C’est une statistique qui fait froid dans le dos. En France, depuis 2020, la mortalité infantile est en hausse, sans qu’on puisse en expliquer clairement les causes. En 2024, 2 700 enfants sont morts avant leur premier anniversaire. Selon les données publiées en avril par l’Institut national de la statistique et des études économiques (Insee), le taux de mortalité infantile est passé de 3,5 décès pour 1 000 enfants nés vivants en 2011 à 4,1 pour mille en 2024.
Une évolution qui place la France au 23e rang sur 27 au sein de l’Union européenne. « Une chute marquée par rapport aux années 1990, où elle figurait parmi les pays les mieux classés », notait en mars une étude de l’Institut national d’études démographiques (Ined). Même si l’Insee appelle à considérer les comparaisons avec « précaution », les pratiques de déclaration (enfants mort-nés, ou bien enfants nés vivants et décédés peu après leur naissance) pouvant varier selon les contextes ou les réglementations.
Ces dernières années, les rapports tirant la sonnette d’alarme n’ont pas manqué. En 2023, la mission flash de deux députés évoquait déjà une « urgence réelle » ; en mai 2024, la Cour des comptes pointait les performances « très médiocres » de la France en santé périnatale ; tandis qu’en septembre dernier, le Sénat évoquait « un décrochage » par rapport aux voisins européens, où la baisse se poursuit à l’instar de l’Allemagne, de l’Italie ou de la Suède. Mais sans arriver à identifier précisément les causes de ce phénomène.
Une proposition de loi « visant à lutter contre la mortalité infantile » doit être examinée ce jeudi à l’Assemblée nationale dans le cadre d’une niche parlementaire. Elle revient sur une demande « formulée de longue date » et validée début avril par la ministre de la Santé Catherine Vautrin, qui devraient permettre de mieux comprendre les facteurs derrière ces décès précoces : la mise en place d’un registre national des naissances afin de rassembler les données (statistiques, bulletins de santé) qui pour l’heure sont « éparpillées ou non exploitées », écrit Paul-André Colombani (groupe Liot), à l’initiative de cette proposition.
Causes multiples
En attendant d’y voir plus clair, les raisons avancées par les différentes études et enquêtes sont multiples et variées : hausse de l’âge des mères, augmentation des grossesses multiples, grande prématurité, précarité, surpoids, tabagisme, dégradation du circuit de soins. Revient aussi le manque de prévention et de suivi ainsi que la fermeture des petites maternités.
Cette problématique de l’accès au soin est l’axe principal choisi par l’élu corse à l’origine du texte législatif. « Aujourd’hui, près de 900 femmes résident à plus de 30 minutes d’une maternité, et le nombre de celles vivant à plus de 45 minutes a augmenté de 40% depuis 2020 », souligne le texte de la proposition de loi, rappelant l’enquête 4,1. Le scandale des accouchements en France réalisée par deux journalistes, qui faisait le lien entre l’éloignement des salles d’accouchement et une augmentation du risque de décès néonatal. L’élu souhaitait même « un moratoire de trois ans sur les fermetures » de petites structures (moins de 300 accouchements par an). Une disposition qui a été supprimée par la Commission des affaires sociales qui a adopté la proposition, regrette l’élu.
Mais cette hypothèse ne fait pas consensus parmi les experts. Pour Elsa Kermorvant, vice-présidente de la Société française de néonatalogie (SFN), le problème de la fermeture des petites maternités est un « faux débat », car les décès survenus suite à des naissances hors maternité non prévues ne représente que très peu d’enfants. Une étude de 2023 sur les « naissances hors maternité » en France indiquait qu’« en 2021, 22 enfants nés vivants lors d’un accouchement inopiné hors maternité sont décédés avant le retour à domicile ». La Suède, souvent citée en exemple parce qu’elle a l’un des taux de mortalité infantile les plus faibles en Europe, avec 1,8 décès pour 1 000 naissances, a misé sur un faible nombre de maternités, mais mieux équipées et mieux dotées en personnels.
« Dans les pays à hauts revenus, rappelle la spécialiste en néonatologie qui exerce à l’AP-HP Hôpital Necker, à Paris, la première cause de mortalité néonatale, c’est la prématurité et ses complications, la deuxième, ce sont les malformations congénitales, et en troisième position, les complications de l’accouchement. Tous ces bébés vont être hospitalisés dans des services ultraspécialisés : les soins critiques néonatals. » Selon elle, les mauvais chiffres français sont dus à « un essoufflement des soins critiques de néonatals, dont l’organisation repose sur des décrets qui remontent à 1998, alors que le profil des bébés hospitalisés a énormément évolué en 25 ans ».
Une urgence à faire mieux
Une analyse accréditée, estime-t-elle, par les données de l’Insee qui montrent que la hausse de la mortalité se concentre sur les 27 premiers jours de vie, tandis que la mortalité le jour de la naissance et au-delà du premier mois à un an, reste à peu près stable. « On a mis en évidence des dysfonctionnements profonds dans l’organisation de ces soins critiques néonatals en France, souligne Elsa Kermorvant. L’offre de soins d’une part est insuffisante : on n’atteint pas partout le ratio recommandé d’un lit de réa pour 1000 naissances, elle est inégalement répartie sur le territoire. D’autre part, les effectifs infirmiers sont trop souvent insuffisants, alors que selon les standards internationaux pour les nouveau-nés avec des pathologies lourdes, il faut une infirmière pour un patient. »
Les données de l’Insee indiquent aussi que la mortalité infantile concerne particulièrement les enfants « issus d’un accouchement multiple », qui ont cinq fois plus de risque de décéder avant un an, ainsi que les mères très jeunes ou très âgées, les employées, les ouvrières, les inactives. Sont particulièrement touchées également les femmes résidant dans les départements d’outre-mer (DOM), avec deux fois plus de risque de perdre leur bébé.
« Dans les cas de grossesses multiples, le risque de prématurité est bien plus élevé », relève Elsa Kermorvant, qui ajoute que : « Les pays européens où les taux de mortalité infantile sont meilleurs sont aussi concernés par l’augmentation des grossesses multiples, de l’âge des mères et des inégalités sociales ».
L’Insee relevait également que les progrès de la médecine avaient pu avoir « un léger impact » sur la hausse de la mortalité infantile « en permettant à des enfants qui seraient autrefois mort-nés et donc non comptabilisés dans les naissances vivantes, de survivre pendant quelques heures ou jours après la naissance ». Là aussi, pour la vice-présidente de la SFN, « ce n’est pas un argument » puisque la Suède pratique la réanimation à partir de 22 SA (semaines d’aménorrhée) contre 24 SA en France. La SFN appelle à une restructuration « urgente » et « profonde » de l’organisation des soins critiques néonatals pour les adapter aux besoins actuels.
« Je ne suis pas dans le dogme, précise à RFI le député Paul-André Colombani, conscient que sa proposition de loi est limitée par la niche parlementaire. Je veux qu’on aille voir dans chacun des territoires où il y a une maternité qui fait moins de 300 accouchements par an, ce qui se passerait en cas de fermeture, quelles sont les alternatives. » Autrement dit : mettra-t-on vraiment les moyens adéquats sur les établissements de naissance qui recevront des parturientes en plus ? Organisera-t-on des hélicoptères si l’on a trop éloigné les femmes ? La faiblesse de la mortalité infantile est un « signe de progrès social », rappelle ce médecin généraliste, pour qui la France devrait pouvoir faire mieux.