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  • Cartographier les vestiges du passé pour mieux raconter l’histoire de l’Arabie antique | CNRS Le journal
    https://lejournal.cnrs.fr/nos-blogs/focus-sciences/cartographier-les-vestiges-du-passe-pour-mieux-raconter-lhistoire-de


    La cité antique de Dadan, nichée entre une palmeraie et la montagne sacrée de Jabal Ikmah, dans l’oasis d’Al-‘Ula, au nord-ouest de l’Arabie Saoudite.
    Crédits : Dadan Archaeological Project CNRS/AFALULA/RCU / Photo : X. Desormeau.

    Loin de l’image figée d’un vaste désert vide et inhabité, la péninsule Arabique, avant l’avènement de l’islam, abrite cités florissantes, temples monumentaux et systèmes agricoles complexes, au cœur d’un dense réseau d’échanges commerciaux. À l’aide des humanités numériques, un groupe de travail piloté par Jérémie Schiettecatte s’attelle à restituer la richesse culturelle de l’Arabie antique afin de rompre avec les clichés qui la réduisent à un espace sans dynamique, en marge des grands récits historiques.


    Capture d’écran représentant l’atlas, outil cartographique du projet MAPARABIA.
    Crédits : Jérémie Schiettecatte / CNRS / Orient & Méditerranée.

    […]
    L’Arabie antique est également le creuset de croyances variées. Avant l’émergence de la religion musulmane au VIIe siècle, la région, d’abord polythéiste, pratique le culte des idoles, d’ancêtres divinisés ou de montagnes sacrées. Elle est peuplée de tribus qui reconnaissent chacune leur propre panthéon. Ces panthéons fusionnent à mesure que les tribus se fédèrent entre elles. Selon Jérémie Schiettecatte, « on peut identifier plusieurs panthéons dans un royaume où, au fil du temps, des divinités peuvent progressivement s’effacer au profit d’une divinité commune ». La religion évolue ainsi vers l’hénothéisme, dont le culte est dominé par une divinité principale tout en admettant des divinités secondaires, avant de laisser place au monothéisme. Mais l’islam n’est pas la première religion monothéiste à apparaître en Arabie : « À partir du IVe siècle, l’Arabie du Sud et la région du Hedjaz deviennent juives, souligne Jérémie Schiettecatte. À partir de la fin du Ve siècle, sous l’influence de moines prosélytes venus de Basse-Mésopotamie ou de celle du royaume d’Aksoum8, l’Arabie se convertit au christianisme, de gré ou de force. » Lorsque le prophète Mahomet diffuse « l’idée d’un dieu unique », la plupart des populations, alors déjà converties au monothéisme, l’accueillent favorablement. « L’islam fédère en reprenant des codes présents dans le judaïsme et le christianisme, qui parlent aux populations locales, et c’est de cette façon qu’on parvient à les convaincre de se convertir à une nouvelle religion », note l’archéologue.

    Si ce projet de cartographie et de synthèse s’adresse aujourd’hui à la communauté scientifique, il se trouve à la genèse d’une aventure bien plus vaste, qui entend dépasser la sphère de la recherche pour contribuer à réhabiliter la mémoire de l’Arabie antique et encourager une réflexion nuancée sur ses grandes dynamiques. Les données recueillies serviront de base à l’élaboration d’un atlas historique papier : il retracera, cartes et analyses à l’appui, l’évolution des trajectoires culturelles, identitaires, religieuses et linguistiques de cette ère. Mais l’ambition va encore plus loin : passer au peigne fin les dynamiques de diffusion culturelle et d’acculturation pour raconter comment, au long de l’Antiquité, les peuples de la péninsule Arabique, en se mélangeant, ont adopté des traits venus d’ailleurs et les ont enrichis.

  • Hedy Lamarr, le génie scientifique éclipsé par la beauté | CNRS Le journal
    https://lejournal.cnrs.fr/articles/hedy-lamarr-le-genie-scientifique-eclipse-par-la-beaute

    TOP 2025 - L’actrice #Hedy_Lamarr est décédée il y a 25 ans. Inventrice de génie, elle a conçu un système de codage des transmissions de données, utilisé notamment dans les télécommunications. Mais, durant des décennies, l’histoire n’a retenu que la star hollywoodienne.
    Le 10 juin 1941, avec son ami compositeur et pianiste #George_Antheil, Hedy Lamarr dépose le brevet intitulé « Système de communication secrète » auprès de l’Office des brevets et des marques des États-Unis. En quoi consiste cette invention ?

    Ce brevet est déposé en pleine Seconde Guerre mondiale, où il était crucial de protéger les communications, par exemple celles d’un navire attaquant un sous-marin. En effet, l’ennemi pouvait intercepter le signal envoyé par l’émetteur radio de guidage dudit navire à destination d’une torpille équipée d’un récepteur radio. Dans leur brevet, Antheil et Lamarr proposent d’avoir recours à ce qu’on appelle aujourd’hui l’« étalement du spectre par saut de fréquence ». Il s’agit, au cours d’une transmission, de passer d’une fréquence radio à l’autre, en suivant un ordre aléatoire et non périodique connu à l’avance par l’émetteur et le récepteur, à la manière d’un code secret. Cela permet de transmettre des instructions sans que l’ennemi puisse les intercepter ou les brouiller.

    [...]

    Elle n’a pourtant été reconnue pour son brevet que près d’un demi-siècle plus tard, en 1997, lorsqu’elle a reçu les prix Pioneer et de l’Electric Frontier Foundation, ainsi que le Bulbie Gnass Spirit of Achievement Award, souvent surnommé l’« oscar des inventeurs ». A-t-elle été victime de son image de beauté ?

    • Quand le requin bleu, le plus prolifique d’entre tous, peut donner vie à 100 à 120 requineaux par portée, n’importe quel poisson osseux pond 1 million d’œufs. En somme, ces animaux n’arrivent plus à compenser les pertes, ce qui explique pourquoi 70 % d’entre eux ont disparu de la planète ces 30 dernières années.

  • 1905 : Einstein inaugure l’ère quantique | CNRS Le journal
    https://lejournal.cnrs.fr/articles/1905-einstein-inaugure-lere-quantique

    Il y a 120 ans, lors de son année « miraculeuse », Albert Einstein explique l’effet photoélectrique, établissant les prémices de la mécanique quantique. Christian Bracco, historien des sciences, nous raconte tout.
    Pourquoi l’année 1905 est-elle qualifiée de « miraculeuse » pour Albert Einstein ?

    Christian Bracco1  Cette année a été qualifiée a posteriori ainsi, car Albert Einstein signe quatre articles considérés aujourd’hui comme fondateurs de la physique moderne dans la revue de référence Annalen der Physik, en plus de sa thèse sur une nouvelle détermination des dimensions moléculaires. Parmi ces articles, il y a celui intitulé « Sur un point de vue heuristique concernant la production et la transformation de la lumière » (dans lequel Einstein introduit l’idée que la lumière est constituée de quanta lumineux dont l’énergie dépend de la fréquence), que l’on voit comme les prémices de la mécanique quantique. Mais il y a aussi l’article sur le mouvement aléatoire de particules dans un fluide (dit « mouvement brownien »), l’article sur la relativité restreinte et, enfin, celui qui établit la célèbre formule E = mc², sur l’inertie de l’énergie (à partir de variations). Au premier abord, on a du mal à imaginer que cet ensemble de contributions vient, la même année, de quelqu’un qui était en marge du milieu institutionnel scientifique.
    Qui est Albert Einstein en 1905 ?

    C. B.  Il n’est bien sûr pas encore le scientifique de renommée interna­tionale qu’il deviendra après la Première Guerre mondiale, lorsque sa théorie de la relativité générale sera confirmée par les observations d’Arthur Eddington sur la déviation de la lumière par le Soleil (1919) et qu’il sera présenté médiatiquement comme le nouveau Newton. En 1905, à 26 ans, Einstein est expert technique de 3e classe au Bureau des brevets et de la propriété intellectuelle de Berne. Il est sorti diplômé de l’École polytechnique fédérale de Zurich en 1900, mais il ne trouve pas de poste d’assistant2.

    Couverture des « Annales de la physique » et portrait d’Albert Einstein en 1905.
    Gallica BnF ; ETH Library Zurich, Image Archive / Portr_05937
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    Il commence néanmoins une première thèse sur les forces moléculaires. Mais, probablement car il se trouve dans une impasse scientifique, il l’abandonne. Il continue des recherches sur la théorie thermodynamique de Ludwig Boltzmann et publie en 1904 un article sur les fluctuations d’énergie dans Annalen der Physik. Si on lit entre les lignes de cet article, on comprend qu’à la fin, Einstein a déjà l’idée de ce qui deviendra plus tard les photons.
    On sait que, dès 1895, Einstein s’intéressait, entre autres, au débat issu du XVIIe siècle sur la nature de la lumière.
    Quelle est l’origine de cette idée de quanta lumineux ?

    C. B.  La difficulté, pour l’historien, c’est qu’Einstein n’a pas laissé de traces de ses brouillons ou de ses réflexions de l’époque, hormis les lettres qu’il écrit à Mileva Marić, rencontrée à l’École polytechnique fédérale de Zurich et qu’il épousera en 1903, ou à son grand ami Michele Besso.

    Par l’intermédiaire de ce dernier, on sait que, dès 1895, Einstein s’intéressait, entre autres, au débat issu du XVIIe siècle sur la nature de la lumière – Isaac Newton pensait qu’elle était constituée de corpuscules et Christian Huygens argumentait qu’elle était faite d’ondes. Fin XIXe, la nature ondulatoire de la lumière est admise. Il semble pourtant qu’Einstein garde en tête l’idée de Newton, peut-être parce que la théorie atomique de la matière progresse et que c’est l’époque de la découverte de l’électron.
    Une racine importante de l’article d’Einstein sur les quanta, ce sont les travaux de Max Planck sur le rayonnement du corps noir 3. De quoi s’agit-il ?

    C. B.  À la fin du XIXe siècle, on sait que la matière émet du rayonnement, dont les caractéristiques, dans le cas d’un corps dit « noir », ne dépendent que de la température. L’exemple type est l’enceinte d’un four en train de chauffer : on doit pouvoir calculer comment se répartit l’énergie du rayonnement en fonction de sa longueur d’onde. Or les physiciens n’arrivaient pas à trouver la formule qui fonctionne pour toutes les longueurs d’onde et qui corresponde aux résultats expérimentaux.

    Les travaux de Max Planck (à gauche) sur le rayonnement du corps noir ouvrent la voie à ceux d’Einstein sur les quanta.
    akg-images / Science Photo Library
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    En octobre 1900, Max Planck propose une loi générale et, en décembre, une explication en introduisant pour la première fois des quanta, des paquets d’énergie discrets, au sens mathématique du terme. Mais, attention : il ne pense pas que la lumière est elle-même discrétisée, comme le fera Einstein. La lumière reste ondulatoire, mais l’enceinte du four est vue comme un ensemble de petites antennes (« résonateurs » hertziens) sur lesquelles l’énergie lumineuse se répartit par paquets d’énergie. En avril 1901, Einstein écrit à Mileva Marić qu’il a du mal à faire sienne l’hypothèse des résonateurs. En mai, il lit l’article de Philipp Lenard sur l’effet photoélectrique.
    En quoi consiste cet effet photo­électrique ?

    C. B.  Les physiciens ont observé qu’en éclairant une cathode métallique, on pouvait recueillir un courant électrique. Par ses expériences faites dans le vide, publiées en 1900, Philipp Lenard montre indubitablement que des électrons sont arrachés du métal quand la fréquence de la lumière dépasse un certain seuil, qui dépend du matériau. Dans une lettre à Mileva Marić, en mai 1901, Einstein est transporté de joie par cette lecture. Il a vraisemblablement compris que cela mettait en évidence quelque chose auquel il pensait.

    En effet, l’effet photoélectrique questionne la théorie ondulatoire de la lumière car, si vous éloignez la source, l’énergie de l’onde devrait être trop faible pour arracher les électrons. Au contraire, si la lumière arrive par paquets dont l’énergie dépend de la fréquence, on peut comprendre qu’elle communique son énergie aux électrons et qu’ainsi elle produise un courant à partir d’un certain seuil (correspondant à l’extraction des électrons du métal). Mais personne ne songe à cela en 1901, sauf Einstein, qui a des idées originales et tisse des liens entre les travaux des différents auteurs qu’il a étudiés.
    L’effet photoélectrique est une application pour laquelle Einstein formule une prédiction. (…) Il sait que son hypothèse est révolutionnaire.
    Quelle est la réception de l’article d’Einstein de 1905 sur les quanta par la communauté scientifique ?

    C. B.  Dans l’article, Einstein raisonne par analogie entre le rayonnement du corps noir et un gaz parfait comme décrit par Boltzmann, et montre que tout se passe comme si la lumière était constituée d’un gaz de particules dont l’énergie est proportionnelle à la fréquence. L’effet photoélectrique est une application pour laquelle Einstein formule une prédiction. Il n’interprète pas la loi complète précédemment trouvée par Max Planck, mais seulement une approximation valable pour les courtes longueurs d’onde (la loi de Wien, de 1896).

    Néanmoins, il sait que son hypothèse est révolutionnaire. De nombreux scienti­fiques, comme Planck, n’accepteront pas alors les quanta lumineux. Cependant, dès 1913, Niels Bohr les utilisera pour son modèle qui décrit les électrons sur des orbites stables autour d’un atome. Ces électrons effectuent des sauts d’énergie en absorbant et émettant des quanta de lumière. On parle de niveaux « quantifiés » d’énergie. le modèle permet de retrouver les valeurs expérimentales des raies d’émission de l’atome d’hydrogène. C’est un des premiers résultats importants de la physique quantique naissante.

    Le prix Nobel de physique 1921, remis à Einstein l’année suivante.
    The Hebrew University of Jerusalem
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    Puis, en 1916, les expériences de Robert Millikan sur l’effet photo­électrique confirment la loi donnée par Einstein. En 1923, Arthur Compton montre que les quanta lumineux portent effectivement une quantité de mouvement, qu’ils peuvent transmettre à la matière. Ils deviennent des particules à part entière, qu’on appelle aujourd’hui « photons ».

    Einstein a reçu le prix Nobel de physique en 1922 « pour ses travaux sur la physique théorique et en parti­culier sur l’interprétation de l’effet photoélectrique ».
    Einstein a-t-il apporté d’autres contributions à la mécanique quantique ?

    C. B.  Oui. En 1916, Einstein utilise les quanta pour introduire l’effet d’émission stimulée – c’est-à-dire le fait que, lorsqu’un photon arrive avec l’énergie adéquate sur un atome excité, ce dernier émet dans la même direction un photon rigoureusement identique. Cinquante ans plus tard, cet effet sera la base du fonctionnement des lasers.

    En 1927, le cinquième Congrès Solvay de physique, avec Einstein (au premier rang, au centre) et 16 autres Nobel ou futurs Nobel, traite notamment de la mécanique quantique.
    Benjamin Couprie, Bruxelles
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    En 1924, la statistique de Bose-Einstein permet de décrire l’état des bosons, la famille de particules dont les photons font partie. Elle prédit qu’à basse température, des atomes se comportant comme des bosons peuvent se retrouver tous dans un même état. Ces « condensats de Bose-Einstein » sont observés en laboratoire aujourd’hui et il s’agit d’un état purement quantique de la matière.
    Einstein semble ensuite s’être éloigné de la mécanique quantique. Pourquoi ?

    C. B.  Il s’était déjà tourné vers d’autres sujets, comme la relativité générale. Il n’a pas directement participé au développement de cette mécanique quantique dont on célèbre le centenaire cette année. Cela a été l’œuvre de scientifiques comme Born, Heisenberg, Jordan ou encore Schrödinger ou Dirac.

    Ceux-ci avaient une approche très mathématique qui ne satisfaisait pas Einstein. Sans remettre en cause leurs résultats, il les critiquait, considérant que la mécanique quantique n’était pas complète. Il a par exemple contribué en 1935 à un article montrant que la mécanique quantique permet que, dans certains systèmes de deux particules, le résultat d’une mesure sur l’une conditionne instantanément le résultat de la mesure sur l’autre, semblant contrevenir au caractère fini de la vitesse de propagation de l’information. C’est le « paradoxe EPR (Einstein-Podolsky-Rosen) ». On appelle aujourd’hui cela l’« intrication », que des expériences comme celle d’Alain Aspect (colauréat du prix Nobel de physique 2022) ont démontrée.

    Ainsi, même en critiquant le développement de la physique quantique, Einstein a contribué à donner naissance à un nouveau concept au cœur de la recherche actuelle dans les technologies quantiques. ♦

    Consultez aussi
    Pascale Senellart, au cœur de la révolution quantique
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    Moteurs quantiques : quand la mesure devient vecteur d’énergie
    Notes

    1.
    Maître de conférences à l’université Côte d’Azur et chercheur au Laboratoire Temps Espace (LTE, unité CNRS/Observatoire de Paris-PSL/Sorbonne Université), il est aussi l’auteur de « Quand Albert devient Einstein » (CNRS Éditions, 2017). 
    2.
    Sur les années 1895-1902, lire aussi doi.org/10.4081/scie.2018.663
    3.
    Corps noir : corps qui absorbe intégralement l’énergie électromagnétique reçue.

  • Un dictionnaire franco-tahitien du nucléaire en #Polynésie

    Trente ans d’#essais_nucléaires français en Polynésie ont laissé des traces profondes dans l’environnement et dans la société. En s’appuyant sur de récentes déclassifications d’#archives, l’historien Renaud Meltz en retrace l’#histoire à travers un dictionnaire franco-tahitien mis en ligne début 2025.

    En 1964, le Centre d’expérimentation du Pacifique (CEP) ouvre à Papeete. Pourquoi la France fait-elle le choix de rapatrier ses essais nucléaires en Polynésie après les premiers essais dans le Sahara ?
    Renaud Meltz1 Dès 1961, un an après les premiers essais nucléaires et alors que la guerre d’Algérie s’oriente vers la négociation de l’indépendance, la France cherche deux sites de secours pour remplacer ceux de Reggane (pour les essais atmosphériques) et In Ecker (pour les souterrains) dans le Sahara. Après avoir abandonné la piste d’essais en métropole, notamment en Corse, en raison d’oppositions locales, l’État fait le choix de la Polynésie, qu’il avait déjà considéré en 1957. L’Algérie lui avait alors été préférée pour sa proximité géographique avec l’Hexagone et l’impossibilité logistique de rallier Papeete par vol direct ou avec escale sur un territoire français.

    La Polynésie est finalement retenue pour trois raisons. Tout d’abord, son isolement géographique à l’égard de pays étrangers, en particulier les atolls de Fangataufa et Moruroa, dans l’archipel des Tuamotu, en comparaison de La Réunion ou de la Nouvelle-Calédonie, respectivement proches de l’Afrique et de l’Australie. Ensuite, pour des raisons géopolitiques. Le général de Gaulle, alors président de la République, n’est pas mécontent de replanter, via le #CEP, le drapeau français dans un Pacifique vu comme un lac anglo-américain. Conçu comme projet industriel modernisateur d’un des rares territoires ultramarins qui n’a pas choisi l’indépendance, le CEP est l’occasion de développer l’économie de l’archipel pour le rattacher à la France.

    Enfin, le choix de la Polynésie n’est pas exempt d’un exotisme implicite, particulièrement visible dans les brochures d’information que l’armée distribue à ses troupes : toutes contiennent des représentations aussi bien des paysages balnéaires que des vahinés, ravivant l’imaginaire de la Polynésienne lascive et sexuellement disponible aux hommes blancs.

    Comment la population locale accueille-t-elle le CEP et ces premiers essais nucléaires ?
    R. M. Placés devant la politique étatique du fait accompli, les élus polynésiens parviennent à obtenir des compensations du général de Gaulle. Après une première phase de doute, marquée par des protestations officielles scientifiquement fondées et des pétitions de femmes, le boom économique qu’engendre le CEP éteint les contestations au temps des essais aériens, pourtant les plus polluants. En effet, les emplois au CEP étant nettement plus rémunérateurs que toute autre activité salariée dans l’archipel, c’est l’ensemble de la société polynésienne qui se mobilise pour bénéficier du Centre, aussi bien pour ses salaires que pour les effets de ruissellement qu’il génère, comme les nombreuses constructions immobilières pour loger ses cadres militaires ou civils. Sur une population de 80 000 habitants dans les années 1960, on estime à 10 000 le nombre de Polynésiens ayant directement travaillé pour le CEP au cours des trois décennies d’essais.

    Les choses changent à la fin des années 1970, avec l’essor du Front de libération de la Polynésie. Le CEP devient alors la pierre de touche des indépendantistes qui, par-delà les inquiétudes sanitaires, l’accusent de déraciner la population, de la rendre consumériste et de l’arracher à ses pratiques traditionnelles. À ce moment, la société polynésienne et la vie politique se polarisent – pour ou contre le CEP.

    Au-delà de la Polynésie, les essais nucléaires français dans le Pacifique ont des répercussions internationales.
    R. M. En effet, car si les États-Unis et le Royaume-Uni soutiennent la France, les pays voisins de la Polynésie estiment au contraire le Pacifique saturé d’essais nucléaires. L’Australie et la Nouvelle-Zélande appellent ainsi à dénucléariser cet océan à travers le traité de Rarotonga, en 1985, que la France considère comme une attaque à son égard. Dans le même temps, les nouvelles nations du Pacifique, à commencer par les Fidji, portent leurs propres revendications à partir des années 1980-1990 contre le colonialisme nucléaire français, à travers un répertoire d’actions proprement polynésien (festivals, danses, chants, etc.) qui contribue à diffuser l’information sur le nucléaire.

    Aux États riverains s’ajoutent, à partir des années 1970, les ONG – notamment Greenpeace, qui mène des campagnes en mer pour rendre visible le combat contre les essais nucléaires. La réponse française à leur endroit va jusqu’à l’attentat, en juillet 1985, dans le port d’Auckland, contre le Rainbow Warrior, un navire de Greenpeace, qui coûte la vie à un membre de l’équipage et constitue le premier acte terroriste sur le sol néo-zélandais.

    De plus en plus mal vue dans le Pacifique, la France tente de jouer la carte de la diplomatie scientifique auprès des gouvernements voisins, en fournissant son expertise scientifique et technologique dans la mesure des retombées radioactives. Force est de constater que cette stratégie rate sa cible. Lorsque Jacques Chirac décide en 1995 d’une dernière campagne d’essais nucléaires, on observe une coagulation de l’opinion publique mondiale hostile à cette décision.

    Presque trente ans après les derniers essais, peut-on aujourd’hui estimer l’impact environnemental et sanitaire des 193 essais nucléaires à Fangataufa et Moruroa ?
    R. M. Au niveau sanitaire, malgré la communication lénifiante des autorités militaires et des mesures de contrôle préalables, on observe un échec du gouvernement du risque dès le premier tir, le 2 juillet 1966, à Moruroa. Alors que la fenêtre météo pour cet essai atmosphérique se dégrade, l’armée maintient le tir et, une fois les retombées avérées sur les Gambier, refuse de distribuer des solutions d’iode ou d’évacuer de manière curative les 500 habitants et les quelques dizaines de civils et militaires qui se trouvent à Mangareva.

    En d’autres termes, sous prétexte de ne pas alarmer la population, on laisse délibérément des gens – dont des enfants – se faire arroser par le nuage radioactif, au risque de dépasser les seuils prévus, afin d’éviter une remise en cause des essais nucléaires, voire de la présence française en Polynésie. D’autres incidents du même acabit se produisent lors de tirs suivants, notamment à #Tureia, l’atoll peuplé le plus proche de #Moruroa. À chaque fois, l’armée dissimule les retombées pour ne pas compromettre la poursuite des essais nucléaires.

    De leur côté, les conséquences environnementales sont de deux ordres. D’une part, les conséquences directes des essais nucléaires, qui voient la contamination par les radionucléides des eaux des lagons des sites, la disparition d’une espèce d’oiseau endémique sur un atoll, malgré le projet d’un retour au statu quo ante, et la fragilisation par les tirs souterrains du socle de Moruroa, dont l’effondrement pourrait créer un tsunami susceptible d’engloutir Tureia. D’autre part, les conséquences indirectes liées au CEP, qui a agrandi le port de Papeete, stimulé le boom immobilier sur les pentes du volcan de Tahiti et le développement de l’automobile… Autant d’activités qui ont conduit à la dégradation de la qualité de l’eau du lagon aussi à Tahiti.

    Vous rapportez tous ces éléments dans un dictionnaire historique en français et en tahitien. Pourquoi le publier maintenant ? Et pourquoi sous cette forme ?
    R. M. L’histoire du CEP s’est longtemps heurtée à la non-communicabilité de ses archives régaliennes, car l’État jugeait qu’elles contenaient un certain nombre de documents proliférants, c’est-à-dire susceptibles d’amener à la prolifération des essais nucléaires, alors que la France a signé en 1998 le Traité d’interdiction complète des essais nucléaires. C’est seulement en juillet 2021 que le président de la République, Emmanuel Macron, a annoncé la déclassification des archives, hors sources proliférantes. Dès lors a pu s’écrire l’histoire du CEP.

    Par-delà nos publications scientifiques, nous avons choisi de raconter cette histoire sous la forme d’un dictionnaire bilingue en mettant en ligne, au fil de l’eau, des notices rédigées par des spécialistes de plusieurs disciplines. Du fait de son statut, la Polynésie française peut adapter les programmes scolaires et enseigner le fait nucléaire. Alors qu’il existe peu d’ouvrages spécialisés sur la question et que le livre imprimé demeure un bien peu accessible dans les archipels, un dictionnaire sous forme numérique, conciliant exigence scientifique et clarté pédagogique, nous paraissait la formule la plus à même de toucher les jeunes, tout en nourrissant la communauté scientifique internationale.

    D’autre part, à la requête des autorités locales et des associations d’anciens travailleurs du nucléaire, nous avons traduit l’ensemble des notices, et nous le faisons désormais en lien avec l’Académie tahitienne, de façon à proposer la première ressource savante sur le nucléaire en tahitien et un nouveau corpus de littérature scientifique susceptible d’être étudié dans les filières de langues polynésiennes.

    https://lejournal.cnrs.fr/articles/un-dictionnaire-franco-tahitien-du-nucleaire-en-polynesie
    #Tahiti #dictionnaire #nucléaire

  • #Droit_de_l’environnement : entre espoirs et reculs

    Alors que le débat autour de l’autorisation du chantier de l’A69 bat son plein, des chercheuses expliquent en quoi le droit de l’environnement motive de plus en plus d’actions citoyennes en justice et comment il peut constituer l’une des réponses à l’urgence écologique.

    L’A69 verra-t-elle le jour ? On ne sait pas encore comment se terminera ce feuilleton juridico-politique autour du projet d’autoroute de 50 km destiné à relier Toulouse à Castres. Il illustre en tout cas la difficulté du droit de l’environnement, pourtant en plein essor, à s’imposer.

    Le 27 février 2025, sept ans après la déclaration d’utilité publique, le tribunal administratif de Toulouse (à la demande des associations de défense de l’environnement qui dénonçaient la destruction illégale de 169 espèces protégées animales et végétales) a ordonné l’arrêt immédiat des travaux de l’A691. Le tribunal a jugé infondée « la raison impérative d’intérêt public majeur » ayant motivé une autorisation préfectorale de déroger au droit de l’environnement, alors même que le juge des référés avait à plusieurs reprises rejeté la demande de suspension des travaux en cours.

    Saluée comme « historique » par les défenseurs de l’environnement, la victoire des opposants à l’A69 devait marquer un tournant. Mais, le 24 mars, le ministre en charge des Transports, Philippe Tabarot, soutenu par une large partie des élus des départements concernés, faisait appel de la décision. Et, le 3 juin, la cour administrative de Toulouse autorisait la reprise du chantier2… en attendant que le Conseil d’État donne son avis, en 2026 !

    Sans se soucier de ce calendrier judiciaire, une proposition de loi dite « de validation3 » a été déposée à l’initiative de Jean Terlier, député Ensemble pour la République du Tarn, qui reviendrait à légaliser de fait cette autoroute…

    Le débat autour de l’A69 est un exemple parmi d’autres. Car il ne se passe plus un mois sans qu’un nouveau contentieux en justice lié à la dégradation accélérée de l’environnement ne surgisse dans l’actualité – internationale ou locale.
    L’espoir d’une jurisprudence

    En mars 2025 encore, tandis que les associations Bloom et Foodwatch assignaient le groupe Carrefour devant le tribunal de Paris pour « manquement au devoir de vigilance » dans sa filière thonière4, s’est ouvert en Allemagne le procès intenté par un agriculteur péruvien, soutenu par l’ONG Germanwatch, à l’un des plus gros producteurs d’énergie du pays, RWE. Le conglomérat, pourtant, n’opère pas au Pérou. Mais il compte parmi les plus gros émetteurs européens de gaz à effet de serre (GES). Saúl Luciano Lliuya lui réclame 17 000 €, soit 0,47 % (la contribution de RWE aux émissions mondiales de GES) du coût des aménagements nécessaires pour préserver sa maison, et des dizaines de milliers d’euros en plus pour les conséquences de la fonte des glaciers andins.

    Au bout de 10 ans et après enquête sur place, un tribunal allemand a certes rejeté la demande du paysan péruvien, mais, dans le même temps, a reconnu la responsabilité civile des entreprises pour des dommages climatiques résultant de leurs émissions passées de gaz à effet de serre, quel que soit le lieu de leur survenance. Les émetteurs de GES pourraient être obligés de prendre des mesures pour prévenir les dégradations et, en cas de refus, être condamnés à les réparer proportionnellement à leur part dans les émissions.

    Cette décision fera sans doute jurisprudence, ouvrant la voie à cette justice climatique mondiale que les ONG et les pays du Sud réclament aux entreprises, mais aussi aux États les plus riches et les plus polluants.
    De la marginalité à la maturité

    Discipline en plein essor que les jeunes générations sont de plus en plus nombreuses à vouloir étudier, le droit de l’environnement, seul, s’est jusqu’à présent révélé assez impuissant à enrayer la dégradation accélérée de la nature. Même s’il se diffuse au sein d’autres branches du droit (tel le droit commercial), il doit composer avec les intérêts protégés par ces dernières, dont les activités sont largement susceptibles de porter atteinte à l’environnement.

    Chercheuse en droit international de l’environnement et du climat, Marion Lemoine-Schonne5 reconnaît que son efficacité demeure donc en deçà des urgences. Elle ne l’estime pas moins fondamental : « D’abord, sans le droit international de l’environnement, la situation serait encore pire. Il joue un rôle référentiel et incitatif très important pour les décideurs. Ensuite, la force du droit, c’est de dire ce qui doit être. Quand bien même il est insuffisamment respecté, cela ne grève en rien son effet levier sur les plans sociopolitiques. » Selon elle, la multiplication des contentieux, de plus en plus souvent tranchés en faveur des défenseurs de la nature, fait fonction d’« accélérateur » d’un droit de l’environnement passé depuis les années 1980 « de la marginalité à la maturité ».

    Comme la chercheuse l’a résumé dans un livre collectif6, les premiers textes destinés à protéger la santé humaine des effets de la pollution sont adoptés au XIXe siècle. Le droit de l’environnement se construit d’abord à l’échelle internationale, avec les premières conventions multinationales de protection de grands espaces naturels, dans les années 1930, puis les accords multilatéraux cherchant deux décennies plus tard à prévenir les ravages dus à l’intensification de l’activité industrielle.

    En 1972, la déclaration onusienne de Stockholm7 fait de l’environnement une priorité mondiale indissociable des droits humains, à penser en articulation avec le développement économique et le bien-être des populations. Elle pose ainsi les fondations du droit de l’environnement. Vingt ans plus tard, lors du sommet de Rio, en 1992, la prise de conscience des changements globaux qui menacent directement la survie de l’humanité débouche sur trois conventions-cadres8 majeures concernant les changements climatiques, la désertification et la biodiversité.
    Obliger les États à coopérer

    « Depuis, précise Marion Lemoine-Schonne, le droit de l’environnement se construit tous azimuts, en lien étroit avec les évolutions des connaissances scientifiques. Nous savons que les processus de dégradation sont profondément connectés et interdépendants (climat, biodiversité, océans, pollution chimique, etc.) et qu’il est vain de lutter en silo contre les sources de pollution. Au nombre de neuf, les ”limites planétaires“ à ne pas dépasser sans compromettre gravement la stabilité de la biosphère9 sont désormais intégrées dans le droit de l’environnement. Les États sont obligés de les prendre en compte. Et cela permet à un nombre croissant de citoyens de saisir la justice sur une grande diversité de sujets. »

    En outre, le débat sur la reconnaissance de certains droits aux éléments naturels (rivières, forêts ou sols) a vu émerger dans un petit nombre de pays un véritable droit de la nature, qui reste marginal, mais n’en influence pas moins tout le champ juridique.
    La justice européenne à l’œuvre

    Une vitalité attestée aussi par Alexandra Langlais10 et Magali Dreyfus11, chercheuses au CNRS, spécialistes respectivement des droits européen et français. Ces derniers temps, à l’échelle de l’Europe, précise Alexandra Langlais, c’est plutôt devant la Cour européenne des droits de l’Homme (CEDH) que ces plaintes citoyennes sont déposées, au nom notamment du « droit à la vie ». Ont ainsi eu gain de cause, en janvier 2025, des habitants des environs de Naples qui dénonçaient l’inaction de l’État italien face à la multiplication des cancers causés par les dépôts mafieux de déchets toxiques, et qui avaient été déboutés par toutes les juridictions de leur pays12.

    Alexandra Langlais cite également une décision de la Cour de justice de l’Union européenne (CJUE), qui a pris de court différents États membres, dont la France, en annulant une dérogation qu’ils tenaient pour acquise autorisant l’usage en plein champ de produits néonicotinoïdes. « Alors que la Commission avait elle-même laissé passer ces manquements répétés à son propre règlement d’exécution, la décision de la CJUE est venue rappeler que le droit européen prime sur celui des États membres », commente la juriste.

    En France aussi, la réglementation environnementale, largement issue du droit européen, n’a cessé de s’étoffer pour pénétrer d’autres branches du droit, et notamment celui de l’aménagement et de l’urbanisme. « Les acteurs publics ou privés ne peuvent plus ignorer son existence, précise Magali Dreyfus. Tenter de passer outre comporte un réel risque financier, comme l’atteste la réaction des acteurs économiques à la suite de l’arrêt du chantier de l’A69. De même, quand le Conseil d’État ou une autre juridiction rend un arrêt, le gouvernement doit s’y conformer. Mais le rapport de force global continue de favoriser l’économie au détriment de l’environnement. D’autant plus qu’aller en justice exige des ressources importantes. »
    Le contre-pouvoir des juges

    Les actions en justice intentées contre des États ou de grands groupes privés en raison de l’insuffisance de leur effort contre le changement climatique dans le respect de l’Accord de Paris sont en constante augmentation. Et sont les plus emblématiques de l’évolution du droit de l’environnement, estiment les trois chercheuses. On ne compte plus le nombre de contentieux devant des juridictions nationales ou internationales.

    Par exemple, en France, à la suite d’une requête de la commune de Grande-Synthe (Nord), le Conseil d’État (la plus haute juridiction administrative) a enjoint en 2024 au gouvernement de prendre toutes les mesures permettant d’atteindre l’objectif de réduction des émissions de gaz à effet de serre13. En 2021, L’Affaire du siècle, une coalition d’ONG14, voit reconnaître la « responsabilité pour carence fautive de l’État français du fait du non-respect de la trajectoire de lutte contre le changement climatique qu’il s’était fixé »15. Considérant que la condamnation n’a pas été exécutée, elle relance même une action fin 2024.

    Autre jurisprudence, celle rendue par la Cour européenne des droits de l’Homme (CEDH) à la suite d’une plainte de l’association suisse Aînées pour la protection du climat. Parce que les conséquences du réchauffement touchent davantage les personnes âgées, en particulier les femmes, la requête introduite porte sur le fait que la Suisse ne remplit pas son devoir de protection qui découle du « droit à la vie » et du « droit au respect de la vie privée et familiale ». En avril 2024, la CEDH a reconnu la responsabilité particulière de la Suisse dans l’aggravation du préjudice causé aux membres de cette association en matière de droits humains et a rappelé le « droit à un environnement sain »16.
    « On ouvre des brèches »

    « Parfois, on perd pour des questions de procédure, mais le fait que le procès ait lieu constitue déjà une forme de victoire, commente Alexandra Langlais. Notamment parce qu’on ouvre des brèches pour ceux qui suivront, et qui connaîtront les failles à éviter, les ouvertures possibles. »

    Dans un récent rapport17, le Grantham Institute on Climate Change and the Environment, à Londres, qui recense plus de 200 contentieux climatiques à travers le monde pour la seule année 2023, prévoyait que les « grands-mères suisses » ouvriraient la voie à de nouveaux litiges. Avec raison, puisqu’en avril 2025, 14 citoyens français, soutenus par 3 ONG, ont demandé à l’État français de renforcer sa politique d’adaptation au changement climatique.

    « En estimant que l’article 8 de la Convention européenne des droits de l’Homme s’applique au climat et que les citoyens sont donc en droit d’agir en justice, les juges européens ont franchi un pas très important, analyse Marion Lemoine-Schonne. Très attendu, l’avis que la Cour interaméricaine des droits de l’Homme, saisie par la Colombie pour statuer sur l’effet irréversible et systémique du changement climatique quant au devenir de l’espèce humaine comme espèce vivant parmi les autres espèces, peut aussi à l’avenir influencer fortement le droit. »
    Dialogue entre juges

    Surtout, rappelle Marion Lemoine-Schonne, la Cour internationale de justice (CIJ) de La Haye doit rendre courant 2025 un avis consultatif précisant le contenu des obligations juridiques internationales étatiques en matière de protection climatique et les sanctions que peuvent encourir les États.

    De façon générale, conclut-elle, « on constate un dialogue entre juges des différents pays, mais aussi une influence certaine entre les juges internationaux, européens et nationaux, notamment parce qu’ils se fondent tous sur les mêmes documents scientifiques, comme les rapports du Giec et l’Accord de Paris. Les États-Unis ont été les premiers à montrer le recours démocratique qu’offrait le recours en justice. Aujourd’hui, les juges européens sont devenus des contre-pouvoirs prépondérants pour rappeler les États à leurs obligations. Le droit international garde une portée limitée, puisqu’il est négocié et mis en œuvre par les États eux-mêmes – et donc conditionné à leur volonté. Le contexte politique américain, entre autres, constitue un cas d’école en termes de dérégulation climatique. »

    Magali Dreyfus, elle, pointe une autre limite : « Toute victoire arrive toujours un peu trop tard, puisque le mal est déjà fait. L’A69 constitue un cas exemplaire, la décision étant intervenue alors que les destructions d’habitats, d’arbres et de terres agricoles étaient déjà accomplies, et les GES pour la construction, émis. »
    Les États-Unis se retirent à nouveau de l’Accord de Paris

    Comme promis, le président Trump a engagé pour la deuxième fois le retrait américain de l’Accord de Paris sur le climat, conclu en 2015. Peu après, Lee Zeldin, représentant de New York climatosceptique nommé à la tête de l’Agence pour la protection de l’environnement (EPA), annonçait l’abrogation imminente des « entraves » limitant la croissance économique, à commencer par des mesures destinées à réduire drastiquement les émissions de CO2.

    Il est néanmoins trop tôt pour préjuger des conséquences à long terme des coups de force et intimidations de la nouvelle administration, estime Marion Lemoine-Schonne, car « l’édifice du droit du climat, qui avait déjà bien résisté au premier retrait américain de l’Accord de Paris, n’a cessé de se solidifier depuis ».

    Ce nouveau retrait entraîne par exemple l’arrêt de toutes les subventions états-uniennes aux instances des Nations unies œuvrant pour l’environnement – soit un quart de budget en moins pour le climat, concède la chercheuse. « Mais il n’y aura pas forcément d’effet d’entraînement sur les autres États. L’Accord de Paris, qu’on dénonçait comme peu contraignant, a tenu bon autour d’une logique de progressivité des engagements. On peut imaginer que les tensions géopolitiques actuelles conduisent certains États, comme les grands pays émergents que sont la Chine, l’Inde, le Brésil ou le Mexique, à réaffirmer leurs engagements climatiques pour renforcer leur position dans d’autres enceintes diplomatiques. »
    « Vents politiques contraires »

    Certes, l’objectif le plus ambitieux de l’Accord, celui de maintenir l’augmentation globale de la température terrestre au-dessous de +1,5 °C par rapport à l’ère préindustrielle, a d’ores et déjà été dépassé. Mais, affirme la chercheuse, la « « flexibilité » du texte lui permet pour l’instant de résister aux chocs. Reste que des « vents politiques contraires » soufflent aussi en Europe. Et, comme ses consœurs, Marion Lemoine-Schonne reconnaît que « la menace de détricoter ce que l’on pouvait croire acquis n’a jamais été aussi forte ».

    Ce « détricotage » a largement débuté pour le Pacte vert européen, le plan présenté en 2019 par la Commission européenne pour décarboner l’économie de l’Union européenne d’ici à 2050, déplore Alexandra Langlais : « Il s’agissait d’une avancée extraordinaire. Outre cette promesse de neutralité carbone, le plan englobait les enjeux de pollution et de biodiversité, dans une perspective de transition équitable qui devait se traduire rapidement dans des textes juridiques. Et c’est là que ça a déraillé. »

    Par exemple, détaille-t-elle, un projet de règlement européen sur l’utilisation durable des pesticides est devenu encore moins contraignant que la directive européenne préexistante. Les députés qui le soutenaient ont dû ainsi se résigner à voter contre, fin 2023. « Quant au règlement européen censé mettre en place un système d’alimentation durable, il n’a même pas vu le jour… »
    Reculs en série sur la Politique agricole commune

    Cet affaiblissement du Pacte vert, conséquence aussi de la colère des agriculteurs qui a secoué l’Europe entre 2022 et 2024, inverse une tendance de fond, poursuit la chercheuse : « Depuis que la Politique agricole commune (Pac) a été adoptée, en 1962, cette politique s’est construite en prenant de plus en plus en compte la nécessité de préserver l’environnement. C’est la première fois qu’elle recule, et c’est complètement fou quand on connaît le prix à payer – y compris pour le secteur agricole – si l’on n’agit pas. »

    En France, le principe de non-régression, introduit dans le Code de l’environnement par la loi Biodiversité de 2016, interdit théoriquement tout retour en arrière, précise Magali Dreyfus. Mais elle rappelle que le modèle d’agriculture intensive continue de faire obstacle à tout progrès décisif en la matière : « Alors que les agriculteurs sont les premières victimes de ce système, et qu’en changer représente un défi immense, le syndicat majoritaire, sous couvert d’un besoin de simplification, continue de désigner le droit de l’environnement comme la source de leurs problèmes. Il y a là quelque chose d’irrationnel. »
    Glyphosate : nouvelle action en justice

    Emblématique de ces tensions, l’autorisation du glyphosate (herbicide reconnu comme « cancérogène probable », dont Emmanuel Macron s’était engagé en 2017 à proscrire l’usage « au plus tard dans trois ans ») a été renouvelée pour 10 ans, fin 2023, par la Commission européenne, à l’issue d’un vote crucial des Vingt-Sept lors duquel la France a choisi de s’abstenir.

    La justice viendra-t-elle une fois encore au secours de ceux qui dénoncent les ravages du glyphosate sur l’environnement ? Fin 2024, plusieurs associations ont déposé une plainte devant la Cour de justice de l’Union européenne (CJUE) contre ce renouvellement.

    La recrudescence des actions en justice est proportionnelle à la montée des « vents contraires ». Raison de plus pour travailler à renforcer le droit de l’environnement à toutes les échelles. « Il reste absolument indispensable, a fortiori aujourd’hui, à l’heure où une désinformation croissante travaille à brouiller la prise en compte des connaissances scientifiques sur les enjeux de transition socio-écologique et climatique, conclut Marion Lemoine. La gravité des changements à l’œuvre, dont nous avons maintenant toutes les preuves scientifiques, ainsi que le coût de l’inaction nous obligent à nous emparer de tous les moyens juridiques disponibles pour conserver les acquis du droit de l’environnement et continuer à le protéger, pour la santé et le bien-être humain des générations actuelles et futures. »

    https://lejournal.cnrs.fr/articles/droit-de-lenvironnement-entre-espoirs-et-reculs

    #environnement #justice #A69 #France #jurisprudence #Saúl_Luciano_Lliuya #Allemagne #Cour_européenne_des_droits_de_l’Homme (#CEDH) #droit_à_la_vie #Cour_de_justice_de_l’Union_européenne (#CJUE) #aménagement #urbanisme #contre-pouvoir #Accord_de_Paris #climat #changement_climatique #pollution
    #ressources_pédagogiques #agriculture #agriculture_intensive #Glyphosate #santé #santé_publique

    • Un monde commun. Les savoirs des sciences humaines et sociales

      Philosophie, sociologie, anthropologie, études littéraires, linguistique, histoire, géographie, psychologie, musicologie, esthétique, histoire de l’art, économie, sciences politiques, droit, archéologie… : les disciplines couvertes par les #sciences_humaines_et_sociales sont vastes et variées. À toutes incombent d’analyser, comprendre, décrire le monde et la façon dont les hommes, les femmes et plus largement le vivant l’ont habité, l’habitent et l’habiteront. Toutes partagent une réflexion sur un sujet rendu majeur par la crise environnementale, les bouleversements numériques, les inégalités sociales et les conflits : comment faire « #monde_commun », pour reprendre la formule de Hannah Arendt ?

      L’ouvrage propose une centaine de contributions portant sur des questions contemporaines, qui font écho aux objectifs de développement durable identifiés par l’Organisation des Nations unies (la réduction de la pauvreté, des inégalités éducatives, la protection de la planète, etc.) et explorent la manière dont la recherche actuelle en sciences humaines et sociales y répond. Méthodes, hypothèses et théorisations, mesures et approches ethnographiques, analyses et exégèses constituent autant d’outils permettant aux lecteurs de penser, d’habiter, de réparer ou de transformer nos univers communs.
      Un ouvrage richement illustré qui incarne une communauté de recherche dans toute sa diversité.

      https://www.cnrseditions.fr/catalogue/sciences-politiques-et-sociologie/un-monde-commun
      #livre

  • Les #parcs_africains ou l’histoire d’un #colonialisme_vert | CNRS Le journal
    https://lejournal.cnrs.fr/articles/parcs-Afrique-colonialisme-histoire-nature-faune

    Cette vision est en outre soutenue par un ensemble d’œuvres relayées par la grande presse. C’est par exemple Winston Churchill qui, en 1907, publie Mon voyage en Afrique, dans lequel il décrit le continent africain comme un « vaste jardin naturel » malheureusement peuplé d’« êtres malhabiles ». Dans les années 1930, c’est ensuite Ernest Hemingway qui évoque, dans Les Neiges du Kilimandjaro, un continent où les big five – ces mammifères emblématiques de l’Afrique que sont le lion, le léopard, l’éléphant, le rhinocéros noir et le buffle – régneraient en maîtres. Depuis, le mythe de cette Afrique édénique a perduré à travers les reportages du National Geographic et de la BBC ou, plus récemment, avec la sortie du célèbre film d’animation Le Roi Lion.

    #guillaume_blanc

  • Les #parcs africains ou l’histoire d’un #colonialisme_vert

    Derrière le mythe d’une Afrique #sauvage et fascinante se cache une histoire méconnue : celle de la mise sous cloche de la #nature au mépris des populations, orchestrée par des experts occidentaux. L’historien #Guillaume_Blanc raconte.

    Vous avez longuement enquêté sur les politiques de #protection_de_la_nature mises en place en #Afrique depuis la fin du XIXe siècle. Comment, dans l’esprit des experts occidentaux de la conservation de la nature, a germé cette idée que le continent africain constituait le dernier éden sauvage de la planète, qu’il s’agissait de préserver à tout prix ?

    Guillaume Blanc1 Mon enquête historique s’appuie en effet sur plus de 130 000 pages de documents issus de 8 fonds d’archives répartis entre l’Europe et l’Afrique. Pour comprendre ce mythe de la nature sauvage, il faut se mettre à la place des #botanistes et des #forestiers qui partent tenter l’aventure dans les #colonies à la fin du XIXe siècle, et laissent derrière eux une Europe radicalement transformée par l’industrialisation et l’urbanisation. En arrivant en Afrique, ils sont persuadés d’y retrouver la nature qu’ils ont perdue chez eux.

    Cette vision est en outre soutenue par un ensemble d’œuvres relayées par la grande presse. C’est par exemple #Winston_Churchill qui, en 1907, publie Mon voyage en Afrique, dans lequel il décrit le continent africain comme un « vaste jardin naturel » malheureusement peuplé d’« êtres malhabiles ». Dans les années 1930, c’est ensuite #Ernest_Hemingway qui évoque, dans Les Neiges du Kilimandjaro, un continent où les #big_five – ces mammifères emblématiques de l’Afrique que sont le #lion, le #léopard, l’#éléphant, le #rhinocéros noir et le #buffle – régneraient en maîtres. Depuis, le #mythe de cette Afrique édénique a perduré à travers les reportages du #National_Geographic et de la BBC ou, plus récemment, avec la sortie du célèbre film d’animation #Le_Roi_Lion.

    Qui sont les principaux acteurs des politiques de protection de la nature en Afrique, depuis les premières réserves de faune sauvage jusqu’à la création des parcs nationaux ?
    G. B. En Afrique, la création des #réserves_de_chasse à la fin du XIXe siècle par les colonisateurs européens vise surtout à protéger le commerce des troupeaux d’éléphants, déjà largement décimés par la #chasse. À partir des années 1940, ces #réserves deviennent ensuite des espaces dédiés presque exclusivement à la contemplation de la #faune_sauvage – une évolution qui témoigne d’une prise de conscience de l’opinion publique, qui considère comme immoral le massacre de la grande #faune.

    Les principaux acteurs de cette transformation sont des écologues administrateurs, à l’image de #Julian_Huxley, le tout premier directeur de l’#Unesco, nommé en 1946. On peut également citer #Edgar_Worthington, qui fut directeur scientifique adjoint du #Nature_Conservancy (une orga­ni­sa­tion gouvernementale britannique), ou l’ornithologue #Edward_Max_Nicholson, l’un des fondateurs du #World_Wildlife_Fund, le fameux #WWF. À partir des années 1950, ces scientifiques issus de l’administration impériale britannique vont s’efforcer de mettre la #science au service du gouvernement, de la nature et des hommes.

    À l’époque coloniale, la nature africaine semble toutefois moins menacée qu’elle ne l’est aujourd’hui. N’y a-t-il pas comme une forme de contradiction de la part des experts de la conservation à vouloir présenter ce continent comme le dernier éden sauvage sur Terre et, dans le même temps, à alerter sur le risque d’extinction de certaines espèces ?
    G. B. Si on prend l’exemple des éléphants, ce sont tout de même 65 000 animaux qui sont abattus chaque année à la fin du XIXe siècle en Afrique de l’Est pour alimenter le commerce de l’#ivoire. À cette époque, les administrateurs coloniaux sont pourtant incapables de réaliser que le massacre auquel ils assistent relève de leur propre responsabilité. Car, tout autour des espaces de protection qu’ils mettent en place pour protéger la nature, la destruction des #ressources_naturelles se poursuit – ce sont les #plantations de #cacao en #Côte_d’Ivoire qui empiètent toujours plus sur la #forêt_tropicale, ou le développement à grande échelle de la culture du #café en #Tanzanie et au #Kenya.

    À mesure que ce #capitalisme_extractiviste s’intensifie, la protection de la faune et de la flore se renforce via la multiplication des #zones_protégées. Aussi paradoxal que cela puisse paraître, ceux qui entendent préserver la nature en établissant des réserves de chasse, puis des parcs nationaux, sont aussi ceux qui la détruisent en dehors de ces espaces de protection.

    Une initiative baptisée « #Projet_spécial_africain » illustre bien cette vision de la nature africaine. En quoi consiste cette grande #mission_écologique, largement promue par les experts internationaux de la conservation ?
    G. B. Le Projet spécial africain est lancé à Varsovie en 1960 par l’#Union_internationale_pour_la_conservation_de_la_nature (#UICN), sous l’égide des Nations unies. En septembre 1961, une grande conférence internationale est organisée à Arusha, en Tanzanie, afin de promouvoir les programmes de conservation auprès des dirigeants africains arrivés au pouvoir après les indépendances. Elle réunit une centaine d’experts occidentaux ainsi qu’une trentaine de dirigeants africains.

    D’un commun accord, ces derniers déclarent vouloir poursuivre les efforts accomplis par les colons européens dans les parcs nationaux africains qui ont vu le jour depuis la fin des années 1920. Pour, je cite, « aider les gouvernements africains à s’aider eux-mêmes », des experts internationaux sont alors envoyés en Afrique. Le Projet spécial africain, qui se poursuivra jusqu’à la fin des années 1970, prend donc la forme d’une alliance entre les dirigeants africains et les experts internationaux.

    Dans le livre que vous avez publié il y a peu, La Nature des hommes, vous rappelez que les institutions internationales ont fortement incité les pays africains à exclure leurs populations des territoires de ce qui allait devenir les parcs nationaux…
    G. B. Parmi les institutions impliquées, il y a, d’un côté, les agences des Nations unies comme l’Unesco et la FAO, mais aussi des organisations non gouvernementales comme l’UICN, le WWF ou la Fauna & Flora International (FFI). Ces deux grandes catégories d’institutions ont tout d’abord servi de machine à reconvertir les administrateurs coloniaux en experts internationaux de la conservation. Ce sont elles qui vont ensuite imposer les mesures conservationnistes à l’intérieur des parcs.

    La FAO va, par exemple, conditionner son aide au Kenya, à l’Éthiopie ou à la Tanzanie pour l’achat de matériel agricole à l’acceptation des règles édictées par l’Unesco – à savoir que soient expulsées les populations qui vivent dans les parcs pour préserver les grands mammifères. C’est donc un véritable système international qui se met en place, dans lequel les agences des Nations unies vont avoir recours à des experts qu’elles vont mandater auprès de l’UICN, du WWF ou de la #FFI.

    Dans les années qui suivent la #décolonisation, les dirigeants africains participent eux aussi à cette #mythification d’un continent foisonnant de vie, car préservé des activités humaines. Quelle est leur part de responsabilité dans la construction de cet #imaginaire ?
    G. B. S’ils n’ont pas choisi ce cadre culturel imposé par les experts internationaux de la conservation, selon lequel l’Afrique serait le dernier refuge mondial de la faune sauvage, ils savent en revanche le mettre au service de leurs propres intérêts. Au #Congo, rebaptisé Zaïre en 1971 par le président Mobutu, ce dernier explique lors d’une conférence de l’UICN qui se tient à Kinshasa que son pays a créé bien plus de parcs que le colonisateur belge qui l’a précédé.

    En 1970, soit près de 10 ans après son indépendance, la Tanzanie a de son côté quadruplé son budget dédié aux parcs nationaux, sous l’impulsion de son Premier ministre #Julius_Nyerere, bien conscient que le parc national représente une véritable #opportunité_économique. Si Julius Nyerere n’envisage pas de « passer (s)es vacances à regarder des crocodiles barboter dans l’eau », comme il l’explique lui-même dans la presse tanzanienne, il assure que les Occidentaux sont prêts à dépenser des millions de dollars pour observer la faune exceptionnelle de son pays. Julius Nyerere entend alors faire de la nature la plus grande ressource économique de la Tanzanie.

    Certains responsables politiques africains mettent aussi à profit le statut de parc national pour contrôler une partie de leur population…
    G. B. Pour une nation comme l’Éthiopie d’#Hailé_Sélassié, la mise en parc de la nature donne la #légitimité et les moyens financiers pour aller planter le drapeau national dans des territoires qui échappent à son contrôle. Lorsque l’UICN et le WWF suggèrent à l’empereur d’Éthiopie de mettre en parc différentes régions de son pays, il choisit ainsi le #Simien, dans le Nord, une zone de maquis contestant le pouvoir central d’Addis-Abeba, l’#Awash, dans l’Est, qui regroupe des semi-nomades vivant avec leurs propres organisations politiques, et la #vallée_de_l’Omo, dans le Sud, où des populations circulent librement entre l’Éthiopie et le Kenya sans reconnaître les frontières nationales.

    En Afrique, la mise sous protection de la nature sauvage se traduit souvent par l’#expulsion des peuples qui vivent dans les zones visées. Quelles sont les conséquences pour ces hommes et ces femmes ?
    G. B. Ce #déplacement_forcé s’apparente à un véritable tremblement de terre, pour reprendre l’expression du sociologue américain Michael Cernes, qui a suivi les projets de #déplacement_de_populations menés par les Nations unies. Pour les personnes concernées, c’est la double peine, puisqu’en étant expulsées, elles sont directement impactées par la création des parcs nationaux, sans en tirer ensuite le moindre bénéfice. Une fois réinstallées, elles perdent en effet leurs réseaux d’entraide pour l’alimentation et les échanges socio-économiques.

    Sur le plan environnemental, c’est aussi une catastrophe pour le territoire d’accueil de ces expulsés. Car, là où la terre était en mesure de supporter une certaine densité de bétail et un certain niveau d’extraction des ressources naturelles, la #surpopulation et la #surexploitation de l’#environnement dont parlent les experts de la conservation deviennent réalité. Dans une étude publiée en 20012, deux chercheurs américain et mozambicain ont tenté d’évaluer le nombre de ces expulsés pour l’ensemble des parcs nationaux d’Afrique. En tenant compte des lacunes statistiques des archives historiques à ce sujet, les chercheurs ont estimé qu’entre 1 et 14 millions de personnes avaient été contraintes de quitter ces espaces de conservation au cours du XXe siècle.

    Depuis la fin des années 1990, les politiques globales de la #conservation_de_la_nature s’efforcent d’associer les populations qui vivent dans ou à côté des #aires_protégées. Comment se matérialise cette nouvelle philosophie de la conservation pour les populations ?
    G. B. Cette nouvelle doctrine se traduit de différentes manières. Si l’on prend l’exemple de l’#Ouganda, la population va désormais pouvoir bénéficier des revenus du #tourisme lié aux parcs nationaux. Mais ceux qui tirent réellement profit de cette ouverture des politiques globales de conservation sont souvent des citadins qui acceptent de devenir entrepreneurs ou guides touristiques. Les habitants des parcs n’ont pour leur part aucun droit de regard sur la gestion de ces espaces protégés et continuent de s’y opposer, parfois avec virulence.

    En associant les populations qui vivent dans ou à proximité des parcs à la gestion de la grande faune qu’ils abritent, la conservation communautaire les incite à attribuer une valeur monétaire à ces animaux. C’est ce qui s’est produit en #Namibie. Plus un mammifère est prisé des touristes, comme l’éléphant ou le lion, plus sa valeur pécuniaire augmente et, avec elle, le niveau de protection que lui accorde la population. Mais quid d’une pandémie comme le Covid-19, provoquant l’arrêt de toute activité touristique pendant deux ans ? Eh bien, la faune n’est plus protégée, puisqu’elle n’a plus aucune valeur. Parce qu’il nie la singularité des sociétés auxquelles il prétend vouloir s’adapter, le modèle de la #conservation_communautaire, qui prétend associer les #populations_locales, se révèle donc souvent inefficace.

    Des mesures destinées à exclure les humains des espaces naturels protégés continuent-elles d’être prises par certains gouvernements africains ?
    G. B. De telles décisions restent malheureusement d’actualité. Les travaux de l’association Survival International l’ont très bien documenté au #Cameroun, en #République_démocratique_du_Congo ou en Tanzanie. En Éthiopie, dans le #parc_du_Simien, où je me suis rendu à plusieurs reprises, les dernières #expulsions datent de 2016. Cette année-là, plus de 2 500 villageois ont été expulsés de force à 35 km du parc. Dans les années 2010, le géographe américain Roderick Neumann a pour sa part recensé jusqu’à 800 #meurtres liés à la politique de « #shoot_on_sight (tir à vue) » appliquée dans plusieurs parcs nationaux d’Afrique de l’Est. Selon cette doctrine, toute personne qui se trouve à l’intérieur du parc est soupçonnée de #braconnage et peut donc être abattue par les éco-gardes. Dans des pays où le braconnage n’est pourtant pas passible de peine de mort, de simples chasseurs de petit gibier sont ainsi exécutés sans sommation.

    En Europe, les règles de fonctionnement des parcs nationaux diffèrent de celles qui s’appliquent aux espaces de protection africains. Si on prend l’exemple du parc national des Cévennes, l’agriculture traditionnelle et le pastoralisme n’y sont pas prohibés, mais valorisés en tant qu’éléments de la culture locale. Comment expliquer ce « deux poids, deux mesures » dans la façon d’appréhender les espaces de protection de la nature en Europe et en Afrique ?
    G. B. Le parc national des Cévennes, créé en 1970, abrite plus de 70 % du site des Causses et Cévennes, inscrit sur la liste du Patrimoine mondial depuis 2011. Or la valeur universelle exceptionnelle qui conditionne un tel classement est, selon l’Unesco, « l’agropastoralisme, une tradition qui a façonné le paysage cévenol ». C’est d’ailleurs à l’appui de cet argumentaire que l’État français alloue des subventions au parc pour que la transhumance des bergers s’effectue à pied et non pas en camions, ou bien encore qu’il finance la rénovation des toitures et des murs de bergeries à partir de matériaux dits « traditionnels ».

    En revanche, dans le parc éthiopien du Simien, la valeur universelle exceptionnelle qui a justifié le classement de ce territoire par l’Unesco est « ses #paysages spectaculaires ». Mais si les #montagnes du Simien ont été classées « en péril3 » et les populations qui y vivaient ont été expulsées, c’est, selon les archives de cette même organisation internationale, parce que « l’#agropastoralisme menace la valeur du bien ».

    À travers ces deux exemples, on comprend que l’appréciation des rapports homme-nature n’est pas univoque en matière de conservation : il y a une lecture selon laquelle, en Europe, l’homme façonne la nature, et une lecture selon laquelle, en Afrique, il la dégrade. En vertu de ce dualisme, les activités agropastorales relèvent ainsi d’une #tradition à protéger en Europe, et d’une pratique destructrice à éliminer en Afrique.

    https://lejournal.cnrs.fr/articles/parcs-Afrique-colonialisme-histoire-nature-faune
    #colonialisme #animaux #ingénierie_démographique

    • La nature des hommes. Une mission écologique pour « sauver » l’Afrique

      Pendant la colonisation, pour sauver en Afrique la nature déjà disparue en Europe, les colons créent des parcs en expulsant brutalement ceux qui cultivent la terre. Et au lendemain des indépendances, avec l’Unesco ou le WWF, les dirigeants africains « protègent » la même nature, une nature que le monde entier veut vierge, sauvage, sans hommes.
      Les suites de cette histoire sont connues : des millions de paysans africains expulsés et violentés, aujourd’hui encore. Mais comment a-t-elle pu advenir ? Qui a bien pu organiser cette continuité entre le temps des colonies et le temps des indépendances ? Guillaume Blanc répond à ces questions en plongeant le lecteur au cœur d’une étrange mission écologique mondiale, lancée en 1961 : le « Projet spécial africain ».
      L’auteur raconte l’histoire de ce Projet, mais, plutôt que de suivre un seul fil narratif, il redonne vie à quatre mondes, que l’on découvre l’un après l’autre : le monde des experts-gentlemen qui pensent l’Afrique comme le dernier refuge naturel du monde ; celui des colons d’Afrique de l’Est qui se reconvertissent en experts internationaux ; celui des dirigeants africains qui entendent contrôler leurs peuples tout en satisfaisant les exigences de leurs partenaires occidentaux ; celui, enfin, de paysans auxquels il est demandé de s’adapter ou de disparaître. Ces hommes ne parlent pas de la même nature, mais, pas à pas, leurs mondes se rapprochent, et ils se rencontrent, pour de bon. Ici naît la violence. Car c’est la nature des hommes que d’échanger, pour le meilleur et pour le pire.

      https://www.editionsladecouverte.fr/la_nature_des_hommes-9782348081750
      #livre

  • Une odyssée cartographique en #BD

    Dans "Geographia", l’historienne Emmanuelle Vagnon et le dessinateur et géographe Jean Leveugle retracent en BD l’histoire de la cartographie, de l’Antiquité à nos jours. En faisant revivre #Ptolémée, fondateur de la cartographie moderne, ils invitent à une épopée fantastique dans l’espace et le temps.

    Pourquoi est-il intéressant de retracer l’histoire de la cartographie ?
    Jean Leveugle1 Plonger dans cette histoire d’une extraordinaire richesse permet de rappeler qu’il a existé d’autres formes pertinentes de cartographies que celles que nous connaissons aujourd’hui. Dès l’émergence de l’écriture, les hommes ont tenté de représenter l’espace où ils vivaient dans des cartes locales. En Bretagne, par exemple, la dalle gravée de Saint-Bélec, datant de l’âge du bronze (1900-1600 avant notre ère), témoigne déjà d’une transcription graphique de la vallée de l’Odet.

    Nous faisons démarrer notre récit dans l’Antiquité, au VIIIe siècle av. J.-C., avec une carte mésopotamienne gravée sur une tablette d’argile, parce que les Babyloniens sont parmi les premiers à tenter de représenter le monde. Ils placent Babylone au centre, avec des localités qui gravitent autour, des fleuves et des toponymes assez précis, et plus on s’en éloigne, plus les mythes prennent le relais.

    Emmanuelle Vagnon2 Il ne s’agit pas d’une histoire linéaire, de l’ignorance à la connaissance. Si beaucoup de témoignages ont été perdus, et peut-être des cartes plus anciennes encore que celles de la Mésopotamie, on sait désormais que tous les peuples ont produit des modes intéressants de représentations spatiales, reflets de leur culture. Avec cette traversée, de l’Antiquité à nos jours, nous avons voulu montrer que d’autres cartographies que celles du modèle occidental ont été possibles. Elles proposaient un point de vue plus proche de la Terre et des humains, en prenant en compte l’histoire, la culture et les croyances des peuples. L’idée était d’expliquer ces différentes représentations du monde.

    Pourquoi avoir choisi Ptolémée pour raconter cette histoire ?
    J. L. Astronome, géographe et mathématicien, Claude Ptolémée (100-168), qui a vécu sous l’Empire romain mais a compilé les savoirs de l’Antiquité grecque, est une figure célèbre de la cartographie, dont le traité manuscrit nous est parvenu, même si ce n’est pas l’autographe. Il est considéré comme le père fondateur de la cartographie mathématique, qui s’appuie sur une projection de la sphère terrestre sur un plan et des calculs mathématiques. Son modèle n’est plus utilisé, mais la cartographie moderne reste son héritière.

    Suivre la Géographie de Ptolémée permettait ainsi de traverser plusieurs espaces-temps, dont le Moyen Âge, période au cours de laquelle elle a beaucoup circulé dans le monde arabo-musulman – la BD fait une seule entorse à la réalité en partant sur ses traces en Chine, où elle n’était pas connue. Copiée, traduite, amendée, annotée, elle a fini par émerger à nouveau à la Renaissance en Italie, à un moment d’ouverture sur le monde qu’elle pouvait représenter.

    E. V. À travers mes recherches sur les manuscrits cartographiques de la Bibliothèque nationale de France (BnF), j’ai eu l’occasion d’étudier Ptolémée, qui a plus été un passeur qu’un inventeur. Il a collecté et synthétisé une foule de savoirs, et placé 8 000 toponymes du monde connu dans son traité, une œuvre considérable au IIe siècle apr. J.-C. ! Ptolémée a exposé deux principes fondamentaux : la projection de la sphère terrestre sur un plan, base de la cartographie moderne, scientifique et vue du ciel ; et le système des coordonnées en latitudes et longitudes, déjà utilisé par les astronomes, mais qu’il a appliqué à la Terre.

    Comment avez-vous travaillé ensemble ?
    J. L. Depuis plusieurs années, je travaille en tant qu’auteur-illustrateur de bandes dessinées de vulgarisation scientifique. Ce qui m’intéressait surtout, c’était de montrer ce que les cartes révèlent d’une époque et de sa perception du monde, avec une vraie ambition narrative au fil d’un scénario plein de rebondissements. Géographe de formation, j’avais besoin d’une approche historique et je me suis rapproché d’Emmanuelle, médiéviste et commissaire de l’exposition L’Âge d’or des cartes marines, présentée à la Bibliothèque nationale de France en 2012. Nous avons travaillé pendant deux ans avec des constants allers-retours.

    E. V. Pour les sources et les cartes, nous avons puisé dans les collections de la BnF. Toutes les cartes ont été redessinées dans la BD pour mieux s’intégrer au récit, et leurs originaux reproduits dans un cahier final. J’avais déjà participé à des projets de médiation, mais la BD est un formidable support, et le graphisme de Jean parvient à mettre en scène simplement des enjeux de cartographie très complexes. Loin du cours d’histoire ou de géographie, cet album plein d’humour embarque le lecteur dans une fabuleuse odyssée.

    Les cartes médiévales présentent une extraordinaire richesse…
    J. L. Au Moyen Âge, on sait que la Terre est ronde. On met au centre des cartes les espaces connus ou jugés importants : la péninsule Arabique et l’océan Indien pour le califat abbasside de Bagdad (750 à 1258), avec l’Europe un peu excentrée ; alors que pour les cartes chrétiennes, on place des grands lieux, des épisodes bibliques, etc. Plus on s’éloigne du local, du quotidien, plus on place des éléments relevant du mythe. Pour décrire le monde, les cartes médiévales comportent des indications et savoirs de tous ordres : philosophique, théologique, commercial, diplomatique, et pas seulement topographique avec un trait de côte.

    Finalement, celles d’aujourd’hui, axées sur la seule exactitude topographique ou hydrographique, paraissent presque plus pauvres. Dans la BD, il y a notamment cette mappemonde de Lambert de Saint-Omer, du XIIe siècle, avec les trois continents connus, l’Europe, l’Afrique et l’Asie. Le monde est divisé en zones plus ou moins chaudes et habitables, selon une théorie héritée de l’Antiquité, avec une « zone torride » équatoriale réputée infranchissable et une quatrième partie habitable dans l’hémisphère Sud. Cette représentation de la sphère contient des considérations scientifiques sur les antipodes et la circulation du soleil, mais aussi bibliques, avec un message d’évangélisation. La croyance n’obscurcit pas la science, tout cohabite en une tentative de cohérence.

    Qu’est-ce exactement que l’œkoumène (ou écoumène) ?
    E. V. Ce terme, du grec oikos (la maison), désigne l’espace habité ou habitable, dont on sait aujourd’hui qu’il recouvre moins de 30 % de notre planète. Dans l’histoire, ses dimensions ont varié selon les auteurs, qui interprètent des spéculations mathématiques et des rapports de voyageurs. Pour Ptolémée, il couvre 180° de la sphère terrestre, soit la moitié, mais plus encore pour son rival le géographe Marin de Tyr (225°), avec d’énormes conséquences. Car, en s’inspirant de Marin de Tyr, Christophe Colomb, dans son espoir d’atteindre le Japon et la Chine, ne pense pas que l’océan séparant l’Europe de l’Asie est si étendu. Et comme on sait, il tombe sur l’Amérique. Il existe ainsi des cartes qui rapportent des faits, à partir d’expériences de voyageurs et des mesures, et d’autres spéculatives, qui, portant des hypothèses, ont vocation à convaincre les puissants de l’époque, comme les souverains d’Espagne et du Portugal, de financer des expéditions, dont celle de Colomb.

    J. L. Le globe terrestre de l’explorateur et géographe allemand Martin Behaim, cartographié vers 1492 , illustre bien cette histoire : l’œkoumène couvrant les deux tiers, voire les trois quarts de la surface de la Terre, l’Europe et l’Asie ne semblent pas si éloignées, et l’Amérique n’y figure pas encore. Instruments de pouvoir politique, religieux ou commercial, les cartes sont toujours au cœur de conquêtes coloniales ou militaires. Le golfe du Mexique, que le président Trump vient de rebaptiser « golfe de l’Amérique », en fournit aujourd’hui un exemple magistral : derrière ce pouvoir toponymique se cache toute une représentation. C’est un sujet très moderne.

    En quoi l’imprimerie transforme-t-elle la cartographie ?
    E. V. Cette innovation, au milieu du XVe siècle, avec Gutenberg, converge avec un goût croissant pour les cartes en Europe, en lien avec les connaissances, les explorations et les conquêtes. Jusque-là, ces objets rares sont réservés à une élite et on ne conserve que les plus belles, celles qui nous sont parvenues. Ces œuvres d’art sur parchemin, avec des enluminures, figurent dans des collections, dont les bibliothèques des souverains.

    Mais, avec l’imprimerie, les cartes, simplifiées, sont diffusées en masse, comme les récits de voyages. L’Atlas de Mercator, auquel le récit accorde une large place, connaît un grand succès. Avec son ami Abraham Ortelius, Gérard Mercator, géographe flamand du XVIe siècle et auteur de la fameuse projection du même nom, planisphère de référence pour la navigation, réunit une somme colossale de cartes du monde connu et y ajoute des textes traitant de toute une géographie culturelle. Ce livre précieux, d’une grande rigueur scientifique, révise la Géographie de Ptolémée et lui adjoint de nouvelles représentations cartographiques, toujours basées sur des coordonnées mathématiques.

    Pour revenir en France, qu’a apporté la « dynastie » des Cassini ?
    J. L. Sur quatre générations, ces ingénieurs cartographes français, d’origine italienne, procèdent à partir du XVIIe au relevé cartographique, systématique et mathématique, de tout le territoire hexagonal grâce à de nouveaux instruments de précision. C’est le premier usage massif, coordonné à l’échelle d’un pays, de la triangulation, déjà utilisée dans l’Antiquité grecque – une série de triangles joints les uns aux autres le long d’un méridien et d’un axe structurant Nord-Sud.

    E. V. La prouesse, c’est que le moindre village ou hameau est représenté avec sa topographie, sa toponymie et des détails minuscules qui restent d’actualité.

    Pourquoi la cartographie ne peut-elle prétendre à l’exactitude ?
    E. V. La vérité de la carte, c’est une question de mesure, et on sait que même avec les satellites et le GPS, on n’atteint jamais l’exactitude absolue, puisque représenter une sphère sur un plan plat déforme déjà inévitablement. De plus, de nos jours, on utilise surtout des cartes thématiques, composées à partir de statistiques qui peuvent être biaisées selon la rigueur de la méthode utilisée pour les collecter. Les informations, y compris le tracé des frontières, qui peut susciter des désaccords, dépendent d’un point de vue et de sources : la base de données à laquelle on recourt influe sur la qualité, comme les couleurs et les symboles utilisés. Une carte ne dépend pas seulement de l’exactitude de mesure, mais de toutes les informations implicites qu’elle porte.

    J. L. L’exemple le plus flagrant, selon moi, concerne la carte des résultats électoraux, avec ces gros aplats de couleurs par circonscription et tendance politique. La surface écrase la densité de population, faussant la lecture et l’interprétation du scrutin : le vote de la Seine-Saint-Denis, très peuplée, est ainsi sous-représenté sur la carte par rapport à celui de départements ruraux.

    En quoi cette plongée dans l’histoire cartographique est éclairante pour le monde contemporain ?
    J. L. Par sa complexité, le sujet invite à interroger l’acuité de notre cartographie et à réfléchir à des formes alternatives, comme celle évoquée à la fin de la BD, dite « radicale » qui, depuis les années 2000, entend documenter, dans un esprit contestataire, d’autres réalités, sociales, politiques, économiques ou environnementales, d’un territoire en mêlant sciences, art et activisme. Je pense aussi aux cartes sensibles, absolument pas scientifiques, qui cherchent à renseigner le ressenti d’un territoire – la perception de l’univers sonore, par exemple – pour mieux éclairer sa compréhension et la manière de (le) vivre.

    E. V. Le regard historique nous rappelle que la carte, quelle qu’elle soit, est « fabriquée » et reste toujours la production de son époque. L’étude des cartes anciennes permet ainsi de mieux comprendre la cartographie d’aujourd’hui, mais aussi de relativiser sa représentation exacte prétendue du réel. Et, à l’heure où les outils technologiques remplacent la carte papier – que la nouvelle génération n’utilise quasiment plus –, celle-ci devient aussi un objet historique qu’il est intéressant d’inscrire dans cette longue chronologie. ♦

    https://lejournal.cnrs.fr/articles/une-odyssee-cartographique-en-bd
    #cartographie #bande-dessinée #livre #histoire #cartographie_historique
    ping @reka @visionscarto

    • Geographia. L’odyssée cartographique de Ptolémée

      Claudius Ptolémée arrive, avec près de 2000 ans de retard, sur l’Anti-Terre, paradis ou vivent - entre autres - les humains dont l’histoire a retenu le nom. Convaincu que l’œuvre de sa vie, la Géographie, a marqué l’histoire des sciences après lui, Ptolémée tombe des nues : non seulement son nom est peu connu, mais surtout, son rival de toujours, Marin de Tyr, a reçu le titre de meilleur géographe de l’antiquité Latine.
      À l’aide d’Ota, une panotéenne, créature légendaire aux longues oreilles pendantes, Ptolémée entreprend donc de retrouver la trace de sa Géographie à travers le temps et l’espace pour faire la preuve de son succès. Mais tout le monde n’a pas intérêt à le voir revenir et ce qui devait être un simple voyage se transforme en une odyssée bien mouvementée...

      Jean Leveugle est auteur et géographe. Il a imaginé ce récit avec l’appui scientifique d’Emmanuelle Vagnon, professeure agrégée et docteure en histoire médiévale, chargée de recherche au CNRS. En suivant les pérégrinations imaginaires de Ptolémée au paradis, à la rencontre des spécialistes du domaine, cette bande dessinée érudite et humoristique raconte l’épopée de cet art.
      Un dossier pédagogique reprenant de nombreuses cartes anciennes provenant de la BNF, complète ce livre publié en coproduction avec la Bibliothèque nationale de France.

      https://www.futuropolis.fr/9782754834889/geographia.html

  • Toute la richesse des langues des signes à portée de clic

    Les langues des signes sont des langues comme les autres. Une plateforme inédite, Sign-Hub, en documente la diversité à travers le monde et montre l’importance de leur apprentissage dès le plus jeune âge, comme pour n’importe quelle autre langue orale.

    « Giovani mangia la pizza » ou « Giovani la pizza mangia » : sauriez-vous dire laquelle de ces locutions italiennes est traduite de la langue des signes et laquelle est en langue vocale ? Contrairement à ce que l’on pourrait penser, les structures grammaticales des langues des signes ne sont pas calquées sur celles des langues orales qui leur correspondent. En clair, les personnes entendantes et sourdes italiennes n’utilisent pas la même grammaire pour s’exprimer – les premières, en langue parlée, les secondes, en langue des signes. Dans l’exemple cité, c’est la structure sujet-verbe-complément qui s’applique en italien oral, mais, en italien signé, le verbe est placé à la fin de la phrase.

    « Il n’existe pas une langue des signes. Les personnes sourdes italiennes, par exemple, ne signent pas avec les mêmes signes que des personnes sourdes d’autres nationalités, explique Carlo Cecchetto, directeur de recherche au laboratoire Structures formelles du langage1. Par exemple, le lait est désigné par le mouvement de traire une vache en langue des signes allemande ou espagnole. Mais un Français fera le geste de tirer le lait du sein de la mère. « Chaque langue des signes est une langue à part entière, qui a le même potentiel expressif et le même niveau de complexité lexicale et grammaticale que les langues parlées. »
    Un manque d’outils linguistiques

    Mais, alors que les langues parlées ne manquent ni de dictionnaires, ni de grammaires, ni d’études permettant de retracer leurs évolutions dans le temps, de connaître leurs racines et leurs étymologies, les personnes sourdes et malentendantes n’ont que très peu d’outils linguistiques à leur disposition. Un programme de recherches développé par plusieurs équipes européennes, lancé en 2016, a permis d’aboutir à la mise en ligne de la plateforme Sign-Hub2.

    Celle-ci comprend schématiquement trois parties. La première regroupe un « atlas » et des « grammaires ». Elle présente pour la première fois un éventail complet des caractéristiques et des structures grammaticales dans une grande variété de langues des signes du monde, ainsi qu’une description précise des grammaires de sept langues des signes : allemande, catalane, espagnole (castillane), française, italienne, néerlandaise et turque.

    L’objectif est que les usagers puissent eux-mêmes enrichir ces grammaires. Mais ces informations vont aussi être utiles aux chercheurs, car les langues des signes sont une mine de connaissances pour ceux qui étudient les propriétés fondamentales du langage humain.
    La temporalité des récits positionnée dans l’espace

    « On pensait, par exemple, que des notions comme le phonème ou la syllabe étaient intrinsèquement liées à la dimension sonore de la langue, explique Carlo Cecchetto. Or elles s’appliquent aussi à la modalité visuo-spatiale du langage. De nombreux signes sont caractérisés par deux mouvements et sont bisyllabiques, quand d’autres sont monosyllabiques. »

    Le linguiste a aussi montré que les langues des signes contiennent des propositions relatives, comme les langues parlées. Ce que l’on ignorait il y a encore quelques années ! Et, si elles ne possèdent pas de conjugaison au sens où nous l’entendons, leurs locuteurs disposent d’autres moyens pour parler de leurs projets à venir ou de leur histoire passée : ils positionnent leurs récits dans l’espace. En langue des signes française, la ligne du temps est perpendiculaire au corps du locuteur – le passé est dans son dos, le présent, au niveau de son corps, et le futur est devant lui. Mais, dans certaines langues des signes parlées dans des villages où les gens vivent beaucoup à l’extérieur (comme à Kata Kolok, un village de Bali), le temps peut être représenté sur une ligne imaginaire fondée sur la position réelle du soleil le long de l’axe Est-Ouest.

    « Par ailleurs, la question de l’iconicité (la similitude entre la forme d’un signe et sa signification) fait toujours l’objet de recherches, pour savoir de quelle façon ces animations visuelles s’intègrent avec les règles syntaxiques et grammaticales notamment, et si ces icônes évoluent dans le temps et de quelle façon », précise Carlo Cecchetto.
    Évaluer les compétences langagières des sourds

    Mieux connaître le fonctionnement et les structures des différentes langues des signes doit aussi permettre d’évaluer les compétences langagières des sourds et malentendants. « Aujourd’hui, les professionnels de santé ne disposent d’aucun outil permettant de diagnostiquer un enfant sourd qui a un retard de langage en langue des signes, ou un adulte malentendant qui perd des capacités langagières suite à un AVC, par exemple », explique Caterina Donati3, linguiste, qui a également contribué à la plateforme.

    Sur Sign-Hub, on propose désormais, pour l’instant en version test, les premiers outils de diagnostics d’évaluation du langage. Pour les mettre au point, l’équipe de Caterina Donati a d’abord mené une étude sur trois catégories de personnes sourdes, la communauté des personnes sourdes étant très hétérogène.

    « En effet, la plupart des surdités ne sont pas héréditaires et interviennent à différents âges, détaille la linguiste. Une petite partie des sourds sont “natifs” et, pour certains, ont été très tôt exposés à la langue des signes ; d’autres ont d’abord tenté d’apprendre le langage parlé, soit par des techniques d’oralisme4, soit en bénéficiant d’implants cochléaires, et ne se tournent vers la langue des signes qu’après l’âge de 3 ans, notamment parce que l’apprentissage oral a échoué ou n’était pas satisfaisant. Enfin, un troisième groupe, les “apprenants tardifs”, n’a été exposé à la langue des signes qu’après l’âge de 6 ans. En tout cas, la plupart des enfants nés sourds n’ont pas accès à la langue des signes dès la naissance à travers l’interaction avec leurs parents. »
    Des différences d’apprentissage « spectaculaires »

    Les chercheurs ont fait passer des tests (syntaxiques et lexicaux) aux personnes de ces 3 catégories dans 5 langues des signes différentes (italien, castillan, catalan, français, israélien). Leur objectif était de savoir si l’âge de la première exposition à la langue des signes avait un impact sur les compétences langagières à l’âge adulte.

    « Nous nous attendions à trouver une différence, mais les résultats ont été spectaculaires, souligne Caterina Donati. Ceux qui ont acquis la langue des signes tardivement ont d’importantes difficultés de compréhension, et nous montrons qu’il est vraiment essentiel d’être exposé à cette langue dès la première année de vie pour la maîtriser ensuite. Seul le retard lexical est rattrapé en cas d’apprentissage tardif. »

    Ces résultats sont très importants pour les parents d’enfants sourds qui hésitent entre langue des signes et oralisme, ou pour tous ceux qui tentent d’abord d’enseigner l’oralisme puis passent à l’apprentissage de la langue des signes en cas d’échec. « Nous pouvons désormais affirmer qu’un enfant peut apprendre l’oralisme – l’équivalent d’une seconde langue pour les personnes entendantes – sans problème s’il maîtrise bien le langage des signes. Mais si, tout bébé, il n’acquiert pas les bases du langage, il sera très difficile de lui enseigner ensuite une quelconque autre langue. Il faudrait donc que chaque enfant sourd ou malentendant puisse être exposé le plus précocement possible à une langue à laquelle il peut avoir accès direct, c’est-à-dire une langue des signes », estime Caterina Donati.

    Troisième objectif de la plateforme : conserver une mémoire des différentes langues des signes et une trace de leur évolution au cours du temps. « Nous avions cette idée forte que les langues des signes font partie d’un patrimoine social et culturel, et qu’elles sont particulièrement en danger parce qu’elles ont la particularité de ne pas se transmettre au niveau territorial, comme peuvent l’être la plupart des langues parlées », pointe Caterina Donati. Ce site rassemble donc des informations sur l’histoire des utilisateurs des langues des signes, à travers de nombreux témoignages signés de personnes sourdes ou malentendantes âgées.

    Quelques-uns de ces témoignages sont rassemblés dans un documentaire de 40 minutes, disponible sur la plateforme5. Il donne un aperçu de ce que ces hommes et ces femmes, qui pour certaines ont connu la Deuxième Guerre mondiale, ont vécu. Dont les placements dans des institutions, souvent religieuses, où parfois personnes aveugles et sourdes étaient réunies dans une même classe, et où les cours étaient dispensés par des enseignants qui n’avaient aucune compétence en langue des signes ! Les témoins parlent de leur vie professionnelle, sentimentale, s’émeuvent des « entendants » qui ont la manie de s’exprimer la bouche quasi fermée ou en baissant la tête, si bien que toute tentative de lire sur leurs lèvres est vouée à l’échec ; ils évoquent comment les premiers sous-titres à la télévision leur ont permis, à plus de 50 ans parfois, de comprendre enfin le scénario de certains films, ou de quelle façon l’ère des SMS facilite désormais leur quotidien.
    Débat éthique

    Mais, comme l’explique Carlo Cecchetto, « paradoxalement, alors que la France reconnaît la langue des signes française comme langue à part entière seulement depuis la loi du 11 février 2005 (qui accorde aux enfants sourds le droit à un enseignement de la langue des signes), l’implantation de plus en plus fréquente d’implants cochléaires n’est souvent pas accompagnée d’une exposition de l’enfant à une langue des signes. L’absence d’exposition à une langue des signes est un danger dans le cas où l’implant ne fonctionne pas suffisamment pour permettre une bonne acquisition du langage oral, ce qui peut arriver. »

    Or, s’ils sont souvent très efficaces et peuvent changer la vie de certaines personnes sourdes, les implants ne conviennent pas techniquement à tous. Surtout, ils font encore l’objet d’un débat éthique, une partie de la communauté sourde y voyant une façon de s’attaquer à sa culture.

    En France, environ 1 enfant sur 1000 naît sourd profond et, à 3 ans, 3 enfants sur 1000 ont une surdité sévère ou profonde. On compterait environ 100 000 sourds signants, dont seulement 5 % ont un membre de la famille sourd et donc susceptible de leur enseigner la langue des signes. Autant de personnes, déjà fragilisées du fait de leur handicap, qui ont particulièrement besoin d’une plateforme de ce type, lieu d’échanges, de partage d’expériences et de connaissances, estiment les deux chercheurs.

    https://lejournal.cnrs.fr/articles/toute-la-richesse-des-langues-des-signes-a-portee-de-clic
    #cartographie #visualisation #carte #langue_des_signes #langues_des_signes #diversité

  • Faire entendre les sons de la Belle Époque

    Oubliés pendant plus d’un siècle, des enregistrements de la Belle Époque ressurgissent aujourd’hui grâce à une invention unique : l’Archéophone. 54 cylindres bretons ont ainsi pu être numérisés, révélant les chants et récits d’une époque disparue.

    https://lejournal.cnrs.fr/articles/faire-entendre-les-sons-de-la-belle-epoque

    #mémoire_orale
    #numérisation
    #archéophone

    Le bruit du frottement sur les 2 premiers enregistrements est assez insupportable !

  • Le mammouth définitivement dégraissé lâche la rampe ... Claude Allègre, pionnier du « prof_bashing » est décédé à l’âge de 87 ans. Qu’il brûle en enfer.

    https://www.midilibre.fr/2025/01/04/video-mort-de-claude-allegre-il-faut-degraisser-le-mammouth-quand-le-minis

    Il fut aussi un grand précurseur en matière de lutte contre « l’écoterrorisme » :
    https://www.humanite.fr/politique/claude-allegre/mort-de-claude-allegre-bete-noire-des-profs-et-des-climatologues

    [Il] se vengera de la gauche en passant la décennie suivante à cracher sur les socialistes, jusqu’à voter publiquement pour Nicolas Sarkozy en 2012. C’est aussi à cette époque qu’il commence à développer des discours climatosceptiques, à rebours de la communauté scientifique dont il a pourtant été, par le passé, un pilier reconnu. Dans L’Imposture climatique, un pamphlet publié en 2010, il tente de démontrer que le réchauffement climatique n’a aucun lien avec l’activité humaine, et évoque un “système mafieux et totalitaire” lorsqu’il décrit les climatologues. Ces détracteurs se souviennent, alors, qu’il s’était déjà royalement planté dans les années 1990, en défendant bec et ongles l’amiante, lorsque celle-ci s’était avérée cancérigène. Il évoquait alors une “psychose collective”, terme qu’il réutilise peu ou prou au sujet de l’origine humaine du dérèglement climatique. Ses propos lui valent d’être désavoués publiquement par l’Académie des sciences – le faisant passer à la double postérité de mauvais ministre et de mauvais scientifique.

    Il aura eu tout de même l’entier premier quart du XXIe siècle pour contempler son œuvre de destruction des services publics. Las, il n’a pu toutefois savourer totalement sa victoire vu qu’il a canné le jour même où était publié cet article :
    https://france3-regions.francetvinfo.fr/pays-de-la-loire/mayenne/laval/une-triste-realite-qui-touche-tout-le-pays-le-plan-blan

    Et puisqu’on parle d’épidémies « saisonnières » et « virus de l’hiver », juste pour vous dire qu’en ce moment, autour de nous, ça tombe comme à Gravelotte avec SARS-CoV2 ...
    https://www.cheminsdememoire.gouv.fr/fr/gravelotte

    #capitalisme_du_désastre

  • IA et valeurs humaines : un problème d’alignement | CNRS Le journal
    https://lejournal.cnrs.fr/articles/ia-et-valeurs-humaines-un-probleme-dalignement

    Pourquoi dès lors se préoccuper du respect des valeurs par ces systèmes ? « Les utilisateurs d’IA ont une fâcheuse tendance à oublier que ces systèmes ne comprennent pas ce qu’ils disent, ni ce qu’ils font, ni tous les facteurs définissant les situations dans lesquelles ils opèrent, rappellent les chercheurs. De plus, des études ont montré qu’il existe un biais d’automatisation suggérant que l’humain fait confiance au calcul statistique, ce calcul constituant un “vernis de rationalité” qui peut servir de tampon moral à ses prises de décision. » Pour cette raison, il faut à la fois continuer de chercher à mieux aligner les systèmes d’IA avec les valeurs humaines, leur apprendre les effets de leurs actions, tout en rappelant sans cesse les limitations inhérentes à ces systèmes, concluent les chercheurs. ♦

  • Prison Life Index : un indicateur de la vie carcérale | CNRS Le journal
    https://lejournal.cnrs.fr/articles/prison-life-index-un-indicateur-de-la-vie-carcerale

    En comparant par exemple la France et la Côte d’Ivoire, on constate que dans les deux cas les A, c’est-à-dire le respect du droit, constituent l’exception. En France, si les mauvaises conditions d’hébergement sont connues, les « atteintes fréquentes ou régulières », parfois graves, à nombre d’autres droits fondamentaux sont pointées, qu’il s’agisse de protection de l’intégrité physique et psychique des détenus, de leur accès aux soins, au travail et à la formation, aux visites extérieures… les prisonniers ivoiriens pâtissent de conditions plus mauvaises encore (marquées d’un grand nombre de E), sachant, indique Florence Laufer, que ces notations qualitatives prennent en compte les conditions de vie générales dans le pays considéré.

    « En France, les atteintes au droit à être correctement nourri correspondent à des repas de mauvaise qualité, parfois servis froid, et en quantité insuffisante ; en Côte d’Ivoire, les détenus souffrent couramment de malnutrition. En comparaison, dormir sur une natte au sol peut y sembler acceptable, alors qu’en France, les matelas par terre dans les cellules marquent la mauvaise qualité de l’hébergement. Même si les droits humains sont universels et ont fondamentalement la même valeur partout, les différences de niveaux et de normes de vie sont prises en compte. »

  • Thiaroye, #mémoires d’un massacre

    Le 1er décembre 1944, dans le #camp_militaire de Thiaroye, près de Dakar, l’armée française ouvre le feu sur des tirailleurs sénégalais qui réclament le versement de leurs soldes. Longtemps tu dans l’Hexagone, le massacre est pour partie reconnu par l’État français, mais quantité de parts d’ombre demeurent à l’approche de son 80ᵉ anniversaire.

    En juillet 2024, l’Office national des combattants et des victimes de guerre reconnaissait officiellement six tirailleurs sénégalais comme « morts pour la France »…, quatre-vingts ans après leur décès au cours d’une tuerie perpétrée par l’armée française contre ses propres troupes, le 1er décembre 1944 au camp militaire de Thiaroye, près de Dakar. Cette reconnaissance, partielle et tardive, intervient après plus de trois quarts de siècle de bataille mémorielle entre les autorités militaires françaises et les familles et militants politiques ouest-africains. Le conflit porte autour de la qualification de l’événement. Pour les autorités militaires françaises, il s’agit de la répression d’une rébellion armée ; pour les défenseurs des victimes, d’un massacre colonial perpétré contre d’anciens prisonniers de guerre réclamant le versement de leurs soldes.

    Depuis une vingtaine d’années, deux historiens français – Armelle Mabon et Martin Mourre – travaillent sur cet événement. Auteur d’une thèse sur Thiaroye et chercheur associé à l’Institut des mondes africains1, Martin Mourre revient sur ce « déchaînement de violence à l’encontre de ses propres troupes comme on en a peu vu dans l’histoire coloniale, voire dans l’Histoire tout court ». Les événements du 1er décembre s’inscrivent dans le contexte de la fin de la Seconde Guerre mondiale. À la Libération, après quatre années de captivité dans des Frontstalags2 en France, un premier convoi de tirailleurs sénégalais, faits prisonniers par l’armée allemande en 1940, comme 120 000 autres combattants des colonies françaises, se dirige vers la Bretagne pour y embarquer en direction de Dakar et de l’Afrique-Occidentale française3 (AOF), la plus importante des colonies françaises avec une superficie sept fois plus grande que la métropole. Combien sont-ils ? Les sources divergent : entre 1 200 et 1 300 selon les rapports militaires de l’époque, plus de 1 600 pour plusieurs historiens.
    De Morlaix à Thiaroye : la mécanique d’un massacre

    Quoi qu’il en soit, une archive de la Croix-Rouge française exhumée par Armelle Mabon, maîtresse de conférences retraitée à l’université de Bretagne Sud, signale que 315 tirailleurs refusent, le 4 novembre à Morlaix, d’embarquer à bord du Circassia, le navire anglais chargé de les ramener à Dakar, parce qu’ils n’ont pas reçu le quart du solde qui leur était dû. Livrés à eux-mêmes, logés dans des familles ou couchant dehors, ils restent dans la sous-préfecture du Finistère jusqu’au 11 novembre. Ce jour-là, une violente opération de gendarmerie les déloge et les enferme au camp militaire de Trévé, dans les Côtes-d’Armor, puis à Guingamp, jusqu’en janvier 1945. Armelle Mabon pointe leur amertume d’anciens prisonniers de guerre « de nouveau soumis à un régime disciplinaire assez strict, sous la surveillance de gendarmes et de forces françaises de l’intérieur (FFI) ».

    Leurs camarades qui ont pris place sur le Circassia ont entretemps débarqué à Dakar le 21 novembre, avant de rejoindre Thiaroye, à une quinzaine de kilomètres de la capitale de l’AOF. Mais le 27, eux aussi se plaignent auprès des autorités militaires de la colonie du non-versement de leurs soldes et refusent de monter dans un train à direction de Bamako, dans l’actuel Mali. Cette désobéissance s’explique, pour Martin Mourre, par le fait que « ces sommes d’argent conséquentes auraient pu changer le cours de la vie de ces hommes à leur retour au village ». Au demeurant, elle étonne « les officiers français, très surpris que des tirailleurs sénégalais osent réclamer des droits, estime Armelle Mabon, sans compter le préjugé raciste selon lequel les Africains ne savaient pas se servir de l’argent ».

    Au vu des événements, le général de division Marcel Dagnan se rend sur place dès le 28 novembre et promet de répondre aux récriminations des soldats. En parallèle, il prévient sa hiérarchie et le gouverneur général de l’AOF, et monte une opération de répression à partir de toutes les forces militaires disponibles dans la colonie du Sénégal – soit un peu plus de 1 000 tirailleurs – parmi lesquelles le 6e régiment d’artillerie coloniale et ses redoutables automitrailleuses, commandées par des officiers et sous-officiers blancs, pour la plupart restés vichystes jusqu’au ralliement de Dakar à la France libre en 1943.

    Tous les acteurs du drame sont présents. Le 1er décembre au matin, l’armée française tire à l’arme automatique sur la masse des tirailleurs de Thiaroye. Sitôt la fusillade achevée, les troupes arrêtent 48 tirailleurs qu’elles identifient comme des meneurs – parmi lesquels des gradés, comme Antoine Abibou, fin lettré évadé d’un Fronstalag et engagé dans la Résistance en métropole – en raison de la véhémence de leurs protestations les jours précédents. Sur les 48, 34 sont finalement jugés et condamnés en mars 1945 à diverses peines de prison, allant d’un à dix ans, et à la dégradation militaire – c’est le cas d’Antoine Abibou. En 1946 puis 1947, ces condamnés bénéficient d’une loi d’amnistie – et non d’une grâce. Or, pour Armelle Mabon, avec l’amnistie « se construit l’oubli qui entérine le récit de la rébellion armée » et laisse, de fait, les condamnés coupables d’un crime qu’ils n’ont pas commis.

    Le bilan des victimes toujours en question

    De fait, pendant plus d’un demi-siècle, les historiens ne pouvaient s’appuyer que sur les rapports militaires écrits après les événements du 1er décembre et justifiant ces derniers. Or, d’autres sources, dont les procès-verbaux des 34 tirailleurs arrêtés puis les témoignages des survivants recueillis par leurs enfants, mais aussi les archives du Circassia, font apparaître des contradictions entre les différents récits des autorités coloniales et amènent à critiquer la sous-évaluation des victimes du massacre. Alors que les autorités militaires françaises évoquent, aux lendemains de la fusillade, 35 à 70 morts (un chiffre repris par le président de la République François Hollande lors de sa visite d’État au Sénégal en 2014 au moment du 70e anniversaire de Thiaroye), plusieurs historiens parlent de plusieurs centaines de morts.

    Parmi eux, Martin Mourre s’appuie sur une incohérence dans le récit officiel. Un rapport de la Sûreté générale à Dakar postérieur au 1er décembre relate une désertion de 400 tirailleurs lors d’une escale de 24 heures à Casablanca ; or, le rapport d’un chef d’escadron présent sur le navire ne signale rien de tel lors de l’escale marocaine, jugée tout à fait normale. Pour l’historien français, cette supposée désertion de 400 hommes, « invraisemblable pour des hommes si près du foyer après quatre années de captivité », pourrait avoir servi à dissimuler le nombre réel des victimes à Thiaroye.

    Armelle Mabon abonde dans le même sens. À ses yeux, « les historiens ont travaillé sur des documents falsifiés sur ordre, de sorte qu’on ne sait plus ce qui est vrai et ce qui est faux ». Elle-même prend pour exemple le cas de M’Bap Senghor, l’une des six victimes reconnues « mortes pour la France » après le long combat entamé dès 1972 par son fils, d’abord classé comme « non rentré » de captivité puis, une fois que la famille avait appris son départ de France, comme « déserteur ».

    Autre source de discorde : l’emplacement des corps des victimes. Celles-ci ont vraisemblablement été enterrées dans des fosses communes à proximité de Thiaroye, mais aucune archive accessible ne permette de les situer. Cependant, la reconnaissance des six « morts pour la France » pourrait changer la donne. Pour Armelle Mabon, « cette mention oblige la France, avec l’accord du Sénégal, à offrir une tombe individuelle à M’Bap Senghor, identifiable grâce à l’ADN de son fils Biram, et de dédier un ossuaire à toutes les victimes. Dès lors, on mesurera l’ampleur du massacre en exhumant les corps des fosses communes ».
    Mémoires de Thiaroye

    Cette question des sépultures est au cœur du 80e anniversaire de l’événement. De fait, elle met au jour la différence de mémoire de Thiaroye entre les pays issus de l’ex-AOF et leur ancienne métropole. Que ce soit lors des luttes pour l’indépendance ou, plus tard, pour dénoncer la collusion des élites politiques avec l’ancienne puissance coloniale, « Thiaroye, resté une blessure en Afrique de l’Ouest, a toujours été pris en charge par des militants politiques », juge Martin Mourre.

    En témoignent le succès en 1988 du film Camp de Thiaroye, réalisé par le cinéaste sénégalais Ousmane Sembène, ou l’institution en 2004 de la Journée du tirailleur par le président sénégalais Abdoulaye Wade. Encore aujourd’hui, les quelques descendants encore en vie des victimes identifiées bataillent pour faire reconnaître le statut de leurs pères. C’est le cas de Biram Senghor, accompagné d’Armelle Mabon, en cours de procédure judiciaire contre l’État français pour obtenir réparation du préjudice moral et matériel causé par la mort de son père lorsque lui-même avait six ans.

    En France, à l’inverse, le massacre de Thiaroye reste relativement méconnu et la responsabilité de l’armée française tardivement avouée. Il faut attendre 2014 pour que François Hollande admette officiellement4 la mort de « plus de 70 » tirailleurs sous les balles de l’armée française. Dix ans plus tard, la reconnaissance des six « morts pour la France » s’inscrit dans un contexte géopolitique régional bien différent.

    Depuis les coups d’État au Burkina Faso, au Mali et au Niger entre 2020 et 2023 et l’élection présidentielle sénégalaise en 2024, la France est perçue comme hostile dans une bonne partie de l’ex-AOF. Dans ce contexte, « les nouvelles autorités régionales tablent sur la souveraineté mémorielle et une volonté panafricaine de s’emparer de cette mémoire », analyse Martin Mourre. Ainsi du président burkinabé Ibrahim Traoré qui, lors du second sommet Russie/Afrique en 2023, dresse un parallèle entre les soldats soviétiques, à ses yeux les grands oubliés de la libération de l’Europe, et les tirailleurs sénégalais, dont ceux tués à Thiaroye. Une chose est sûre : 80 ans après les faits, les événements du 1er décembre 1944 continuent de s’écrire au présent.

    https://lejournal.cnrs.fr/articles/thiaroye-memoires-dun-massacre
    #Thiaroye_44 #Thiaroye #WWII #post-colonialisme #colonialisme #mémoire #tirailleurs_sénégalais #massacre #seconde_guerre_mondiale #deuxième_guerre_mondiale #histoire #France #historicisation #histoire_de_France #mensonge #massacre_de_Thiaroye

  • Infrasons, ces ondes sonores que rien n’arrête | CNRS Le journal
    https://lejournal.cnrs.fr/articles/infrasons-ces-ondes-sonores-que-rien-narrete

    Quel est le point commun entre une éolienne, la houle océanique et une éruption volcanique ? Toutes trois sont émettrices d’infrasons, des sons dont la fréquence est inférieure à 20 hertz. Ces ondes sonores, réputées à tort inaudibles, peuvent faire plusieurs fois le tour de la Terre et intéressent autant les physiciens que les médecins. Enquête.

  • #Biens_culturels en voie de #restitution

    Alors que sort en salle le #film_documentaire « #Dahomey », qui suit la restitution par la #France de vingt-six œuvres d’art au #Bénin, différentes équipes de recherche travaillent sur le retour des biens culturels africains à leurs communautés d’origine.

    Du fond de sa caisse en bois, dans laquelle les manutentionnaires aux gants blancs du musée du quai Branly-Jacques Chirac viennent de l’enfermer, la voix caverneuse de la statue anthropomorphe du roi Béhanzin, mi-homme mi-requin, s’interroge elle-même en langue fongbé, la langue du Bénin : « Reconnaîtrai-je quelque chose, me reconnaîtra-t-on ? » Aujourd’hui cette statue est un numéro, parmi les vingt-six œuvres que la France renvoie cette année-là (2021) par avion-cargo au pays qu’elle a colonisé de 1894 à 1958. La réalisatrice Mati Diop, née dans une famille franco-sénégalaise, est présente pour filmer cette première restitution officielle et accompagner les œuvres jusqu’au palais présidentiel de Cotonou, la capitale économique du pays, où des milliers de Béninois vont venir les découvrir, après cent trente ans d’absence.

    Le pillage a eu lieu en fait avant même la colonisation : de 1890 à 1892, des batailles font rage entre l’armée française et les troupes du roi Béhanzin, composées d’un tiers de combattantes, les « Agodjié », que les Français nomment « les Amazones ». Le 17 novembre 1892, sous les ordres du colonel Dodds, les Français entrent à Abomey, capitale de l’ancien royaume du Dahomey (actuel Bénin) où les palais royaux sont en feu : Béhanzin a déclenché l’incendie avant de prendre le maquis. Les militaires saisissent un grand nombre d’objets, dont trois grandes statues royales et quatre portes que Béhanzin et ses fidèles avaient enfouies dans le sol. Une petite partie sera donnée six mois plus tard, en 1893, au musée d’ethnographie du Trocadéro par le colonel Dodds, devenu général. Le reste sera écoulé sur le marché de l’art.
    Des appels à restitution depuis la fin du XIXe siècle

    La question de la restitution des œuvres aux pays africains, mais aussi aux autres anciennes colonies (Océanie notamment), n’est pas nouvelle. Les réclamations sont presque aussi anciennes que les spoliations elles-mêmes. L’une des premières demandes officielles émane sans doute de l’empereur Yohannes IV d’Éthiopie, lorsqu’il exige en 1880 la restitution de collections royales arrachées dans la forteresse de Maqdala en avril 1868. Ce joyau composé d’une coupole ornée des représentations des Apôtres et des quatre autres évangélistes, dérobé par un soldat britannique lors de l’attaque de la forteresse, trône toujours… au Victoria and Albert Museum, à Londres.

    Les appels à la restitution d’objets deviennent plus explicites au moment des indépendances, dans les années 1960. En 1970, l’Unesco adopte une convention qui établit notamment la légitimité du retour des biens culturels. En 1973, l’Assemblée générale des Nations unies adopte une résolution sur la restitution « prompte et gratuite » des œuvres d’art aux pays victimes d’expropriation, qui « autant qu’elle constitue une juste réparation du préjudice commis, est de nature à renforcer la coopération internationale ». Mais cette résolution est adoptée avec l’abstention des anciennes puissances coloniales… En 1978, le directeur général de l’Unesco lance un appel « pour le retour à ceux qui l’ont créé d’un patrimoine culturel irremplaçable » où il affirme avec force que « cette revendication est légitime ».

    « Mais, sur le terrain du droit, la colonisation a été qualifiée de “mission sacrée de civilisation” par le pacte de la Société des Nations en 1919 et aujourd’hui encore ne relève pas d’un fait internationalement illicite, en conséquence duquel pourrait être fixé un principe de réparation, rappelle le juriste Vincent Négri, à l’Institut des sciences sociales du politique1. La légalité internationale est ancrée sur une règle de non réactivité des traités internationaux, et aucune des conventions adoptées ne peut atteindre dans les rebours du temps les actes de dépossession des peuples pendant la période coloniale. »

    En France, c’est donc toujours le droit du patrimoine qui prévaut. En 2016, au gouvernement du Bénin qui réclamait la restitution, notamment du fait que « nos parents, nos enfants n’ont jamais vu ces biens culturels, ce qui constitue un handicap à une transmission transgénérationnelle harmonieuse de notre mémoire collective », le ministre des Affaires étrangères français adresse une fin de non-recevoir dans un pur langage administratif : « Les biens que vous évoquez sont inscrits parfois depuis plus d’un siècle au domaine public mobilier de l’État français, ils sont donc soumis aux principes d’inaliénabilité, d’imprescriptibilité et d’insaisissabilité. En conséquence leur restitution n’est pas possible ».

    Aux revendications argumentées sur l’histoire, l’identité, la reconstitution des patrimoines, la mémoire, est donc opposé un argument asymétrique fondé sur le droit des collections publiques, déplore Vincent Négri. Un argument qui jusqu’ici n’a été levé que dans trois cas : pour les biens spoliés aux familles juives pendant la Seconde Guerre mondiale, pour les restes humains quand ils peuvent être identifiés et pour les biens culturels ayant fait l’objet de trafics illicites.

    Dans ce contexte, le discours prononcé à Ouagadougou, capitale du Burkina Faso, par le président français Emmanuel Macron le 28 novembre 2017 fait date. En affirmant vouloir la « restitution temporaire ou définitive du patrimoine africain d’ici cinq ans », il introduit au sommet de l’État une parole dissonante. S’ensuit la commande d’un rapport aux universitaires Bénédicte Savoy, historienne de l’art française et Felwine Sarr, économiste sénégalais, qui dressent un état des lieux des spoliations et proposent un agenda de restitution, affirmant que plusieurs types de biens culturels africains peuvent nécessiter une restitution légitime : « Les butins de guerre et missions punitives ; les collectes des missions ethnologiques et “raids” scientifiques financés par des institutions publiques ; les objets issus de telles opérations, passés en mains privées et donnés à des musées par des héritiers d’officiers ou de fonctionnaires coloniaux ; enfin les objets issus de trafics illicites après les indépendances » .
    Vingt-six biens restitués : le premier petit pas de la France

    Les marchands d’art et certains conservateurs de musées tremblent, le débat est réanimé (et houleux) dans tous les pays européens, mais la France, après ce grand pas en avant, fait marche arrière. Elle ne s’engage pas dans une loi-cadre mais vote, en 2020, une « loi d’exception » pour restituer vingt-six biens culturels à la République du Bénin (choisis par la France) et un unique bien à la République du Sénégal (le sabre dit « d’El Hadj Omar Tall », du nom du chef de guerre toucouleur disparu en 1864). Vingt-six seulement, sur les milliers conservés en France, c’est peu ! D’autant que les Béninois n’ont pas eu leur mot à dire sur le choix des objets restitués, malgré leurs demandes répétées de voir notamment revenir le dieu Gou, exposé au pavillon des Sessions, au Louvre. « Pour passer de la “légitimité du retour” à un principe universel de “légalité des restitutions”, il faudra encore attendre », commente Vincent Négri… Mais les mentalités évoluent et de nombreux programmes de recherche et réseaux émergent pour identifier, cartographier ou documenter les biens culturels africains détenus dans les musées occidentaux. En France, Claire Bosc-Tiessé, directrice de recherches au CNRS, historienne de l’art africain et spécialiste de l’Éthiopie chrétienne entre le XIIIe et le XVIIIe siècle, avait devancé le mouvement et demandé dès 2017 à être détachée à l’Institut national d’histoire de l’art pour se lancer dans un inventaire des collections africaines conservées dans les musées français.

    Avec la participation du musée d’Angoulême, la cartographie « Le monde en musée. Collections des objets d’Afrique et d’Océanie dans les musées français » est désormais accessible en ligne2. Outre l’inventaire, elle rassemble aussi « des éléments pour des recherches futures sur la constitution des collections et les processus d’acquisition, en indiquant les archives afférentes (inventaires anciens, carnets de voyage des acquéreurs, etc.) et en répertoriant, quand c’est possible, donateurs et vendeurs, explique Claire Bosc-Tiessé. En 2021, nous avons recensé près de 230 musées en France qui possèdent des objets africains et 129 des objets océaniens. Par exemple, on trouve des biens culturels du Bénin au musée du quai Branly, mais il y en a également dans soixante autres musées français ! »

    Au total, Claire Bosc-Tiessé estime à environ 150 000 le nombre de biens culturels africains dans les musées de France (à comparer aux 121 millions d’objets qu’ils détiennent), dont 70 000 sont au musée du quai Branly. Il suffit de glisser sa souris sur la carte de France pour tomber sur des trésors conservés , dans des lieux tout à fait confidentiels.

    Ces biens ne sont parfois même plus exposés, comme ceux conservés dans ce petit musée du Jura, à Poligny, (4 000 habitants), depuis longtemps fermé au public : pagaies de Polynésie, petit sac en filet de Nouvelle-Calédonie, collier en dents de mammifère marin des îles Marquises, ornement d’oreille masculin en ivoire (de cachalot ?, s’interroge la notice), lampe à huile à six becs d’Algérie, sont bien référencés sur le site internet de ces salles devenues virtuelles. Et ici comme ailleurs, c’est un véritable inventaire à la Prévert qui s’égrène, d’objets dont on ne sait s’ils ont été achetés ou volés, mais qui se retrouvent éparpillés aux quatre coins de la France.

    « Reconstituer l’histoire de ces objets, c’est raconter à la fois la colonisation et celle de la constitution des musées en France à la fin du XIXe siècle, explique Claire Bosc-Tiessé. Le musée d’ethnographie du Trocadéro (aujourd’hui musée de l’Homme) a envoyé dans les musées de province beaucoup de pièces qu’il possédait en double. Par ailleurs, les particuliers étaient souvent heureux, notamment à la fin de leur vie, de faire don au musée de leur ville natale des objets qu’ils avaient achetés, volés ou reçus en cadeau dans le cadre de leur vie professionnelle, qu’ils aient été missionnaires, médecins, enseignants, fonctionnaires ou militaires dans les colonies.

    À Allex, village de 2 500 habitants dans la Drôme, ce sont ainsi les missionnaires de la congrégation du Saint-Esprit qui, au XIXe siècle, ont rapporté de leurs campagnes d’évangélisation du Gabon, du Congo-Brazzaville et du Congo-Kinshasa quantité d’objets : amulettes ou effigies gardiennes de reliquaire du peuple fang au Gabon, statuettes anthropomorphes du peuple bembé au Congo, couvercle à proverbes du peuple hoyo en Angola… Tous ces biens culturels témoins de la vie quotidienne, des traditions et des croyances des populations africaines viennent de trouver place dans un musée local flambant neuf, ouvert en 2018. « Alors que le principe de la restitution semble faire l’unanimité en Afrique, la question du retour concret des biens suscite parfois des réticences dans les pays concernés », explique Saskia Cousin, anthropologue, responsable des programmes de recherche pluridisciplinaires ReTours3 et Matrimoines/Rematriation4, constitué chacun d’une vingtaine de chercheurs, artistes et opérateurs culturels internationaux.
    De la « restitution » au « retour »

    « La première réticence, alimentée par les marchands et les conservateurs occidentaux, consiste à dire que l’Afrique ne dispose pas d’institutions capables de conserver ses collections et de lutter contre le trafic illicite ». L’ouverture et la construction de musées un peu partout sur le continent sont autant de réponses à ces critiques. Rien qu’au Bénin, quatre musées sont en construction ! « Le deuxième problème soulevé est celui des coûts de ce retour, poursuit Saskia Cousin. Effectivement, la construction de musées se fait au moyen d’emprunts, contractés notamment auprès de la France. C’est la raison pour laquelle les pays concernés souhaitent développer le tourisme notamment de leurs diasporas. Le troisième problème est celui du devenir des biens. En bref, doivent-ils revenir au temple ou au musée ? C’est une question de souveraineté qui concernent les pays du retour, et surtout, les choses sont un peu plus compliquées que le laissent entendre les polémiques françaises ».

    D’une part, le retour aux espaces sacrés ne signifie pas l’interdiction au public ; d’autre part, la vision française d’un musée devant être vidé de toute vitalité et de toute sacralité est loin d’être universelle. « Ainsi, souligne Saskia Cousin, si les vingt-six objets restitués au Bénin l’ont été sous le titre de “Trésors royaux du Bénin”, expression empruntée au marché de l’art, et exposés sous vitrines, selon des critères bien occidentaux, de nombreux Béninois et notamment les princesses d’Abomey sont venus les honorer aux moyens de gestes et de chants ».

    Dans le film Dahomey, on voit l’artiste Didier Donatien Alihonou – sur l’affiche du film – converser avec le roi ancêtre Gbéhanzin. Pour lui, comme pour beaucoup, ces statues ne sont pas seulement des biens matériels, elles incarnent un héritage revenu, une force de retour, avec lesquelles il est enfin possible de se reconnecter. « Il faudrait cesser de penser cette question des retours seulement comme un arbitrage entre des pays qui formulent une demande de restitution et des États qui y répondent favorablement ou non, estime Claire Bosc-Tiessé. Il est d’ailleurs symptomatique que ce sujet au niveau gouvernemental soit confié au ministère de la Culture et à celui des Affaires étrangères, tandis que la recherche et l’enseignement sont laissés en dehors d’un débat rarement appréhendé sous l’angle scientifique. Il serait pourtant souhaitable de solliciter les chercheurs, afin de faire le récit de la façon dont ces œuvres sont arrivées sur le territoire, de la violence des captures peu prise en compte jusqu’ici, et donc écrire cette histoire occultée de la colonisation, et de le faire dans toute sa complexité. »

    Il serait temps aussi de déplacer la question de la « restitution » à celle du « retour », en prenant en compte le point de vue des populations et des États d’origine, complète Saskia Cousin. « Dans le cadre des programmes ReTours et Matrimoines/Rematriations, nous travaillons donc avec des chercheurs du Bénin, du Cameroun, du Mali, du Togo, du Sénégal et leurs diasporas, selon les méthodes inspirées de l’anthropologie collaborative. Par exemple dans le cas du Bénin, les mémoires sont essentiellement transmises par les “héritières”, des femmes qui héritent des savoirs, explique l’anthropologue. Nous les rencontrons et nous leurs présentons des photos ou des dessins de statues ou d’amulettes dont elles connaissent les noms, les usages et les panégyriques (discours à la louange de certaines personnes) associés. Dans les mondes féminins non francophones, cette mémoire est restée extrêmement vivante ».

    Dans le cadre du programme ReTours, une charte5 a été élaborée qui vise à considérer les musées et les espaces de conservation traditionnels comme complémentaires, légitimes et non exclusifs. L’enjeu est à la fois de faire reconnaître l’expertise des héritières et de faciliter l’accès des collègues du Sud aux ressources nécessaires à leurs enquêtes, y compris dans les pays du Nord : biens exposés, réserves, inventaires, dossiers d’œuvres, sources orales, etc. « Les musées belges, néerlandais et allemands sont très ouverts à l’accueil et à l’intégration des diasporas, des chercheurs et des héritiers concernés, c’est beaucoup plus compliqué en France où les musées veulent contrôler les récits relatifs à leurs collections », remarque Saskia Cousin.
    Un débat européen

    Outre la France, la question de la restitution anime tous les pays européens. Si en Angleterre le British Museum est le plus réticent, les musées universitaires de Cambridge, Oxford et Manchester ont rendu ou s’apprêtent à rendre des œuvres. En Belgique, un inventaire complet des objets d’art originaires du Congo, détenus par le musée de l’Afrique de Tervuren, a été réalisé. Et les Allemands ont largement entamé ce mouvement. Felicity Bodenstein, chercheuse en histoire de l’art au Centre André Chastel6, est à l’initiative du projet numérique « Digital Benin7 », qui documente les œuvres pillées dans l’ancien royaume du Bénin (actuel Nigeria, à ne pas confondre avec l’actuel Bénin, ancien Dahomey).

    À l’origine, ces œuvres ont été saisies par l’armée britannique lors d’une expédition punitive menée par 1 800 hommes en février 1897. À l’époque, les soldats prennent la capitale, Edo (aujourd’hui Benin City), au prix de lourdes pertes et mettent la main, de façon organisée ou individuelle, sur le trésor de l’Oba (le souverain).

    C’est ainsi que sont dispersés et en partie perdus plus de 5 000 « Bronzes du Bénin », dont des plaques en laiton fabriquées entre le milieu du XVIe et le milieu du XVIIe siècle. Représentant des individus, des symboles, des scènes de la cour, elles se retrouvent sur le marché de l’art puis en grande partie dispersées dans 136 musées de vingt pays, principalement en Angleterre et en Allemagne.

    À l’époque, contrairement à la France qui n’y consacrait que peu d’argent, les Allemands et les Anglais avaient une véritable politique d’achat de ce type d’objets pour leurs musées, explique Felicity Bodenstein. De plus, à la fin du XIXe siècle, chaque ville un peu importante en Allemagne créait son propre musée d’ethnographie, pour se montrer cosmopolite et ouverte sur le monde, notamment dans l’espoir de se voir désigner comme capitale de ce pays8. C’est ainsi que l’Allemagne s’est retrouvée avec dix fois plus d’objets africains que la France, qui fut pourtant présente bien plus longtemps sur ce continent avec ses colonies ». Le but du site web Digital Benin, réalisé par une équipe d’une douzaine de personnes, financé en partenariat avec le musée des Cultures et des Arts du monde de Hambourg et la fondation Siemens, est de relier les données de plus de 5 000 objets dont il fait l’inventaire et de les resituer dans une culture locale, de façon vivante, en mêlant archives visuelles et sonores, fixes et animées. Une partie du site, notamment la classification des objets, est en langue Edo, la langue vernaculaire du royaume dans lequel ils ont été élaborés puis pillés.

    Au-delà de ce site exemplaire, qu’en est-il de la politique de restitution des œuvres en Allemagne ? « La façon de procéder des Allemands est très différente de celle des français », explique Felicity Bodenstein, qui a commencé sa carrière de chercheuse dans ce pays, aux côtés de Bénédicte Savoy, à l’université technique de Berlin. « L’importance des collections qu’ils possèdent, mais aussi les questions très sensibles de mémoire liées à la Seconde Guerre mondiale font que le sujet des provenances est bien plus politique et inflammable en Allemagne qu’ailleurs en Europe ». En 2021, un accord national de restitution a donc été trouvé avec le Nigeria, à chaque musée ensuite d’élaborer son propre accord suivant les principes de l’État fédéral. Plusieurs centaines d’œuvres ont déjà été physiquement renvoyées par les musées au Nigeria.

    « Mais toutes les communautés d’origine, c’est du moins le cas pour le Bénin, ne souhaitent pas forcément récupérer toutes leurs œuvres, souligne l’anthropologue. Ils veulent surtout en retrouver la propriété et être associés au discours culturel et politique qui accompagne leur patrimoine. » Ainsi, lors des discussions pour l’ouverture au centre de la ville de Berlin du Humboldt Forum, immense musée qui prévoyait d’exposer une partie importante de cette collection de bronzes du Bénin, un débat très vif a permis de poser les bases d’une nouvelle façon de faire. L’espace d’exposition de ces objets est aujourd’hui cogéré avec les chercheurs et muséographes de Bénin City. Toutes les œuvres de Bénin City qui ont été identifiées ont d’abord été officiellement rendues au Nigeria qui les prête désormais à l’Allemagne, un écusson témoignant de ce processus étant apposé sur les vitrines d’exposition.

    En Allemagne toujours, une grande enquête collective, menée conjointement par l’université de Dschang et l’université technique de Berlin entre 2020 et 2023, intitulée « Provenances inversées9 », fait le point sur l’état du patrimoine camerounais pillé pendant la période coloniale : 40 000 objets qui font de l’Allemagne le premier pays détenteur d’œuvres camerounaises au monde ! « Il existe dans l’Allemagne contemporaine un “Cameroun fantôme” – pour reprendre le titre du célèbre ouvrage anticolonial de Michel Leiris, L’Afrique fantôme (1934) –, expliquent les auteurs de cette enquête, parmi lesquels Bénédicte Savoy. Malgré leur présence invisible (en Allemagne) et leur absence oubliée (au Cameroun), ces collections, qui sont aussi, du point de vue qualitatif, les plus anciennes et les plus variées au monde, continuent d’agir sur les sociétés qui les gardent ou les ont perdues ». L’objectif de l’enquête fut donc d’analyser et de publier les sources inédites permettant de confirmer cette présence massive. Et parallèlement d’aller à la rencontre, au Cameroun, des communautés privées de pièces matérielles importantes de leurs cultures respectives et de cerner, autant que faire se peut, les effets produits par cette absence patrimoniale prolongée.

    Le film Dahomey se termine par un débat organisé par la réalisatrice entre étudiants béninois, discutant de cette première rétrocession française. Premier pas ou insulte à leur peuple devant le peu d’objets revenus ? "Il était nécessaire de créer un espace qui permette à cette jeunesse de s’emparer de cette restitution comme de sa propre histoire, de se la réapproprier explique Mati Diop. Comment vivre le retour de ces ancêtres dans un pays qui a dû se construire et composer avec leur absence ? Comment mesurer la perte de ce dont on n’a pas conscience d’avoir perdu ?
    Dans l’attente d’une loi en France sans cesse reportée, les protagonistes de Dahomey soulignent l’urgence d’apporter une réponse à cette demande de restitution portée par tout un continent.

    https://lejournal.cnrs.fr/articles/biens-culturels-en-voie-de-restitution

    #oeuvres_d'art #art #décolonial #film #documentaire #Afrique #pillage #musées #colonisation #droit_du_patrimoine #patrimoine #identité #mémoire #visualisation #cartographie #retour

    ping @cede @reka

    • Le monde en musée. Cartographie des collections d’objets d’Afrique et d’Océanie en France

      Cette cartographie propose de faire mieux connaître les collections d’objets d’Afrique et d’Océanie en France afin de faciliter leur étude. Elle signale les fonds ouverts au public qu’ils soient publics ou privés, elle décrit rapidement l’histoire de la collection et donne quelques éléments sur son contenu. Elle indique l’état des connaissances et donne les informations pour aller plus loin.

      https://monde-en-musee.inha.fr

    • #ReTours (programme de recherche)

      Résumé du programme de recherche collaboratif financé par l’Agence Nationale de la Recherche / 15 chercheurs, 7 pays. (in english below) – présentation du projet ici

      Alors que la question de la restitution des collections africaines fait polémique en France et en Europe, le programme comparatif, diachronique et multiscalaire ReTours vise à déplacer l’enquête 1) de l’Occident aux pays africains concernés, 2) des questions de restitution aux problématiques du retour, 3) de la vision muséo-centrée aux rôles des diasporas et du tourisme, 4) des instances et autorités officielles du patrimoine aux lieux, récits et transmissions considérés comme marginaux, secondaires ou officieux.

      ReTours est un programme novateur tant dans ses objectifs de recherche critiques que par ses méthodes d’enquêtes et ses collaborations culturelles. Constitué d’un consortium international et pluridisciplinaire de 15 chercheurs, ReTours travaillera à partir du Bénin, du Cameroun, du Mali et du Sénégal et sur leurs diasporas.

      L’objectif du programme est de saisir les enjeux politiques, les rôles économiques, les usages sociaux du retour. Il s’organise à partir de trois axes qui sont autant de manières de désigner les biens culturels : 1) Géopolitique du patrimoine, autour des mobilisations pour ou contre la restitution des “oeuvres”, 2) Économies du retour et imaginaires du tourisme, à propos des dispositifs d’accueil notamment touristiques des “pièces muséales” ; 3) Appropriations et resocialisations autour des mémoires sociales, de l’agency des “choses” revenues, des transformations des significations et des créations contemporaines.

      https://retours.hypotheses.org

  • « La #forêt_amazonienne est habitée depuis toujours »

    Sous ses dehors sauvages, la forêt amazonienne est habitée depuis des millénaires par des populations qui ont su l’exploiter tout en la préservant, comme le raconte le géographe François-Michel Le Tourneau dans ce 4ᵉ volet de notre série d’été consacrée à la forêt.

    On imagine la forêt amazonienne comme un espace vierge de présence humaine. Mais c’est loin de la vérité. Vous êtes spécialiste de la région amazonienne, notamment dans sa partie brésilienne. Pouvez-vous nous dire qui habite cette forêt aujourd’hui ?
    François-Michel Le Tourneau1. Depuis une trentaine d’années, le concept de forêt vierge appliqué à l’Amazonie est en train de voler en éclats. L’histoire de la région a été dominée jusqu’aux années 1970 par des archéologues occidentaux, qui avaient imposé l’idée d’une forêt impénétrable, produisant peu de ressources, en particulier peu de protéines animales, où ne pouvaient subsister que quelques tribus nomades. Mais c’est faux ! D’abord, le peuplement de cette région remonte au moins à 11 000 ans avant notre ère. Différentes populations ont peu à peu domestiqué des plantes comme le riz et le manioc. Elles ont par ailleurs développé des civilisations denses et quasi-urbaines dans les siècles qui ont précédé la colonisation européenne, comme le montre l’apport récent du lidar, une technique de télédétection laser qui traverse la canopée et révèle le modelé exact du sol.

    Mais à cause de l’arrivée des Européens et, avec eux, des épidémies, 80 % à 90 % de cette population a été décimée. Les Portugais ont alors importé de la main-d’œuvre depuis l’Afrique et une partie de ces esclaves, les quilombolas, appelés aussi « Noirs marrons », se sont échappés pour vivre en forêt. Par ailleurs, des métissages ont eu lieu entre Amérindiens et Européens, dont sont issus les caboclos, des paysans qui ont formé petit à petit le gros de la population du bassin amazonien. Le peuplement de la forêt amazonienne est donc le fruit d’une histoire où se sont succédé et mélangées des populations d’origines très différentes.

    Les Amérindiens ne sont donc pas les seuls habitants de cette forêt ?
    F.-M. Le T. Non, en effet. Et l’histoire ne se termine pas là ! Au XIXe et au XXe siècle, deux grandes vagues d’immigration ont entraîné des afflux de population du Nord-Est. À la fin du XIXe siècle, quand la demande de latex a explosé dans le monde, 500 000 seringueiros sont venus pratiquer en forêt la saignée des hévéas (seringueira en portugais, Ndlr). L’euphorie liée au commerce du caoutchouc n’a pas duré longtemps, car la Malaisie a repris cette exploitation à grande échelle. Comme dans le conte de Cendrillon, la région amazonienne s’est rendormie pour plus d’un siècle. Jusqu’à ce que le régime militaire brésilien arrivé au pouvoir en 1964 décide de développer une région considérée – toujours à tort ! – comme vide et arriérée et de l’arrimer au reste du pays, craignant une prise de contrôle par d’autres puissances. Il organise alors un grand plan de colonisation agricole par des populations paysannes sans terre, ce qui lui permet en même temps d’éviter une réforme agraire dans le reste du pays.

    Plusieurs millions de personnes arrivent ainsi dans les années 1970-1980, profitant des routes qui sont construites dans le même temps à travers la forêt. La population urbaine commence à dépasser la population rurale… au point que la géographe brésilienne Bertha Becker qualifiait dès 2000 cette Amazonie brésilienne de « forêt urbanisée » ! Aujourd’hui, environ 25 millions de personnes vivent en Amazonie brésilienne, dont 753 000 Amérindiens. Parmi elles, 350 000 habitent au cœur même de la forêt.

    La population amérindienne est à nouveau en progression ?
    F.-M. Le T. Oui, elle a fortement augmenté depuis trente ans au Brésil en général et en Amazonie en particulier. Depuis les années 1970, une meilleure prise en charge sanitaire, notamment vaccinale, a amélioré la santé des Amérindiens. Surtout, une convergence est apparue à partir de 1985 entre la montée des préoccupations environnementales d’une part et les luttes sociales des populations autochtones d’autre part.

    En 1988, une nouvelle constitution a reconnu leurs droits et leurs langues, et leur a restitué de larges pans de territoires : aujourd’hui, sur 3,3 millions de kilomètres carrés de forêt amazonienne brésilienne, environ 1,3 million de kilomètres carrés (trois fois la France métropolitaine environ) sont exclusivement réservés aux Amérindiens. À cela s’ajoutent les terres allouées à d’autres populations traditionnelles, comme les seringueiros. Confrontés dans les années 1970 à l’arrivée de propriétaires qui défrichent massivement, ils ont obtenu une gestion communautaire de ces terres. Même chose pour les ribeirinhos vivant sur les berges du fleuve, qui ont récupéré des réserves de développement durable et des droits spécifiques dans la préservation de ces écosystèmes.

    On oublie trop souvent que des centaines d’espèces et de variétés étaient cultivées en forêt par les Amérindiens avant le contact avec les Européens, sans entraîner de dégradation de la fertilité des sols, au contraire ! Là où les grandes entreprises agricoles défrichent d’immenses surfaces pour ne faire pousser que quelques espèces à grand renfort d’intrants chimiques.

    De quelle façon ces populations vivent-elles de la forêt ?
    F.-M. Le T. Les Amérindiens pratiquent pour la plupart un système mixte qui repose sur une agriculture rotative par abattis-brûlis, la collecte de ressources végétales (graines, semences, lianes), ainsi que la pêche et la chasse. Pour fonctionner, ce système impose d’avoir accès à de vastes surfaces qu’ils parcourent en fonction des saisons et des besoins.

    Les autres populations traditionnelles ont repris certaines bases des Amérindiens, notamment l’agriculture rotative, mais elles utilisent souvent plus intensivement d’autres ressources car elles tirent une partie de leur subsistance de la vente de ces produits (noix, fibres, semences, etc.) sur les marchés. Dans les deux cas, de plus en plus, les allocations sociales et les salaires participent aussi aux économies des familles, entraînant des changements de régimes alimentaires pas toujours heureux.

    Ces populations traditionnelles sont-elles un rempart contre la déforestation ?
    F.-M. Le T. En partie oui. Le gouvernement brésilien considère d’ailleurs que les territoires amérindiens participent au réseau des unités de conservation de l’environnement. Dans le même temps, les politiques de développement se pensent toujours face à une nature sauvage qu’il s’agirait de domestiquer, avec des plantations monospécifiques, des pâturages destinés aux élevages ovins et bovins, des grandes cultures, qui ne laissent aucune place aux processus naturels. L’idée perverse d’une profusion inépuisable de la forêt n’est pas remise en question...

    Mais les peuples autochtones deviennent aussi, pour certains, prisonniers d’une injonction à sauver la forêt. Or, leur projet de développement dans le futur n’est pas forcément de conserver un mode de vie traditionnel. De nouveaux besoins se font jour, qui nécessitent souvent l’accès à des revenus monétaires. Certains, pour subsister, acceptent de faire des coupes à blanc (abattage sur de très grandes surfaces de la totalité des arbres d’une exploitation forestière, Ndlr) dans la forêt afin d’y créer des pâturages pour de l’élevage. Doit-on les en empêcher ? Il faut noter enfin que la plupart ne résident plus seulement dans leurs territoires d’origine mais pratiquent des mobilités circulaires entre ville et forêt, utilisant l’espace périurbain pour continuer leurs activités agricoles et de collecte tout en profitant des avantages de la ville, comme l’accès à la scolarité ou à des emplois rémunérés.

    Le sujet est compliqué. En réalité, ce devrait être à l’État de protéger cet environnement, tout en acceptant le droit à l’autodétermination de ces populations et leur aspiration à une prospérité matérielle équivalente à celle du reste du Brésil.

    https://lejournal.cnrs.fr/articles/la-foret-amazonienne-est-habitee-depuis-toujours

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