/inclusion--en-espagne-les-inegalites-persistent-pour-les-migrants

    Inclusion : en Espagne, les inégalités persistent pour les migrants
    Par Marlène Panara Publié le : 20/02/2025
    L’accès à la santé, à un logement ou au marché du travail reste plus difficile pour les étrangers extra-européens que pour les Espagnols, d’après un nouveau rapport du ministère de la Migration. Et ce, alors que l’immigration a largement bénéficié à l’économie du pays en 2024.
    C’est un rapport qui va à l’encontre des discours xénophobes régulièrement prononcés sur les réseaux sociaux ou dans la bouche de certains politiques. Dans son étude publiée mercredi 19 février, le ministère espagnol de l’Inclusion, de la Sécurité sociale et des Migrations met en lumière les multiples inégalités subies par la population étrangère dans le pays. Le document liste les difficultés d’accès pour les migrants aux services de base tels que la santé, l’éducation, l’emploi et le logement, par rapport aux Espagnols.
    Objectif du rapport ? Aider « les administrations publiques et les organisations de la société civile à développer des stratégies, plans et actions pour l’intégration et l’inclusion des immigrés et demandeurs de protection internationale » et « lutter contre le racisme, la discrimination raciale, et la xénophobie », peut-on lire dans le document.
    En 2024, la croissance du produit intérieur brut (PIB) de l’Espagne a atteint 3,2%, soit l’un des plus hauts taux de l’Union européenne, notamment grâce à l’apport des travailleurs étrangers à l’économie du pays. Dans certains secteurs, ils représentent près de 50% de la main-d’œuvre. Le gouvernement planche donc sur la création de politiques publiques qui favorisent leur inclusion dans la société.
    « L’Espagne a l’opportunité de bien faire », a déclaré la ministre de l’Inclusion, Elma Saiz. « Les administrations publiques doivent relever le défi que représente l’inclusion des migrants et mettre en œuvre des plans qui facilitent l’intégration », a-t-elle ajouté lors de la présentation du rapport, qui donne donc des pistes sur lesquelles les autorités doivent travailler.
    En premier lieu dans le domaine de l’éducation, où les inégalités sont de taille. Le décrochage scolaire est 20 % plus élevé chez les jeunes étrangers (31 %) que chez les Espagnols (11 %). Par ailleurs, bien que les migrants s’engagent davantage dans des formations professionnelles, ils le font moins dans les diplômes moyens, supérieurs et universitaires (jusqu’à 12 % de moins), indique le document.Autre secteur touché, le logement. « Les difficultés à se loger liées à l’augmentation des prix des loyers touchent l’ensemble de la population espagnole mais ont un impact encore plus important sur les citoyens d’origine étrangère », explique El Diario. Conséquence, de nombreux exilés se retrouvent à la rue : en 2022, sur un échantillon de 309 migrants, 41 étaient sans abri, affirme le ministère.
    La proportion d’étrangers vivant dans des logements suroccupés ou saturés est aussi plus importante. En 2023, ils étaient 23 % dans cette situation contre 6 % des Espagnols et 7 % des immigrés de l’Union européenne (UE). « Ce chiffre a augmenté ces dernières années pour toutes les nationalités, mais avec une plus grande incidence dans le cas des étrangers hors UE », précise l’étude.
    Dans le secteur de la santé également, des inégalités persistent. Selon le rapport, la population non européenne bénéficie moins des services de santé que les Espagnols. Un décret-loi royal garantit pourtant « l’universalité des soins de santé » en Espagne, c’est-à-dire « le droit à la protection de la santé et aux soins de santé, dans les mêmes conditions, à toutes les personnes de l’État espagnol ».
    D’après le rapport, le pourcentage de personnes de plus de 15 ans qui, au cours des 12 mois précédents, a consulté un médecin était de 87 % pour les Espagnols à 82 % pour les étrangers. Pour les rendez-vous en physiothérapie - traitements visant à rétablir la motricité - il passe de 18 % à 11 %. Seule exception : les services des urgences. Un pourcentage légèrement plus élevé d’étrangers consulte ces services, ce qui s’explique, selon le ministère, par une « plus grande exposition » des étrangers aux accidents du travail « en raison des emplois auxquels ils accèdent principalement », comme le secteur de la construction.
    En 2024, le gouvernement a tenté de réduire les écarts. En mai, il a approuvé le projet de loi garantissant l’accès à la santé à tous les exilés résidant dans le pays, y compris les sans-papiers. Les personnes arrivées en Espagne via le regroupement familial, les demandeurs d’asile et bénéficiaires d’une protection temporaire sont aussi concernés.L’universalité des soins de santé avait été entravée il y a plus de dix ans par une loi promulguée à l’initiative du Parti populaire (droite). « Nous voulons bannir à jamais l’exclusion sanitaire […] introduite en 2012 » et « refermer cette blessure », avait déclaré la ministre de la Santé, Mónica García.
    L’étude met également en évidence les fortes disparités qui prévalent entre nationalités dans le marché du travail : « Les étrangers sont concentrés dans des professions moins qualifiées, avec des conditions moins bonnes [...] un risque d’accident plus élevé, des horaires de travail plus longs et des salaires plus bas ».
    Et ce, dans des secteurs tels que l’hôtellerie, le commerce et la construction. « Les emplois de bureau peu qualifiés et à faible rémunération, notamment dans les centres d’appels » sont aussi très pourvoyeurs de travailleurs étrangers, notait une étude de la Banque d’Espagne publiée en août 2024.

    Cette discrimination, « en plus d’être injuste et de marquer la vie de ceux qui la subissent, affecte également négativement l’ensemble de l’économie de l’État », lui faisant perdre près de 17 milliards d’euros, selon un rapport de l’Observatoire espagnol du racisme et de la xénophobie, publié en novembre dernier.
    À noter en revanche, l’Espagne affiche le taux d’activité des étrangers le plus haut de l’UE. D’après la Banque nationale, le taux d’emploi des exilés - qui disposent d’un titre de séjour dans le pays - s’élève à 78 %, devant l’Allemagne (73 %), l’Italie (71 %) et la France (70 %). Des chiffres rendus possibles grâce à un contexte économique post-pandémie favorable. Depuis 2020, « l’accès à l’emploi des migrants s’est accéléré », note cette étude.Une situation qui s’explique en partie par les mesures prises par Madrid pour faciliter l’accès à l’emploi des exilés qui s’installent sur son territoire. En septembre 2022, le gouvernement a validé une réforme permettant à des milliers d’entre eux d’accéder au marché du travail. Celle-ci a notamment permis aux personnes en situation irrégulière mais qui peuvent justifier d’un séjour dans le pays d’au moins deux ans d’obtenir un titre de séjour de 12 mois, à une condition : effectuer une formation dans les secteurs qui manquent de main-d’œuvre.
    Les premières victimes des inégalités soulevées dans le rapport restent les personnes en situation irrégulière sur le sol espagnol. Parmi ces sans-papiers, il y a « des familles avec des enfants qui ne peuvent pas accéder à la santé ou à l’éducation », « victimes d’un système pervers qui les maintient dans l’extrême précarité », avait dénoncé Lamine Sarr à InfoMigrants, membre du mouvement Regularizacion Ya.Le groupe est à l’origine d’une pétition citoyenne de 700 000 signatures, réclamant la régularisation des sans-papiers en Espagne.
    Pour les défenseurs du projet, le texte vient combler une défaillance administrative qui empêche les exilés d’accéder à des droits fondamentaux et de bénéficier des services publics. « Nous faisons partie de la société et nous effectuons des travaux essentiels, mais nous ne pouvons pas louer d’appartement, ou signer un contrat », affirme le mouvement. « On nous dit que nous sommes essentiels, mais il nous manque les droits les plus élémentaires ».

    #Covid-19#migrant#migration#espagne#immigration#travailleurmigrant#economie#inegalite#sante#education#logement

  • Au Malawi, les candidats à l’émigration en Israël manifestent leur impatience
    https://www.lemonde.fr/afrique/article/2024/11/20/au-malawi-les-candidats-a-l-emigration-en-israel-manifestent-leur-impatience

    Au Malawi, les candidats à l’émigration en Israël manifestent leur impatience
    Par Noé Hochet-Bodin
    Publié aujourd’hui à 07h00
    C’était en apparence un rassemblement classique contre le chômage et la hausse du coût de la vie. Le 12 novembre, des centaines de manifestants se sont massés aux abords de Capital Hill, le siège de la présidence malawite, à Lilongwe. A un détail près : ils ne demandaient pas à leur gouvernement de créer de l’emploi ou de résoudre la crise économique, mais de les envoyer le plus rapidement possible en Israël et de tenir une promesse émise par les autorités en octobre 2023. Onze d’entre eux ont été arrêtés par la police, signe que le sujet est sensible.
    Après l’attaque du Hamas, le 7 octobre 2023, le Malawi s’était empressé de signer un accord bilatéral de travail avec l’Etat hébreu pour tenter de combler le départ précipité d’environ 30 000 travailleurs agricoles d’origine palestinienne ou venus d’Asie. L’accord initial prévoyait l’envoi de 10 000 agriculteurs malawites pour pallier ce manque de main-d’œuvre. Le ministre israélien de l’économie, Nir Barkat, évoquait même l’idée que « 100 000 » travailleurs agricoles pourraient rejoindre les fermes israéliennes. Une aubaine qui avait alors soulevé l’espoir dans ce pays rural et pauvre qui s’enfonce dans la crise économique.
    Mais, un an après la signature de ce protocole d’accord, à peine un millier d’ouvriers agricoles malawites ont rejoint l’Etat hébreu. Depuis, le recrutement fait du surplace et engendre la frustration de plus de 3 000 jeunes demandeurs d’emploi. Inscrits sur les listes, ils attendent désespérément un feu vert pour rallier Israël.
    Tapson Maganga, un agriculteur de 34 ans, a quitté en décembre 2023 le nord du Malawi, où il travaillait dans des plantations d’oranges et de caoutchouc, pour s’installer à Lilongwe, « prêt au grand départ ». « J’ai tout plaqué après la promesse du gouvernement », raconte celui qui n’a plus de revenus mais une femme et deux enfants à charge. « Evidemment, nous sommes en colère. On nous promet un contrat de cinq ans, payé huit fois plus qu’ici, et puis on nous laisse dans le flou », dit-il. Son emploi précédent était rémunéré à peine 200 dollars (189 euros) par mois. Le gouvernement lui a depuis fait miroiter un salaire de 1 600 dollars en Israël.
    Tapson Maganga se dit prêt à tout pour quitter un Malawi en crise, miné par le surendettement et plongé dans une telle pénurie de devises étrangères que le gouvernement se retrouve incapable d’importer du carburant. Pour le président Lazarus Chakwera, fervent soutien de l’Etat hébreu, l’accord a été pensé comme un moyen de stopper l’hémorragie économique : entre novembre 2023 et janvier 2024, les fonds envoyés par les travailleurs malawites exportés en Israël s’élevaient à 735 000 dollars.
    « Le principal bénéfice, ce sont les devises », assume la députée Joyce Chitsulo, qui a participé à l’ouverture de l’ambassade du Malawi à Tel-Aviv, en avril. « Je comprends que des jeunes qui gagnent moins de 1 dollar par jour veuillent absolument partir, dit l’opposant et ancien ministre Kondwani Nankhumwa. Mais envoyer des personnes dans un pays en guerre comme Israël, dont certains pays retirent leur main-d’œuvre, est ahurissant. » Joyce Chitsulo, elle, ne souhaite pas s’attarder sur les conditions de sécurité des ressortissants malawites. Sur la question des risques courus et de l’assurance, les clauses de l’accord bilatéral demeurent confidentielles.
    « Je suis l’un des plus chanceux : je suis parti au début de la vague de recrutement et je ne me suis jamais senti en danger », confie Moses (il n’a pas souhaité donner son nom de famille), qui ramasse des raisins dans une exploitation de Kiryat Gat, une ville située à 20 kilomètres de la bande de Gaza. S’il transfère tous les mois une partie de son salaire au Malawi, « d’autres n’ont pas cette chance », reconnaît-il, en référence aux travailleurs sous-payés. En février, vingt-trois d’entre eux se sont échappés de leur ferme pour aller trouver un emploi dans les grandes villes du pays. Depuis, d’autres les ont rejoints. En mai, la police israélienne a expulsé douze Malawites qui travaillaient illégalement dans une boulangerie de Tel-Aviv.
    Ces agissements ternissent-ils l’image du Malawi, seul pays africain à avoir signé ce type d’accord bilatéral de travail avec l’Etat hébreu ? « Il y a eu des erreurs, assure Michael Lotem, l’ambassadeur israélien à Lilongwe. On ne peut pas se permettre d’employer des chauffeurs de taxi pour travailler dans les champs. Recruter les mauvaises personnes ne ferait qu’ajouter à l’immigration illégale en Israël. »
    Selon le diplomate, ces « agissements » ne remettent pas en cause l’esprit du traité, qu’il souhaite même étendre à des emplois dans le bâtiment et l’hôtellerie. « Nous voulons récompenser le Malawi, qui a toujours défendu la cause d’Israël », affirme-t-il. En témoigne l’opposition ou l’abstention systématique du pays d’Afrique australe lors du vote des résolutions des Nations unies réclamant un cessez-le-feu à Gaza ou la fin de l’occupation de la Palestine.

    #Covid-19#migrant#migration#malawi#israel#palestine#guerre#economie#travailleurmigrant#agriculture#sante#politiquemigratoire

  • Ukrainiens, Syriens, Afghans : ces réfugiés qui assemblent à Sochaux les Peugeot 3008
    https://www.lemonde.fr/economie/article/2024/11/04/ukrainiens-syriens-afghans-ces-refugies-qui-assemblent-a-sochaux-les-peugeot

    Ukrainiens, Syriens, Afghans : ces réfugiés qui assemblent à Sochaux les Peugeot 3008
    Par Sophie Fay (Sochaux (Doubs), envoyée spéciale)
    Ils sont arrivés de Baghlan, une ville de plus de 100 000 habitants au nord de Kaboul, en septembre 2021. Les deux frères Mamozai, Abdelrahman (25 ans) et Bilal (22 ans), travaillent désormais sur la chaîne de montage de l’usine Stellantis, à Sochaux (Doubs). Ce n’était pas leur métier ; ils étaient tous deux dans le commerce. Les voilà maintenant aguerris à l’« habillage caisse », sur un site qui sort une voiture toutes les soixante secondes : des Peugeot 3008 ou 5008, électriques, hybrides ou hybrides rechargeables à plus de 40 000 euros. Il faut tenir la cadence.
    Dans cette usine, qui emploie 6 000 personnes, dont un millier d’intérimaires, ils ne sont pas les seuls réfugiés. Leur parcours n’est pas même atypique. « Nous avons cinquante-huit nationalités », indique Séverine Brisson, responsable emploi. Il y a deux ans, en septembre 2022, en faisant visiter à la presse ce site complètement réorganisé pour être compacte et plus efficace, un responsable signalait la présence nouvelle sur la ligne de réfugiés ukrainiens, « avec même un couple d’avocats ».
    Le 13 septembre 2023, alors que Linda Jackson, patronne de la marque Peugeot, révélait la nouvelle 3008 aux loueurs de voitures (Avis, Hertz, Europcar…), des jeunes Syriens posaient tout sourire pour le photographe du Monde. Un an après, le 3 octobre, Elsa Pattarozzi, responsable de l’atelier de formation, a présenté au directeur général de Stellantis, Carlos Tavares, et au ministre délégué à l’industrie, Marc Ferracci, une trentenaire turque, installée depuis neuf ans à Montbéliard (Doubs), mais aussi un jeune recruté dans un quartier prioritaire de la ville et un réfugié afghan. La députée (Rassemblement national) du Doubs Géraldine Grangier, présente pendant la visite, est restée imperturbable. « Sans l’immigration, on ne sait pas faire dans l’industrie », constatait le ministre une dizaine de jours plus tard sur France Inter, alors qu’il était interrogé sur une éventuelle nouvelle loi sur l’immigration.
    Lire le reportage (septembre 2023) : Article réservé à nos abonnés Chez Peugeot, à Sochaux, nouveau modèle et petit moral
    Une fois formés, ils pourront intégrer la nouvelle équipe de nuit. Elle commence son activité lundi 4 novembre. Les ventes de Peugeot 3008 démarrent bien : 75 000 commandes, dont un quart d’électriques, ont déjà été enregistrées.Neuf sociétés d’intérim, sélectionnées par Stellantis, ont lancé le recrutement de 450 ouvriers (la moitié d’une équipe de jour). Les réfugiés sont les bienvenus. Dans l’usine, la moitié des travailleurs temporaires sont étrangers.
    Dans la salle de travaux pratiques de l’école de formation, à quelques dizaines de mètres de la chaîne de montage, les stagiaires, de quatre nationalités différentes, sont installés dans une petite cabine ouverte avec du matériel pour s’entraîner à la connectique. Il faut réaliser les bons branchements, selon les matériels, dans l’ordre
    Avant de commencer l’exercice, chaque « élève » regarde une vidéo sur une tablette : les bons gestes y sont filmés avec des explications simples. On sélectionne la langue de son choix. Les plus utilisées du moment apparaissent à l’écran : arabe, bosnien, perse, français, indonésien, pachtou, serbe, turc et ukrainien. Une intelligence artificielle a traduit les instructions. Un formateur encadre une quinzaine de stagiaires. Depuis août, pour préparer la mise en place de l’équipe de nuit, il en arrive une soixantaine par semaine. Et cela continue. Pour la plupart, c’est leur premier emploi.
    Avant d’arriver à Sochaux, dont ils avaient entendu parler « par des amis », les frères Mamozai sont passés par le programme hébergement, orientation, parcours vers l’emploi (HOPE), de l’Agence nationale pour la formation professionnelle des adultes (AFPA). Ce dispositif existe depuis 2017. « Nous hébergions des réfugiés dans nos logements, mais une fois leur demande d’asile acceptée, on ne les retrouvait pas dans nos centres de formation », explique Elise Bord-Levère, directrice des programmes nationaux de l’AFPA.
    HOPE est né pour leur en faciliter l’accès, avec quatre cents heures de cours de français à usage professionnel, un hébergement par l’AFPA et un soutien pour les démarches administratives et la recherche de logement pérenne. A la fin du programme, 78 % ont aussi un emploi. « Nous constituons des groupes de douze personnes dès que nous avons validé les besoins dans un métier avec une ou plusieurs entreprises », détaille-t-elle. Les candidats sont sélectionnés avec l’Office français de l’immigration et de l’intégration.
    La SNCF, Barilla, Suez, Starbucks, les entreprises du bâtiment ou de travail temporaire sont partenaires de ce programme qui a accueilli soixante-quatre nationalités, au rythme de 1 000 réfugiés par an. Les plus représentés sont soudanais, afghans, érythréens ou somaliens, et surtout des hommes jeunes. « Dans nos centres de Belfort ou de Vesoul, nous formons deux à trois groupes par an, en direction de l’industrie ou de l’intérim », explique Elise Bord-Levère.
    Au terme du programme HOPE, Abdelrahman et Bilal Mamozai ont été recrutés par une agence de travail temporaire d’insertion, Inéo, qui a pris le relais de l’AFPA. En moins de deux mois, les frères étaient installés dans un trois-pièces, formés aux droits et devoirs d’un locataire en France, aux règles de ponctualité professionnelle.
    « Le choc culturel est énorme », rappelle Stéphanie Pellicioli, qui supervise l’agence Inéo d’Arbouans (Doubs). « Les deux semaines de formation chez Stellantis, cet été, n’ont pas été faciles, mais une fois qu’ils ont été en activité, les retours ont été excellents », note Samir Lakcher, responsable adjoint de l’agence.
    L’objectif est maintenant qu’Abdelrahman et Bilal Mamozai obtiennent un contrat à durée indéterminée intérimaire – un CDII – dans une agence d’intérim classique et non plus d’insertion, comme Inéo. Un contrat stable, tout en travaillant, à la demande, pour plusieurs employeurs industriels de la région. Le CDI chez Stellantis, promesse d’une carrière au sein du géant de l’automobile, n’arrive pratiquement jamais.
    Est-ce un des facteurs qui rendent ces contrats d’intérim auprès de l’ancien Peugeot difficiles à pourvoir ? Dans la salle des fêtes La Roselière, jeudi 24 octobre, où se tient la huitième édition du Forum recrutement de la ville de Montbéliard – plus de 9 % de taux de chômage –, les agences de travail temporaire sont au coude-à-coude pour recueillir les CV. Plusieurs affichent le logo de Stellantis.
    Mais pas Triangle Intérim, dont la représentante, qui préfère ne pas donner son nom, est plus libre de parole. La première difficulté, c’est le salaire. « Les gens qui cherchent un emploi raisonnent généralement en fonction de leurs besoins, pas de leurs compétences. Ils additionnent leur loyer, leurs dépenses… et demandent à gagner 1 800 euros net par mois. L’industrie ne propose pas ça. Et chez Stellantis, tout le monde sait que les cadences sont élevées. Ils chôment aussi, de temps en temps », explique-t-elle. Le constructeur précise qu’un intérimaire gagne 1 900 euros brut par mois, 2 300 euros en équipe de nuit.
    Trouver les candidats n’est donc pas si facile. « Regardez mes cernes », plaisante à demi Donia (qui n’a pas souhaité donner son nom), très souriante. Elle travaille pour Gojob, start-up de l’intérim très liée à Stellantis. Elle a pris toute la journée des candidatures pour le constructeur. « On sait quelles sont les cadences, on le dit aux gens, on ne vend pas du rêve, mais notre adage est de donner sa chance à tout le monde », dit-elle en expliquant qu’elle est même allée recruter à la maison d’arrêt.
    L’agence, avec le constructeur, France Travail et l’appui de la sous-préfecture, multiplie aussi les opérations séduction dans les quartiers prioritaires de la ville. « J’en suis moi-même issue », tient à préciser la jeune femme, qui se bat pour mettre en place des navettes entre ces quartiers et l’usine, leur « poumon économique », dit-elle.Installées au marché de Montbéliard ou à Valentigney (Doubs), au sud de l’agglomération, avec une 3008 en démonstration, les équipes de recrutement parviennent à intéresser une centaine de personnes par opération. « Souvent, on nous dit que Stellantis paraît inaccessible », note Séverine Brisson. Brice Gaisser, responsable de l’équipe consacrée aux entreprises de France Travail pour le pays de Montbéliard, salue aussi ces formations longues que le constructeur propose aux personnes très éloignées de l’emploi. C’est « une belle opération, ça redonne un côté humain à Stellantis ».
    En attendant de convaincre les locaux, les premiers à se plaindre des salaires, le constructeur automobile a besoin des réfugiés pour tourner. « Au fond, rien ne change, cela a toujours été comme ça », souligne Sylvie Hummel, directrice de l’association Accueil résidentiel, insertion, accompagnement dans le logement, bailleur social et propriétaire d’une résidence face à la barrière d’entrée de l’usine. « Nous logeons encore les chibanis [“anciens” en arabe, des travailleurs âgés, souvent maghrébins, venus en France pendant les “trente glorieuses”], qui sont là depuis soixante ans, ne parlent pas français et se retrouvent à vieillir seuls dans nos résidences », explique-t-elle.
    C’est d’abord parce que l’obtention d’un logement est plus facile et moins cher que dans les métropoles, du fait de la démographie fléchissante dans le nord de la Franche-Comté, que les réfugiés y arrivent, expliquent Asmaé Doublali et Séverine Fulbat, responsables de l’hébergement à l’Association départementale du Doubs de sauvegarde de l’enfant à l’adulte (ADDSEA), qui gère des centres d’accueil pour demandeurs d’asile (218 places). L’emploi vient seulement après.« Stellantis est intéressant car il n’exige ni qualification ni niveau de langue. Les jeunes qui arrivent veulent travailler, vite », constate Séverine Fulbat. L’intérim qui leur permet de toucher les primes et les congés payés ne les gêne finalement pas tant que ça. Chez Stellantis, Frédéric Renaud, directeur des ressources humaines de l’usine de Sochaux, insiste sur la durée des contrats proposés : ils sont d’abord d’un mois, après la formation, pour voir si tout se passe bien, et plus longs ensuite. Pas de mission à la journée ni même à la semaine, très précaires.
    « Le risque, une fois qu’ils sont entrés chez Stellantis, est qu’ils renoncent aux cours de français, prévient tout de même Séverine Fulbat. Après leur journée ou leur nuit de travail, ils sont fatigués. » Or, la maîtrise de la langue est un facteur-clé de l’intégration.
    Après les Ukrainiens, les Syriens, les Afghans, qui seront les prochains sur la ligne de montage ? « On commence à voir arriver des Palestiniens et des Palestiniennes, des Géorgiens aussi », notent les deux responsables de l’ADDSEA, confrontées quotidiennement aux drames humains, qui accompagnent les vagues migratoires.

    #Covid-19#migrant#migration#france#economie#industrie#maindoeuvre#travailleurmigrant#refugie#sante#emploi

  • Guerre au Proche-Orient : les travailleurs migrants dans l’œil du cyclone au Liban - InfoMigrants
    https://www.rfi.fr/fr/moyen-orient/20241008-guerre-au-proche-orient-travailleurs-migrants-oeil-du-cyclone-africaine

    Guerre au Proche-Orient : les travailleurs migrants dans l’œil du cyclone au Liban
    Par RFI Publié le : 09/10/2024
    Les frappes israéliennes contre le Liban ont entraîné la fuite de plusieurs centaines de milliers de personnes et les bombardements de l’armée israélienne poussent les habitants de Beyrouth à quitter leurs maisons. Des dizaines de milliers de migrants originaires d’Asie ou d’Afrique travaillent au Liban et parfois cherchent à quitter le pays. Parmi eux, de nombreux employés de maisons, souvent des femmes, qui se retrouvent livrées à elles-mêmes.
    Ils sont quelque 250 000 travailleurs domestiques au Liban, surtout originaires d’Asie et d’Afrique. La plupart sont des femmes dont la quasi-totalité travaillent comme employées de maison sous le régime de la « kafala », un système traditionnel de parrainage qui régit la main d’œuvre étrangère Un système qui, selon les organisations de défense des droits de l’homme, ouvre la voie à bien des abus, comme la retenue des salaires et la confiscation des documents officiels. Les femmes domestiques sont ainsi privées de leur passeport, avant d’être placées comme domestiques sous la tutelle de familles libanaises.
    Avec la guerre, de nombreuses femmes ont été abandonnées par leurs employeuses . À Beyrouth, le Regroupement des migrantes d’Afrique noire (REMAN) vient en aide à ces Africaines en détresse. La Camerounaise Viany de Marceau fait partie du REMAN. Au micro de Sidy Yansané, de la rédaction Afrique, elle s’insurge du sort réservé à ces migrantes, parfois abandonnées par leurs patrons dont elles découvrent qu’ils ont abandonné la maison sans les prévenir. « Comment tu peux jeter quelqu’un qui n’est plus à ta charge ? Pendant la guerre ? » Et elle raconte la peur quand les murs tremblent sous les bombes.
    « Nous aimerons que nos États nous envoient des avions parce que le Liban confisquent nos passeports, même s’ils organisent maintenant une série de retours. » Et comment payer le billet d’avion, reprend Viany de Marceau : « Payer un billet d’avion au Liban pour nous sans papiers, ça dit suivre une procédure qui prend au moins trois mois !... Nous aimerions que nos États prennent des mesures... nous devons avoir au moins de quoi manger. Nous devons avoir de quoi nous chauffer ».
    Lundi 7 octobre, Le Nigeria annonçait son intention de procéder au rapatriement de ses ressortissants. Quelque 2 000 Nigérians résident à Beyrouth et Abuja se mobilise pour rapatrier un quart de ses citoyens. « L’évacuation ne concerne pas uniquement nos ressortissants nigérians, mais également des Libanais détenteurs d’un passeport nigérian, expliquait Alkasim Abdulkadir, porte-parole du ministère des Affaires étrangères au micro de Christina Okello, de la rédaction Afrique. Ils sont une centaine à Beyrouth. Si tous nos citoyens, qui sont environ 2 000, veulent rentrer, ils feront partie du protocole d’évacuation. Le gouvernement nigérian a affrété un avion C-130 pour les évacuer et les ramener au Nigeria. Un protocole d’évacuation est déjà en place. Nous attendons simplement que les autorités libanaises nous assurent qu’elles sont prêtes pour que l’avion puisse atterrir à Beyrouth. » Toutes les employées de maison ne subissent pas cette guerre de la même manière. Notre envoyée spéciale au Liban, Aabla Jounaidi a ainsi rencontré Bitania, employée éthiopienne dans une famille libanaise. Elle va pouvoir rentrer dans son pays, avec l’aide de ses employeurs.
    Des migrants travaillant comme domestiques au Liban se sont retrouvés enfermés dans des maisons par leurs employeurs qui ont fui les raids aériens israéliens, s’est inquiétée vendredi 3 octobre à Genève l’agence de l’ONU pour les migrations. D’autres, qui ne parlent souvent pas arabe, se retrouvent abandonnés à la rue. « Nous avons vu dans le sud (du Liban) que les employeurs partaient mais qu’ils laissaient leurs employés de maison dans la rue, sans les emmener avec eux ou, pire, qu’ils les enfermaient dans la maison pour s’assurer qu’elle est gardée pendant qu’ils vont chercher la sécurité ailleurs », a déploré Mathieu Luciano, le chef du bureau de l’Organisation internationale pour les Migrations (OIM) au Liban, dans un point presse de Beyrouth. « Beaucoup sont sans papiers (...). En conséquence, il sont très réticents à l’idée de demander une aide humanitaire car ils craignent d’être arrêtés et peut-être expulsés ». Leurs options pour s’abriter sont très réduites, a souligné ce responsable, qui avait visité la veille un abri dans la capitale libanaise où se sont réfugiées 64 familles soudanaises qui « n’ont nulle part où aller ».
    L’OIM s’est penchée sur le sort de 170 000 travailleurs migrants au Liban, dont un grand nombre sont des employées de maison en provenance d’Ethiopie, du Kenya, du Sri Lanka, du Soudan, du Bangladesh ou des Philippines, rapporte l’Agence France presse.
    L’organisation est de plus en plus contactée par des migrants qui veulent rentrer chez eux et nombre de pays ont demandé son assistance pour évacuer leurs ressortissants. Toutefois, une telle aide « rendrait nécessaire un financement important, qu’actuellement nous n’avons pas », a relevé M. Luciano.

    #Covid-19#migrant#migration#liban#israel#guerre#sante#travailleurmigrant#OIM#ethiopie#kenya#srilanka#soudan#bangladesh#philippines#retour#nigeria

  • Dans le Vaucluse, des saisonniers étrangers traités comme des esclaves | Alternatives Economiques
    https://www.alternatives-economiques.fr/vaucluse-saisonniers-etrangers-traites-esclaves/00112209

    Près de chez vous Dans le Vaucluse, des saisonniers étrangers traités comme des esclaves
    Le 26 Août 2024
    Au pied du mont Ventoux, comme ailleurs en France, certains saisonniers agricoles étrangers sont particulièrement maltraités par leurs employeurs. Les syndicats tentent de réagir.
    Par Solange de Fréminville
    Pas de salaire, pas de jour de repos, un hébergement indigne. Sous l’étincelant soleil de Provence, au pied du mont Ventoux, dix-sept saisonniers agricoles marocains ont été réduits au cours de l’été 2023 à ce qui s’apparente à de l’esclavage.

    #Covid-19#migrant#migration#france#economie#migrationsaisonniere#agriculture#travailleurmigrant#sante#droit#esclavage#maroc

  • Immigration clandestine : « Les politiques prennent des positions martiales tout en sachant que tenir leurs promesses mettrait à mal des pans entiers de l’économie »
    https://www.lemonde.fr/idees/article/2024/07/06/immigration-clandestine-les-politiques-prennent-des-positions-martiales-tout

    Immigration clandestine : « Les politiques prennent des positions martiales tout en sachant que tenir leurs promesses mettrait à mal des pans entiers de l’économie »
    Alice Mesnard économiste à la City University of London
    La lutte contre l’immigration clandestine est aujourd’hui considérée comme une priorité par plus de la moitié des Français et le Rassemblement national a mis ce combat au cœur de son programme. Mais combien de familles seraient dans le désarroi sans ces « illégaux » qui prennent soin de leurs enfants et de leurs parents âgés ? Combien d’exploitations agricoles, de restaurants, de services de livraison seraient contraints de stopper leur activité ? Combien de chantiers s’arrêteraient ? Ce n’est pas un hasard si la cheffe de l’exécutif italien, Giorgia Meloni, après s’être engagée haut et fort à réduire l’immigration, a ensuite suscité la venue de 450 000 étrangers pour répondre aux besoins de main-d’œuvre de l’Italie. En réalité, les politiques ont intérêt à prendre des positions martiales sur ce thème de l’immigration clandestine, très porteur sur le plan électoral. Mais ils savent aussi que tenir leurs promesses et stopper vraiment ces arrivées mettrait à mal des pans entiers de l’économie et déséquilibrerait la société.
    La multiplication des barrières à la frontière entre les Etats-Unis et le Mexique, avec notamment le célèbre mur promu par Donald Trump, est un bon exemple de mesures spectaculaires prises pour impressionner le grand public, malgré une efficience discutable. Les recherches ont montré que le renforcement continu des contrôles à cette frontière avait suscité une hausse des tarifs pratiqués par les passeurs et augmenté les risques pris par les migrants, sans provoquer de diminution sensible du nombre d’entrées irrégulières sur le sol des Etats-Unis.
    De même, prôner en France, comme on le fait aujourd’hui, une multiplication des contrôles policiers aux frontières et dans l’espace public ne garantit pas des résultats probants. En effet, plus les clandestins craignent de se faire arrêter, plus ils se trouvent sous l’emprise des mafias qui leur font franchir les frontières. La peur les amène à céder à tous les rackets, permettant aux mafias de gagner davantage et incite donc celles-ci à développer encore plus leur juteux business.
    Assécher le marché des passeurs nécessite une tout autre stratégie, beaucoup moins facile à « vendre » aux électeurs, et en particulier aux milieux économiques. Une des solutions les plus efficaces pour freiner l’immigration irrégulière serait en effet de multiplier les visas de travail tout en augmentant les effectifs de l’inspection du travail pour pouvoir repérer les employeurs de clandestins et les sanctionner (« Temporary foreign work permits : honing the tools to defeat smuggling », Emmanuelle Auriol, Alice Mesnard et Tiffanie Perrault, European Economic Review, vol. 160, 2023).
    Cette politique-là a un véritable effet dissuasif car les sans-papiers finissent alors par avoir des difficultés à accéder à un emploi − et donc à un revenu. Ceux qui, encore dans leurs pays, voudraient suivre la même voie et venir travailler en France sans permis sont informés de ces difficultés et se découragent. Les mafias ont du mal, de leur côté, à recouvrir leurs fonds. Le business model du trafic d’êtres humains est mis en cause.
    Mais s’attaquer ainsi aux employeurs de clandestins n’a rien d’évident. Sur le plan pratique, cela implique de recruter de nouveaux inspecteurs du travail alors que leur nombre est déjà inférieur de 20 % aux besoins. Cela nécessite surtout de donner une alternative aux dirigeants d’entreprise concernés, car certains fraudent peut-être volontairement, abusant de la vulnérabilité des sans-papiers, mais beaucoup n’ont pas le choix dans un contexte où la pénurie de main-d’œuvre légale, très forte, met parfois en danger la pérennité même de leurs activités.
    Il est donc indispensable, en parallèle à cette politique répressive, d’augmenter largement le nombre de visas de travail accordés. Ce que se garde bien de proposer le Rassemblement national.
    Tous les niveaux de qualification dont l’économie a besoin doivent être concernés, et pas seulement les talents exceptionnels. Les types de visas doivent par ailleurs être aussi diversifiés que possible, plus ou moins coûteux en fonction des besoins de recrutement des différents secteurs économiques, avec potentiellement un soutien de certaines professions en cas d’urgence. Les agriculteurs corses ont ainsi contribué à faire venir des travailleurs du Maroc pour la récolte des clémentines.
    Si l’on souhaite vraiment limiter l’immigration clandestine, comme le réclame une majorité de Français, il est impossible de biaiser : un développement de l’immigration légale sera indispensable.
    Dès lors, les postures politico-électorales doivent cesser. Le débat démocratique doit se centrer sur les vraies questions, c’est-à-dire la manière d’organiser cette immigration économique : avec quels types de visas ? proposés à quels coûts ? pour quelles durées ? avec quelles protections pour les travailleurs ?

    #Covid-19#migrant#migration#politiquemigratoire#economie#election#travailleurmigrant#immigrationeconomique#sante

  • En Israël, les entrepreneurs face au dilemme de la main-d’œuvre palestinienne
    https://www.lemonde.fr/international/article/2024/03/23/en-israel-les-entrepreneurs-face-au-dilemme-de-la-main-d-uvre-palestinienne_

    En Israël, les entrepreneurs face au dilemme de la main-d’œuvre palestinienne
    Par Jean-Philippe Rémy (envoyé spécial, Jérusalem et Tel-Aviv)
    L’annulation, après l’attaque du 7 octobre, des permis grâce auxquels 200 000 travailleurs de Cisjordanie entraient chaque jour sur le territoire israélien, a plongé le secteur du BTP dans la crise.
    Au-dessus de l’autoroute saturée où les voitures roulent pare-chocs contre pare-chocs, l’échangeur inachevé semble suspendu dans les airs, comme une promesse non tenue de fluidité du trafic. Il manque des morceaux géants de tablier, à une vingtaine de mètres du sol, rendant inutilisable ce nœud autoroutier, aux abords de Tel-Aviv. Au-delà de l’embouteillage, la ville se devine au loin avec ses tours, souvent entourées de grues à l’arrêt. Partout, les chantiers d’infrastructures paraissent gelés, faute d’ouvriers pour les mener à bien. C’est l’un des effets de la guerre entre Israël et le Hamas, dont les répercussions économiques sont profondes.
    Les travailleurs palestiniens qui bâtissaient le réseau routier et qui montaient les immeubles en Israël n’ont pas déserté au début du conflit, déclenché par le massacre du 7 octobre 2023. Leurs permis ont été collectivement annulés. Sur les 200 000 habitants des territoires occupés autorisés à travailler en Israël avant la guerre, 80 000 étaient employés dans le secteur du bâtiment. Un rapport de l’Organisation internationale du travail a établi, à la mi-mars, que plus de 300 000 emplois – tous secteurs confondus – avaient été perdus au total en Cisjordanie depuis le 7 octobre. Conséquences directes : un manque à gagner de 25,5 millions de dollars par jour (23,5 milliards d’euros) et un taux de chômage qui devrait atteindre 42,7 % fin mars. Hativ Morad, un entrepreneur palestinien d’Israël, se désole pour ses ex-employés de Cisjordanie : « On était soixante au total dans la société, on n’est plus que six, dont mes trois enfants. Tous ces employés ne touchent rien, et ils n’ont pas d’économies. Leur situation est terrible. »
    Au centre de Tel-Aviv, au 11e étage de la tour Migdal Shalom – la première de la ville, construite en 1965 –, Raul Srugo, le président de l’Association des constructeurs d’Israël, fait les comptes de ce désastre, côté entrepreneurs. Le BTP représente 6,2 % du produit national brut israélien, et contribue pour près de 20 % aux taxes perçues par l’Etat, engendrant une perte de revenus fiscaux depuis le 7 octobre qu’il estime à 10 milliards d’euros. La moitié environ des chantiers du pays est à l’arrêt. Les autres fonctionnent en sous-régime. Les 80 000 travailleurs de Cisjordanie sont traditionnellement chargés du gros œuvre dans le bâtiment. Les finitions, dans une subdivision du travail aux règles non écrites, incombent aux Palestiniens d’Israël.
    Une partie des 25 000 travailleurs migrants présents en Israël avant le 7 octobre ont quitté le pays. Certains sont revenus, mais en nombre insuffisant pour assurer la continuité des travaux. « La Chine ne veut pas que ses travailleurs retournent en Israël, parce qu’ils sont dans l’autre camp, celui de la Russie et de l’Iran. Alors on cherche à faire venir, en ce moment, des Indiens », explique Raul Srugo. Derrière cette situation de crise se dessine, en filigrane, une crise plus profonde que celle donnée à voir par les statistiques macroéconomiques. Une partie de l’opinion est viscéralement opposée au retour des travailleurs palestiniens dans les villes. Et certains entrepreneurs tentent de penser un monde d’après la guerre, sans cette main-d’œuvre.
    Le PDG d’une des plus importantes compagnies de construction du pays, qui rentre d’un séjour en Moldavie pour y recruter des travailleurs, commence par avancer : « Après le 7 octobre, je ne vois pas comment nous pourrions envisager de voir les travailleurs palestiniens revenir dans nos villes. » Puis il se reprend, affirme que c’est son épouse qui le pousse dans cette voie : « Elle a peur pour les enfants, vous comprenez, on ne peut pas les laisser partir à l’école avec des Palestiniens dans la ville », plaide-t-il. Puis il demande qu’on ne cite pas son nom, embarrassé par ses propres propos, pourtant similaires à ceux tenus par de nombreuses sources.
    Raul Srugo dénonce cette « illusion dangereuse » et explique : « On peut se mettre la tête dans le sable et se dire : “On ne travaillera pas avec les Palestiniens”, mais c’est complètement irréaliste. D’abord, on a besoin de travailler ensemble, et, de plus, on ne pourra jamais remplacer totalement les gens avec qui on a l’habitude de fonctionner. » Des organisations professionnelles sont actuellement en train de recruter à tour de bras des ouvriers en Inde, en Moldavie ou au Sri Lanka, trois pays avec lesquels Israël a signé des accords bilatéraux pour favoriser les transferts de main-d’œuvre. Seuls quelques centaines de ces employés sont jusqu’ici arrivés sur le territoire israélien, une goutte d’eau.
    A Givat Shmuel, une agglomération prospère non loin de Tel-Aviv, Amit Gotlib a dû interrompre ses chantiers d’immeubles de luxe. « Balagan ! » (« C’est le chaos »), se désole-t-il. « On a travaillé avec des Palestiniens depuis toujours. On se sentait comme une famille. Certains étaient dans cette entreprise, que mon père a fondée il y a vingt-sept ans, bien avant que je ne la rejoigne moi-même. Mais ce temps est terminé. Il nous faut des travailleurs étrangers, et il faut que le gouvernement nous aide en supprimant la bureaucratie. Même les clients ne veulent plus qu’on ait des Palestiniens sur les chantiers où l’on construit leurs maisons. Moi, avant le 7 octobre, je faisais la différence entre les terroristes et les autres. Désormais, je ne sais plus… »Des maires de villes de l’étroite plaine côtière, entre Tel-Aviv et la Cisjordanie, ont fait de cette peur des Palestiniens un thème de campagne, notamment à l’approche des élections municipales du 27 février. Il s’agissait de capitaliser sur les peurs des électeurs pour bénéficier de leurs suffrages. « Les maires ont joué sur la corde de la peur des Palestiniens pour se faire élire. C’est de la schizophrénie ! Ils savent pourtant très bien qu’ils ont besoin de travailleurs, à commencer par leurs municipalités », analyse une source au sein du secteur, qui refuse de voir son nom cité. Tout comme les édiles de la région refusent de reconnaître qu’ils s’échinent à purger leurs centres-villes de toute présence palestinienne.La peur et son exploitation l’emportent largement sur le réalisme, estime Raul Srugo : « Bien sûr, rien ne sera plus jamais comme avant. Le 7 octobre constitue un traumatisme majeur. Mais il est illusoire de se figurer qu’on va se séparer des Palestiniens. Nous avons des besoins mutuels, et c’est injuste de condamner tout le monde. Il y a des gens qui ont juste besoin de gagner leur vie. Et du reste, de tous les employés du secteur de la construction, depuis vingt ans, aucun n’a été impliqué dans un acte de violence. »
    L’économie d’Israël est « dépendante des travailleurs palestiniens depuis 1967 [date de la conquête et de l’occupation de Gaza, Jérusalem-Est et de la Cisjordanie, lors de la guerre des Six-Jours], rappelle Efrat Tolkowsky, spécialiste des questions d’immobilier à la faculté Reichman, à Herzliya, au nord de Tel-Aviv, avant d’ajouter : C’est très triste ce qui est arrivé récemment. Certaines villes ont interdit aux travailleurs palestiniens de pénétrer dans le centre, après que des plaintes sont parvenues à la municipalité. » Un phénomène impossible à quantifier, mais encouragé par une partie de la classe politique, à l’instar de Gideon Saar, un ancien ministre de la justice. « Laisser pénétrer en Israël des travailleurs venus d’un territoire peuplé d’ennemis alors que nous sommes en pleine guerre serait une erreur terrible que nous paierions au prix du sang », a-t-il récemment déclaré.
    A Ra’anana, une banlieue chic au nord de Tel-Aviv, les projets immobiliers sont en grande partie à l’arrêt. Ron Brick, à la tête de la compagnie Liran, opérait jusqu’au 7 octobre dans ce secteur. « On était certains que les Palestiniens de Cisjordanie seraient réautorisés à revenir travailler. Mais au moment où la situation semblait devenir propice à un assouplissement des règles, il y a eu une attaque ici, à la mi-janvier, à Ra’anana. » Deux de ses anciens employés, parvenus à s’infiltrer en Israël, ont foncé dans des passants avec leur véhicule, faisant un mort et dix-sept blessés. Le chef d’entreprise se dit « pessimiste » en raison du climat de défiance profonde qui continue, selon lui, de régner : « Je me dis qu’on ne reviendra jamais à un retour des Palestiniens au grand complet. On autorisera sans doute seulement certains travailleurs, les plus âgés. Et c’est une séparation qui nous fait beaucoup de mal, à tous. La peur est là pour durer. Ces gens ont construit ce pays, et maintenant on les traite en ennemis. »

    #Covid-19#migrant#migration#israel#palestien#cisjordanie#economie#travailleurmigrant#chine#inde#srilanka#moldavie#sante#conflit#crise

    • https://fr.timesofisrael.com/malgre-une-apparente-interdiction-des-dizaines-de-milliers-de-pale

      Malgré une apparente interdiction, des dizaines de milliers de Palestiniens travailleraient en Israël
      Si le ministre de la Défense et l’armée avaient interdit l’entrée de ces travailleurs dans le pays après le 7 octobre, une chaîne de télévision dit qu’environ 2 400 entreprises ont été exemptées "à des fins humanitaires"
      (...) La Treizième chaîne a indiqué qu’une longue liste d’entreprises israéliennes sont parvenues à obtenir des exemptions à des fins « humanitaires », ce qui les autorise à employer des ouvriers et autres employés palestiniens et ce même si le travail en question n’a apparemment que peu de lien avec l’humanitaire – sont ainsi concernés des hôtels, des boulangeries ou des usines de fabrication de meubles, par exemple.

      Environ 15 000 Palestiniens de Cisjordanie et 18 500 personnes provenant de la bande de Gaza entraient en Israël, tous les jours, avant le 7 octobre. Les permis de travail avaient toutefois été gelés par le ministre de la Défense Yoav Gallant et par le chef d’état-major Herzi Halevi pour des raisons de sécurité après l’attaque dévastatrice commise par le Hamas au sein de l’État juif.
      (...) Selon la Treizième chaîne, environ 2 396 entreprises et institutions ont néanmoins obtenu des exemptions – avec des desseins qui ne peuvent parfois aucunement être qualifiés d’humanitaires.

      Des firmes israéliennes majeures, comme le géant alimentaire Osem, l’entreprise d’ameublement Aminach et la chaîne de boulangerie Berman ont réussi à obtenir les autorisations nécessaires pour faire entrer des employés palestiniens au sein de l’État juif, a annoncé le reportage.

      Des hôtels, des producteurs alimentaires, des boulangeries, des garages automobiles, une usine de fabrication de fenêtres, une société événementielle et une firme de traitement des déchets ont ainsi obtenu des permis d’entrée dans le pays pour leurs ouvriers palestiniens.

      Ce sont des dizaines de milliers de Palestiniens qui viennent donc quotidiennement dans le pays pour y travailler, a noté la chaîne.

      Tsahal a déclaré à la Treizième chaîne que c’était le ministère de l’Économie qui avait la responsabilité des exemptions délivrées aux nombreuses entreprises – ce que le ministère a nié avec vigueur.

      « La seule agence autorisée à approuver l’entrée des ouvriers de Cisjordanie est le Bureau du Coordinateur des activités gouvernementales dans les Territoires [le COGAT qui dépend du ministère de la Défense], conformément aux politiques mises en œuvre par le gouvernement », a fait savoir le ministère.

      Ni le ministère de la Défense, ni le COGAT n’ont répondu à une demande de réaction.

      Le ministère de l’Économie a déclaré être « fermement opposé à l’idée d’autoriser les ouvriers palestiniens à entrer travailler en Israël », ajoutant qu’il s’efforce actuellement « de faire venir une main-d’œuvre issue de pays pacifiques ».

      En effet, le ministre de l’Économie, Nir Barkat, s’est récemment querellé sur la question des travailleurs étrangers avec le Premier ministre Benjamin Netanyahu, accusant le Premier ministre de reporter une décision du cabinet qui ouvrirait la porte à l’arrivée d’un grand nombre d’ouvriers et autres employés étrangers en remplacement des Palestiniens.

      (...) « Nous parlons aujourd’hui d’un ralentissement d’environ 50 % dans les activités du secteur de la construction », a commenté Dan Catarivas, président de la Fédération israélienne des Chambres de commerce binationales, auprès de l’AFP.

      « Mais il y a aussi un grand manque dans ce que nous appelons les secteurs ‘essentiels’ comme l’alimentation, les produits pharmaceutiques ou la maintenance des infrastructures d’assainissement, par exemple », a-t-il ajouté.