Minneapolis, nouvel épicentre de la révolte contre Donald Trump : « L’ICE ne s’attendait pas à ça »
La principale agglomération du Minnesota vit depuis plusieurs semaines au rythme de l’opération « Metro Surge », le déploiement de 2 000 agents de l’immigration. Depuis la mort de Renee Good, le 7 janvier, la tension est à son comble avec la population locale.
Derrière les vitres teintées du SUV, on distingue deux hommes masqués. Il s’agit bien d’un véhicule de l’ICE, la police fédérale de l’immigration, garé dans une petite rue résidentielle de Minneapolis-Saint Paul, vendredi 16 janvier. Le tintamarre commence. Malgré le froid polaire et la neige qui tombe à gros flocons, les voisins sortent de chez eux, montrent le véhicule du doigt aux passants, apostrophent les agents à bord : « Cassez-vous d’ici, bande de nazis. » Une femme met sa voiture en travers de la rue pour leur bloquer la sortie pendant quelques minutes. « Ils ciblent une famille qui habite dans le quartier », assure une autre.
Le mot passe sur les nombreuses boucles de messagerie, consacrées à la surveillance des activités de l’ICE, qui ont fleuri ces derniers jours dans le Minnesota. D’autres habitants débarquent, munis de sifflets. A l’intérieur de l’un des véhicules, un agent prend des photos des personnes présentes. Un autre fait un geste obscène avec sa bombe lacrymogène. Le manège dure deux heures. Les agents finissent par partir.
Ainsi vont désormais les journées à Minneapolis et à Saint Paul, les « villes jumelles », qui vivent, depuis décembre 2025, au rythme de l’opération « Metro Surge », le déploiement de 2 000 agents fédéraux de l’immigration. Depuis la mort de Renee Good, une mère de famille de 37 ans, abattue le 7 janvier au volant de sa voiture par Jonathan Ross, un policier de l’ICE, quelque chose de nouveau se cristallise dans l’atmosphère glacée du Minnesota. Les habitants s’organisent, protestent, pistent les agents, résistent à coups de sifflet. La presse de tout le pays est là, qui tourne en voiture dans les rues à l’affût des interventions en cours.
Tout le monde guette le prochain départ de feu. Car la ville est devenue, pour l’administration Trump, la nouvelle vitrine de la mise au pas des bastions démocrates, après Los Angeles, Chicago ou Portland. Au lendemain de la mort de Renee Good, elle a porté à 3 000 les effectifs fédéraux sur place, soit trois fois plus que ceux de la police locale.
Elle n’a manifestement pas l’intention de relâcher la pression : mercredi, deux personnes qui fuyaient un contrôle ont été blessées par les tirs d’un agent de l’ICE ; jeudi, Donald Trump a menacé de recourir à l’Insurrection Act, qui permet de déployer l’armée sur le territoire américain pour contenir des émeutes ; vendredi, le ministère de la justice a annoncé une enquête en cours, pour entrave aux opérations anti-immigration, contre le maire de la ville, Jacob Frey, et le gouverneur de l’Etat, Tim Walz, tous deux démocrates. Dans la soirée, une juge fédérale a néanmoins ordonné aux agents de ne pas arrêter ou détenir des manifestants dans leur véhicule qui « ne font pas obstruction » à leur action et de ne pas envoyer de gaz lacrymogènes à des manifestants pacifiques.
Le bâtiment fédéral Bishop Henry Whipple, dans lequel sont emmenées les personnes arrêtées par l’ICE, est devenu le point névralgique. Chaque jour, devant les caméras de toutes les chaînes d’information, plusieurs dizaines de militants se réunissent devant les grilles de l’entrée jusque tard le soir. Malgré le froid, le nombre grossit ces derniers temps. Régulièrement, les agents en tenue de maintien de l’ordre viennent au contact pour repousser les manifestants, balancent des grenades lacrymogènes, procèdent à des interpellations, avant de se replier à l’intérieur. Ann (qui refuse de donner son nom), 76 ans, a le visage rougi par les gaz, après l’une de ces manœuvres, jeudi 15 janvier : « Ils essaient de provoquer des affrontements, ils veulent que nous nous battions pour qu’ils puissent instaurer la loi martiale. Trump n’attend que ça et tout cela n’a rien à voir avec l’immigration », assure-t-elle.
Devant le bâtiment fédéral Bishop Henry Whipple, où sont emmenées les personnes arrêtées par l’ICE, à Minneapolis (Minnesota), le 16 janvier 2026.
Danielle Robinson Briand sort au même moment du bâtiment fédéral. L’avocate se faufile entre les policiers et, en pleurs, s’effondre dans les bras d’une de ses connaissances. « C’est horrible ce qu’il se passe à l’intérieur, il y a des files de gens qui cherchent à avoir des nouvelles de leurs proches, ils ont même interpellé une jeune fille américaine, elle criait son nom pour que son père sache qu’elle a été arrêtée. » Spécialisée en droit de l’immigration, elle défend plusieurs personnes d’origine latino-américaine qui ont été appréhendées par l’ICE. Comme les prisons du Minnesota sont saturées, plusieurs d’entre elles ont été envoyées dans un camp au Texas, où l’avocate peine à retrouver leur trace. L’une de ses clientes à Minneapolis est retranchée chez elle depuis dix jours : des voitures de l’ICE se relaient devant son domicile, en attendant qu’elle sorte. Impossible d’aller travailler ou de faire les courses. Des voisins solidaires se mobilisent pour lui apporter le nécessaire.
Le but affiché de l’opération semble bien éloigné. L’administration s’est appuyée sur un gigantesque scandale de détournement d’aides publiques dans le Minnesota, dans la période post-Covid-19, pour des montants qui pourraient dépasser le milliard de dollars, critiquant la gestion de cette affaire par le gouverneur de l’Etat, Tim Walz. Au cours de l’enquête, qui dure depuis plusieurs années, une centaine de personnes ont été inculpées, dont une grande majorité d’origine somalienne. Aux yeux de Donald Trump, qui multiplie les saillies xénophobes, l’ensemble de la communauté somalienne, composée de quelque 80 000 membres, est lié à cette affaire, quand bien même aucun élément ne l’atteste. De quoi justifier le déploiement massif de l’ICE.
Il y a cependant un écueil majeur dans cette stratégie : plus de 80 % des Somaliens du Minnesota possèdent la nationalité américaine et les autres bénéficient, le plus souvent, d’un statut légal. L’essentiel des personnes arrêtées par l’ICE sur place n’ont donc aucun lien avec cette affaire et font les frais de la démonstration de force de la Maison Blanche. Le Minnesota est devenu en deux mois un laboratoire à ciel ouvert pour les opérations de l’ICE, dont les techniques musclées et le peu de respect accordé aux processus légaux sont contestés devant les tribunaux. Même si elle n’est pas la seule agence fédérale à intervenir – la protection des douanes et des frontières est également mobilisée sur le terrain –, elle est devenue, avec ses hommes masqués et vêtus comme des paramilitaires, le symbole du pouvoir trumpien et de sa politique drastique en matière de lutte contre l’immigration.
Donald Trump en a même fait l’agence fédérale la mieux dotée, et de loin. En plus de son budget annuel de 11 milliards de dollars (9,4 milliards d’euros), comparable à celui du FBI, elle bénéficie, depuis juillet, d’une enveloppe de 75 milliards pour ses opérations, dont 45 milliards pour étendre ses capacités de détention. Selon des chiffres publiés par l’ICE et compilés par le Guardian, elle aurait réalisé 328 000 arrestations en 2025, soit trois fois plus qu’en 2024, pour 327 000 expulsions. Début janvier, 69 000 personnes dormaient dans les geôles de l’ICE, soit 30 000 de plus qu’un an plus tôt.
Selon la communication du département de la sécurité intérieure, l’ICE est chargée d’arrêter « le pire du pire », les délinquants présents de manière illégale sur le territoire américain, souvent liés aux cartels ou aux gangs d’Amérique latine. Chaque semaine, elle publie des photos de dangereux criminels interpellés par ses soins. Mais les chiffres disent autre chose : seulement 16 600 personnes sur 69 000 actuellement détenues ont un casier judiciaire.
Des agents fédéraux face aux manifestants devant le bâtiment fédéral Bishop Henry Whipple, où sont emmenées les personnes arrêtées par l’ICE, à Minneapolis (Minnesota), le 15 janvier 2026.
Des agents fédéraux face aux manifestants devant le bâtiment fédéral Bishop Henry Whipple, où sont emmenées les personnes arrêtées par l’ICE, à Minneapolis (Minnesota), le 15 janvier 2026. MADISON SWART POUR « LE MONDE »
Sont également ciblés par la rhétorique trumpiste les étrangers accusés de profiter des aides sociales sans contribuer à la vie du pays. Mais la plupart des situations, dont Le Monde a eu connaissance, à Minneapolis concernent des personnes qui ont un emploi et sont intégrées dans la vie locale. « Tous mes clients qui ont été arrêtés sont passés par le processus légal pour obtenir un permis de travailler et un numéro de Sécurité sociale », abonde Danielle Robinson Briand. La politique anti-immigration de Donald Trump, plébiscitée lors de l’élection de 2024 par une grande partie des Américains, produit des résultats : la frontière avec le Mexique est quasiment fermée, le nombre d’entrées illégales sur le territoire a été drastiquement réduit et les expulsions ont repris à un rythme très soutenu. Mais les méthodes employées par l’ICE commencent à déplaire très fortement dans l’opinion publique. Selon un sondage de CNN, 51 % des personnes interrogées considèrent que la police de l’immigration rend les villes moins sûres, quand seulement 31 % pensent le contraire.La vidéo de la mort de Renee Good, qui a été vue par plus de 80 % des Américains, a changé la donne. La rhétorique de l’administration, qui a présenté la mère de famille comme une « terroriste de l’intérieur » qui aurait essayé d’écraser l’agent avec sa voiture, ne convainc pas : 53 % des personnes sondées par YouGov considèrent que les tirs n’étaient pas justifiés, contre 28 % qui les approuvent.
La perception du pays peut-elle se retourner en cas d’émeutes à Minneapolis ? Vu la tournure des événements, la ville se prépare en tout cas à vivre avec la présence de l’ICE pendant de longues semaines. L’inquiétude est palpable, mais la solidarité aussi. Aux abords de l’endroit où Renee Good a été tuée, des habitants ont installé un brasero de fortune, pour réchauffer les passants. On se salue d’un sourire, même si l’on ne se connaît pas. L’impressionnant mausolée de fleurs, de bougies, de poèmes et autres dessins a été recouvert de bâches par des voisins, afin de le protéger de la neige.
« J’étais chez moi ce jour-là, j’ai entendu les coups de feu, les klaxons, je suis venue, j’ai croisé quelqu’un qui m’a crié : elle a été assassinée, raconte Letitia Meyer, qui vit dans ce quartier à majorité latino. Depuis, je viens tous les jours ici et je me suis inscrite dans les groupes d’observateurs de l’ICE, pour défendre nos voisins. L’ICE ne s’attendait pas à ça, à ce qu’on soit organisés comme on l’est, mais on a déjà connu ça. » C’est à peine à quelques rues de là que George Floyd a été tué par un policier en 2020, un meurtre qui a entraîné le plus grand mouvement de protestation antiraciste aux Etats-Unis depuis plusieurs décennies. Cette esthéticienne de 41 ans, dont le père est américain et la mère brésilienne, est née et a grandi dans la campagne du Minnesota, à deux heures de la capitale. Une zone aujourd’hui profondément trumpiste, quand la ville est majoritairement progressiste. « Je n’y vais plus aujourd’hui, vu les autocollants dessus, ma voiture se ferait probablement casser. » Dans un reportage publié par le New York Times, vendredi, plusieurs habitants de ces parties rurales de l’Etat confiaient ne plus se rendre en ville depuis les émeutes de 2020.