Depuis 2021 étaient financées, de manière expérimentale, 26 structures de santé dans des quartiers populaires, qui ont fait leur preuves. Mais le couperet budgétaire vient de tomber : l’expérimentation cesse, et les centres concernés ne pourront plus compter que sur des aides de l’État très fortement diminuées.
« On nous prive du jour au lendemain de l’essentiel de nos financements, on est menacés de fermeture dès le mois d’avril. C’est un tel mépris institutionnel des professionnels, un manque de respect total pour les habitants des quartiers populaires. Depuis hier, on leur distribue des tracts à l’accueil. Ils nous soutiennent et ils nous disent : “vous étiez à notre fête de quartier”, “vous avez accompagné notre sortie scolaire”. On fait partie de la vie des gens », résume Élisa Francfort, coordonnatrice du Château en santé, situé au pied des barres d’immeubles du quartier Kalliste à #Marseille (Bouches-du-Rhône).
Mediapart a consacré de nombreux reportages à ce centre de santé (ici et là) , mais aussi à la Case de santé à #Toulouse (Haute-Garonne), au Village 2 santé à #Échirolles, près de Grenoble (Isère), à la maison de santé Pyrénées-Belleville à #Paris, ou encore à la Place Santé, au cœur de la cité des Francs-Moisins à #Saint-Denis (Seine-Saint-Denis).
Ces structures sont des pionnières de la #santé communautaire en France, qui mélange du #soin et du travail social pour aller vers les habitants des #quartiers_populaires, souvent éloignés des soins, isolés, égarés dans les méandres du système de santé, sans droits, etc.
Depuis juin 2025, les acteurs et actrices du secteurs réclamaient une réunion au ministère de la santé, pour enfin être informé·es des « arbitrages » sur leur modèle. Elle a eu lieu le jeudi 29 janvier. La médecin généraliste Dora Lévy explique : « On s’attendait à une baisse de nos financements. Mais pas à ça ! » « Pendant vingt minutes, ils nous ont expliqué qu’ils voulaient nous sécuriser. Ils l’ont dit vingt fois », complète Élisa Francfort.
Finalement, le conseiller de la ministre de la santé, Stéphanie Rist, leur a annoncé leur entrée dans le dispositif #France_santé, voulu par le premier ministre Sébastien Lecornu. Une labellisation de cent vingt maisons de santé qui bénéficieront d’une subvention de 50 000 euros par an. « Notre cahier des charges n’a rien à voir, et notre enveloppe budgétaire non plus », déplore la docteure Lévy. La maison de santé Pyrénées-Belville perçoit par exemple « 600 000 euros par an de subventions ».
La fin d’une « dynamique incontestable »
Cette réunion a donc acté la fin de l’expérimentation de vingt-six structures d’exercice coordonné participatives (Secpa), labellisées par le ministère de la santé en 2021 et 2022 dans des quartiers populaires de Dunkerque à Poitiers, ou de Belfort à Valence. Elles bénéficiaient d’un financement de 10 millions d’euros par an environ, soit 380 000 euros en moyenne par structure.
« C’est le ministère de la santé qui est venu nous chercher pour qu’on développe notre modèle dans le cadre d’une expérimentation », rappelle Élisa Francfort. « Ils ont pris conscience des inégalités de santé pendant le #covid_, prolonge Benjamin Cohadon, coordonnateur du Village 2 santé d’Échirolles. _Car la mortalité a été très forte dans les quartiers populaires, là où vivent les “premiers de corvée” », c’est-à-dire les soignant·es, caissières, livreurs, éboueurs, etc., en première ligne durant la pandémie.
« On a travaillé avec eux sur le cahier des charges, poursuit la médecin généraliste Jessica Guibert, l’une des fondatrices du Village 2 santé. On a pu développer ce qu’on faisait jusque-là en bricolant : pas seulement des soins, mais aussi de l’accès aux droits, de l’interprétariat, des groupes ou des ateliers dédiés à l’alimentation, à la lutte contre les violences et les discriminations, à la prévention des risques du travail, etc. Car tout cela a un impact sur la santé. »
La méthode de l’#expérimentation prévoyait une évaluation avant une éventuelle #généralisation. Entre 2024 et 2025, ces vingt-six structures ont donc été évaluées à plusieurs reprises, toujours de manière positive. En avril 2025, le conseil stratégique de l’innovation en santé, qui dépend du ministère de la santé, a voté « à l’unanimité » pour leur entrée dans le droit commun parce qu’il les juge « efficaces », portées par une « dynamique incontestable ».
Tout semblait donc prêt pour l’entrée de la #santé_communautaire dans le droit commun en France. Le processus a suivi son cours sous les nombreux et nombreuses ministres de la santé qui se sont succédé. Mais au moment de trouver des financements pérennes, le couperet budgétaire est tombé.
« On a investi beaucoup d’énergie, on a embarqué des équipes, des habitants du quartier, on a augmenté le nombre de nos patients, qui sont de plus en plus lourds. Certains ont investi dans de nouveaux locaux, parfois sur leurs propres fonds, et ne pourront pas se retourner », met en garde Dora Lévy.
« Pérennisées et financées », mais...
De très nombreuses études scientifiques (par exemple ici) ont pourtant démontré l’efficacité de cette approche de la santé, y compris d’un point de vue économique : les patients vont mieux, et leurs frais de santé en sont donc diminués. En 2021, les pouvoirs publics semblaient l’avoir compris.
Mais c’est surtout « un bon modèle de santé, aux effets bénéfiques, poursuit Dora Lévy. On fait sortir les gens de situation terribles d’isolement, de maladie, de violences. Nous, les médecins, nous ne sommes plus tout seuls, démunis face à des situations très complexes. »
Dans le quartier parisien Pyrénées-Belleville, la maison de santé s’adresse aux populations d’un centre d’hébergement et de réinsertion sociale, d’un foyer de travailleurs migrants, de personnes âgées très isolées dans cet arrondissement parisien, visitées à domicile par les équipes d’infirmiers et d’infirmières.
À Marseille, le Château en santé emploie un médiateur qui est aussi interprète pour la population turque et kurde, très nombreuse dans le quartier. À Échirolles, le recours à un service d’interprétariat a été généralisé, car « on s’est rendu compte que l’interprétariat par des proches pouvait être très néfaste », explique Jessica Guibert.
Elle insiste aussi sur le travail « des accueillant·es » qui va bien au-delà du secrétariat : « Elles prennent des rendez-vous pour les patients, coordonnent leurs parcours, les orientent dans un système de soins de plus en plus complexe. »
Lors des questions au gouvernement, mardi 3 février, la député écologiste de l’Isère Cyrielle Chatelain a interpellé le premier ministre Sébastien Lecornu. Il a assuré que « les vingt-six structures Secpa seront bien pérennisées et financées ». Puis il a botté en touche vers la ministre de la santé, Stéphanie Rist, qui « précisera dans les heures qui viennent les sommes qui leur seront allouées ».
Contacté par Mediapart, le ministère indique que « la décision de généraliser cette expérimentation a été prise ». Seulement, il faut encore « définir un modèle financier pérenne », ce qui sera fait « très prochainement », promet-il. Les agences régionales de santé et les collectivités locales seront mises à contribution. La santé communautaire ne sera donc pas étendue et restera un modèle réservé à quelques territoires seulement, porté à bout de bras par des militant·es.
Les structures existantes ne se font guère d’illusions sur la possibilité que le ministère aille plus loin que les 50 000 euros annuels annoncés. Aux yeux de Benjamin Cohadon, « c’est un signal dramatique : il n’y pas de continuité de l’État. Dans trois mois, je dois licencier des gens dans un quartier populaire ».
Non mais oui quoi, on va pas raquer pour soigner un système de santé qui reste le meilleur du monde.