Aux Etats-Unis, la mort de Renee Good ravive le débat sur les opérations de la police de l’immigration
Par Nicolas Chapuis (New York, correspondant)
A nouveau, les Etats-Unis sont secoués par les vidéos glaçantes d’une intervention meurtrière des forces de l’ordre. La mort de Renee Good, citoyenne américaine de 37 ans, mère de trois enfants, abattue mercredi 7 janvier par un agent de l’ICE, la police de l’immigration, dans une rue de Minneapolis (Minnesota), a déclenché une vague de protestations à travers le pays.Sur les images filmées par des passants, on voit le SUV de Renee Good en travers d’une rue enneigée, dans un quartier résidentiel. Un véhicule de l’ICE arrive à proximité, des agents cagoulés et armés en sortent. Ils crient à la femme de descendre : « Sors de ta putain de voiture ! » Un officier tente d’ouvrir la portière de la conductrice, qui fait une courte marche arrière, avant de repasser la marche avant en tournant le volant, manifestement pour partir. Un agent situé devant le véhicule tire alors une première fois à travers le pare-brise, avant de tirer deux autres fois dans la vitre côté conductrice alors que la voiture passe à côté de lui. Elle s’encastre alors quelques mètres plus loin dans une autre voiture garée.
Une analyse visuelle réalisée par The New York Times montre que, au moment des tirs, l’officier n’est pas sur la trajectoire du véhicule, qui a tourné ses roues. Dans les secondes qui suivent le drame, les agents appellent les secours au téléphone, mais ne se précipitent pas pour porter assistance à Renee Good. Un homme, qui s’identifie comme médecin et demande à aller vérifier son pouls, est empêché d’intervenir.
Voilà pour les faits connus. Le reste est une affaire d’interprétation, dans une Amérique coupée en deux. L’administration Trump voit dans la tentative de fuite de Renee Good « un acte de terrorisme de l’intérieur », selon les termes de Kristi Noem, la secrétaire à la sécurité intérieure. Elle justifie les tirs de l’agent, qui aurait agi, selon elle, en situation de légitime défense. Les responsables démocrates ont qualifié cette description de « ridicule », selon les termes du maire de Minneapolis, Jacob Frey : « La façon dont l’ICE se comporte est irresponsable, non seulement dans cet incident, mais aussi dans de nombreux autres cas. » Les autorités de l’Etat du Minnesota se sont émues, jeudi, que les enquêteurs de Minneapolis aient été immédiatement écartés des investigations, laissant le champ libre aux agents fédéraux.
La police de l’immigration a ouvert le feu à quatorze reprises ces derniers mois, causant quatre morts, selon les chiffres de The Trace, un collectif journalistique, spécialisé dans les violences par arme à feu. Mais la mort de Renee Good suscite un écho différent, pour trois raisons. D’abord à cause du profil de la victime, une Américaine trentenaire, blanche, originaire du Colorado, mère de trois enfants, qui écrivait de la poésie. Bien loin de la communication de l’ICE qui prétend pourchasser « le pire du pire », publiant régulièrement des photos d’individus étrangers arrêtés, à la mine patibulaire, dotés d’un casier judiciaire interminable. Ensuite à cause des vidéos de la scène, dont la diffusion instantanée sur les réseaux a généré une immense émotion à travers le pays. Et enfin parce que les coups de feu ont eu lieu à quelques rues de l’endroit où George Floyd a été tué en 2020 par un policier de Minneapolis, provoquant l’un des plus grands mouvements sociaux du pays depuis les années 1960.
Les autorités craignent un embrasement, alors que l’ICE et ses agents masqués sont devenus le symbole de la politique répressive de l’administration Trump en matière d’immigration. Une large foule s’est rassemblée à Minneapolis, mercredi soir et à nouveau jeudi matin, pour protester contre les opérations anti-immigration, conduisant à quelques échauffourées avec les forces de l’ordre. Les responsables démocrates au Minnesota ont appelé les manifestants au calme. A travers le pays, d’autres rassemblements ont eu lieu.
Jeudi, deux personnes ont été blessées par des tirs d’une autre unité fédérale, la police des frontières, lors d’un contrôle mené à Portland (Oregon), une autre ville démocrate dans le viseur de l’administration Trump. Kristi Noem a assuré qu’elles avaient essayé de renverser les agents avec leur voiture, un scénario similaire à celui invoqué à Minneapolis. Elle les accuse, par ailleurs, d’être liées au gang vénézuélien Tren de Aragua.
L’affaire de Minneapolis, qui a remplacé le Venezuela en une de la presse américaine, n’est pas prise à la légère par la Maison Blanche. Interrogé par des journalistes du New York Times dans le bureau Ovale, mercredi, Donald Trump a regardé la séquence vidéo avec eux, s’en tenant à la version de la légitime défense, estimant que Renee Good « s’est comportée horriblement ». Confronté aux images au ralenti, il n’a pas changé d’avis mais a déclaré : « C’est une scène terrible. Je pense que c’est horrible à regarder. Non, je déteste voir ça. »
Signe de l’importance accordée aux événements, J. D. Vance, le vice-président, qui avait été relativement absent de la séquence sur le Venezuela, s’est rendu en salle de presse pour répondre aux questions des journalistes, jeudi. Il a apporté un soutien total à l’ICE. Il a également défendu l’officier qui a ouvert le feu. Celui-ci avait été blessé au bras il y a six mois, après avoir été traîné sur plusieurs dizaines de mètres par un véhicule. Critiquant la couverture journalistique, « une honte absolue », J. D. Vance a assuré que Renee Good avait tenté de « renverser » l’agent de l’ICE, ce que ne confirment pas les vidéos. La mère de famille, qui venait juste de déposer sa fille de 6 ans à l’école, aurait été victime d’un « lavage de cerveau » par « l’idéologie de l’aile gauche », a-t-il assuré. « Pour en arriver à ce point, vous devez être radicalisée d’une façon très triste. » Renee Good appartenait à une association d’« observateurs légaux » de l’ICE, des groupes de citoyens qui documentent les activités de la police de l’immigration.
J. D. Vance a tenté, lors de sa conférence de presse, de rediriger l’attention sur le gigantesque scandale de fraude sociale dans le Minnesota, indirectement à l’origine de cette histoire. Près d’une centaine de personnes, principalement issues de la communauté somalienne de la ville, ont été interpellées ces derniers mois, dans ce qui apparaît comme un détournement massif d’aides publiques, notamment pendant la période du Covid-19. Les sommes évoquées se chiffrent en centaines de millions de dollars. En décembre 2025, la Maison Blanche avait décidé de déployer la police de l’immigration sur place avec pour consigne de cibler la communauté somalienne, contre laquelle Donald Trump a multiplié les propos ouvertement xénophobes. Au total, plus de 2 000 personnes issues des différentes agences fédérales chargées des frontières ont été mobilisées, soit la plus grosse opération en cours à l’intérieur du pays. Peu importe que, dans leur immense majorité, les 80 000 membres de cette diaspora présents de manière légale au Minnesota n’aient rien à voir avec ce scandale, ou que plus de 80 % d’entre eux aient la nationalité américaine, ce qui les place normalement hors des radars de l’ICE. Aux yeux des républicains, le scandale au Minnesota est emblématique des dérives de la politique d’accueil dans les Etats démocrates, alors que l’administration Trump défend une limitation drastique sur l’immigration. J. D. Vance a annoncé, jeudi, la création d’un nouveau poste de procureur général au sein du ministère de la justice chargé de lutter contre la fraude sociale, et qui se concentrera dans un premier temps sur le Minnesota.
La gestion de l’affaire par Tim Walz, le gouverneur de l’Etat, ancien candidat à la vice-présidence aux côtés de Kamala Harris, fait également l’objet de nombreuses critiques. Les républicains en avaient fait l’une de leurs cibles favorites ces dernières semaines, avec une large couverture de la fraude sur les chaînes d’information conservatrices. Pressé de toutes parts, Tim Walz, auquel on prêtait pourtant des ambitions présidentielles, a annoncé qu’il ne se représenterait pas l’année prochaine au poste de gouverneur. Ces derniers temps, il n’avait eu de cesse d’avertir que le déploiement de l’ICE allait conduire à des incidents. La mort de Renee Good était « totalement prévisible, totalement évitable », s’est-il désolé, mercredi, lors d’une conférence de presse. Les écoles publiques ont été fermées jusqu’au week-end et le gouverneur a mobilisé la garde nationale, en cas de dégradation de la situation. Il a appelé au départ des troupes fédérales : « Vous en avez fait assez. » l’administration Trump a, au contraire, l’intention de renforcer les rangs : 100 agents des douanes déployés à Chicago (Illinois) et à La Nouvelle-Orléans (Louisiane) vont être redirigés vers le Minnesota.